CHAPITRE XTX
Derniers moments d'Ozanam.— Son testament. — Éloges divers.
Dans les dernières phrases du cours que nous venons d'analyser, Ozanam, comme on a pu le voir, s'était exprimé comme s'il avait le pressentiment d'une mort prématurée et prochaine. " En effet, dit l'abbé Ozanam, "la maladie dont il était atteint le jetait dans des " angoisses cruelles. De temps en temps un rayon " d'espoir de guérison venait luire sur son front et " relevait son courage^ mais bientôt des rechutes, " chaque fois plus graves, le plongeaient de nouveau " dans une profonde tristesse. Il savait vivre ainsi " entre la vie et la mort, tour à tour reconnaissant et "résigné."
Le 23 avril 1853, jour anniversaire de sa naissance, pressentant sa fin prochaine, il écrivit à Pise les pages suivantes, dernier épanchement de son âme humblement soumise, confiante et résignée. *
* Ampère, Biographie d'Ozanam.
" J'ai dit au milieu de mes jours : j'irai aux portes " de la mort.
" J'ai cherché le reste de mes années. J'ai dit: je ne " verrai plus le Seigneur mon Dieu sur la terre des " vivants.
" Ma vie est emportée loin de moi, comme on re- " ])lie la tente des pasteurs.
"Le fil que j'ourdissais encore est coupé comme " sous les ciseaux du tisserand; entre le matin et le " soir, vous m'avez conduit à ma lin.
" Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au " ciel.
" Seigneur, je souffre violence ; ré])ondez-moi : mais " que dirai-je? que me répondra Celui qui fait mes " douleurs?
" Je repasserai devant vous toutes mes années dans " l'amertume de mon cœur
" C'est le commencement du cantique d'Ezéchias ; "je ne sais si Dieu permettra que je puisse m'en ap- " pliquer la fin. Je sais que j'ai une femme jeune " et bien-aimée, une charmante enfant, d'excellents " frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, une car- " rière honorable, des travaux conduits précisément " au point où ils pouvaient servir de fondements à un " ouvrage longtemps rêvé. Voilà cependant que je " suis pris d'un mal grave, opiniâtre et d'autant plus " dangereux qu'il cache probablement un épuisement " complet. Faut-il donc quitter tous ces biens que " vous-même, mon Dieu, vous m'avez donnés ? Ne
voulez-vous pas, Seigneur, vous contenter d'une partie du sacrifice? Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections déréglées ? N'acceptez-vous pas l'holocauste de mon amour-propre littéraire, de mes ambitions académiques, de mes projets même d'étude où se mêlait peut-être plus d'orgueil que de zèle pour la vérité? Si je vendais la moitié de mes livres pour en donner le prix aux pauvres, et, me bornant à remplir les devoirs démon emploi, je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents, à instruire les apprentis et les soldats, Seigneur, seriez-vous satisfait, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès de ma femme, et d'achever l'éducation de mon enfant ? Peut-être, mon Dieu, ne le voulez-vous point? Vous n'acceptez pas ces offrandes intéressées ; vous rejetez mes holocaustes et mes sacrifices. C'est moi que vous demandez. Il est écrit, au commencement du livre, que je dois faire votre volonté, et j'ai dit: "Je viens. Seigneur! " " Je viens si vous m'appelez et je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous m'avez donné quarante ans de vie. Que les miens ne se scandalisent pas, si vous ne voulez pas faire aujourd'hui un miracle pour me guérir. A l'entrée de ma carrière, quand j'étais arrêté tout à coup par une maladie de la gorge, ne m'avez-vous pas rendu la santé ? ne m'avez-vous pas donné la joie de pouvoir publier ce que je croyais la vérité? Enfin, il y a cinq ans, ne m'avezvous pas ramené de bien loin, et ne m'avez-vous pas
" accordé ce délai pour faire pénitence de mes péchés " et pour devenir meilleur ? Ah ! toutes les prières " qu'alors on vous adressa pour moi furent écoutées. " Pourquoi celles qu'on vous fait aujourd'hui, et en " bien phis grand nombre, seraient-elles perdues ? " Mais peut-être, Seigneur, vous les exaucerez d'une " autre manière, vous me donnerez le courage, la ré- " signation, la paix de l'âme et ces consolations inex- " primables qui accompagnent votre présence réelle. " Vous me ferez trouver dans la maladie une source " de mérites et de bénédictions, et ces bénédictions " vous les ferez retomber sur ma femme, sur mon en- " faut, sur tous les miens, à qui mes travaux auraient " peut-être moins servi que mes souffrances.
" Si je repasse devant vous mes années avec amer- " tume, c'est à cause des péchés dont je les ai souil- " lées. Mais quand je considère les grâces dont vous " les avez enrichies, je repasse devant vous, Seigneur, " mes années avec reconnaissance.
" Quand vous m'enchaîneriez sur un lit pour les " jours qui me restent à vivre, ils ne suffiraient pas à " vous remercier pour les jours que j'ai vécu. Ah ! si " ces pages sont les dernières que j'écris, qu'elles " soient un hymne à votre bonté". ..
Le même jour où Ozanam adressait à Dieu cette belle et touchante prière, profitant d'une absence momentanée de sa femme, il écrivit aussi son testament. Nos lecteurs nous sauront gré, nous n'en doutons pas^ de reproduire ici l'expression des dernières volontés
de celui dont nous avons voulu faire connaître la vie : les extraits suivants de ce testament résument tout l'homme pieux et savant que nous avons appris
à connaître dans ces pages.