‹ Frédéric OzanamChapitre 40 sur 42 · EXTRAIT DU TESTAMENT DE FREDERIC ANTOINE OZANAM · texte numérisé non relu

EXTRAIT DU TESTAMENT DE FREDERIC ANTOINE OZANAM

" Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi " r:oit-il.

"Aujourd'hui, vingt-trois avril mil huit cent cin- " quantc-trois, au moment où j'accomplis la quaran- " tième année, dans les inquiétudes d'une maladie " grave, souffrant de corps, mais sain d'esprit, j'ai " écrit en peu de mots mes dernières volontés, me " proposant de les exprimer plus complètement quand "j'aurai i)lus de force.

"Je remets mon âme à Jésus-Christ, mon Sauveur : " effrayé de mes péchés, mais confiant dans l'infinie " miséricorde, je meurs au sein de l'Eglise catholique, " apostolique et romaine. J'ai connu les doutes du " siècle présent, mais toute ma vie m'a convaincu "qu'il n'y a de repos pour l'esprit et le cœur que dans "la foi de l'Eglise et sous son autorité. Si j'attache " quelque prix à mes longues études, c'est qu'elles me " donnent droit de supplier tous ceux que j'aime de "rester fidèles à une religion où j'ai trouvé l;i lu- " mière et la paix.

" Ma prière suprême à ma famille, à ma femme, à " mon enfant, il mes frères et beaux-frères, à tous ceux

" qui naîtront d'eux, c'est de persévérer dans la foi, " malgré les humiliations, les scandales, les désertions " dont ils seront témoins.

" A ma tendre Amélie, qui a fait la joie et le charme " de ma vie, et dont les soins si doux ont consolé "depuis un an tous mes maux, j'adresse des adieux "courts comme toutes les choses de la terre. Je la " remercie, je la bénis et je l'attends. Au ciel seule- "ment je pourrai lui donner autant d'amour qu'elle " en mérite. Je donne à mon enfant la bénédiction " des patriarches, au nom du Père,du Fils et du Saint- " Esprit. Il m'est triste de ne pouvoir travailler plus " longtemps à l'œuvre si chère de son éducation, mais "je la confie sans regret à, sa vertueuse et très aimée " mère

Parmi les legs pieux se trouve celui-ci :

"Je lègue 200 francs aux pauvres de la Conférence " de Saint- Vincent de Paul de Saint-Germain des " Prés ; 100 francs au Conseil Général de la Société. "Mes confrères savent que je voudrais faire plus

" Je remercie encore une fois tous ceux qui m'ont

" rendu service. Je demande pardon de mes vivacités

' et de mes mauvais exemples. Je sollicite les prières

" de tous les miens, de la Société de Saint- Vincent de

" Paul, de mes amis de Lyon.

" Ne vous laissez pas ralentir par ceux qui vous "diront: il est au ciel. Priez toujours pour celui qui "vous aime beaucoup, mais qui a beaucoup péché. "Aidé de vos supplications, chers bons amis, je quit-

^' terai la terre avec moins de crainte. J'espère ferme- " ment que nous ne nous séparerons point, et que je "reste avec vous jusqu'à ce que vous veniez à moi.

"Que sur vous tous soit la bénédiction du Père, du " Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il."

" Pise, le 23 avril 1853.

(Signé)

A. F. OzANAM."

Lorsqu'il revint à Marseille, après avoir dit adieu à Pise et à sa maison de l'Antignano où il avait tant souffert, Ozanam était plus mort que vivant. Le coma ne tarda pas à s'emparer de lui. Il ne se réveillait que de temps à autre pour prononcer quelque oraison jaculatoire et pour remercier et bénir ceux qui le servaient.

Ozanam mourut le 8 de septembre 1853, et ses dernières paroles furent celles-ci : " Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi."

Le bruit de sa mort se répandit bientôt dans toute la France et jusqu'en Italie.

Les obsèques eurent lieu le 24 septembre, en l'église de Saint-Sulpice, au milieu d'un immense concours et du plus profond recueillement. Son corx^s repose dans la crypte de l'ancienne église des Carmes, rue de Vaugirard.

Des lettres de condoléance arrivèrent de toute part

à la jeune veuve. Notre Saint-Père Pie IX lui-même daigna lui envoyer le bref suivant :

" A notre chère fille en Jésus-Christ.

Amélie Ozanam,

à Paris.

PIE IX, Pape.

*' A Notre chère fille en Jésus -Christ salut et béné- " diction apostolique.

" Aussitôt que nous avons appris la mort préma- " turée de votre éminent époux, nous avons éprouvé '' une profonde tristesse, et votre lettre que nous " avons reçue le 20 octobre dernier, notre chère fille en " Jésus-Christ, est venue renouveler notre douleur. " Mais tout ce que vous rappelez du zèle et du dé- " vouement du cher défunt pour notre très sainte re- *' ligion, nous donne assurément la douce espérance " de eon salut éternel, et nous ne laissons pas de lui " venir en aide par nos prières auprès du Seigneur " très clément. Nous demandons surtout avec instan- " ce à Dieu, l'auteur et le dispensateur de toute con- " solation, de vous prendre vous et votre fille sous sa " protection, et pour vous témoigner notre paternelle " charité, nous vous donnons avec amour notre bé- " nédiction apostolique.

" Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 19 novembre " 1853, VIII« année de notre pontificat.

PIE IX, Pape."

Sur cette tombe renfermant un cœur qui avait si bien su sentir ce que c'est que l'amitié, les oraisons funèbres, les biographies et les éloges ne tarirent pas. Les anciens professeurs d'Ozanam, ses collègues, ses amis et ses élèves s'empressèrent en grand nombre d'écrire ce qu'ils avaient le plus admiré en lui.

^' Célébrer sa science et ses vertus, dit l'ab1)é Oza- ' nam, était pour eux la seule consolation qui pût ' adoucir leur douleur. Nous citerons, entre autres ' auteurs remarqua! »les qui ont parlé d'Ozanam, le P. ' Lacordaire, M. J. .J. Ampère, de l'Académie fran- ' çaise; M. E. Caro, aussi de l'Académie française, ' son ancien élève, et aujourd'hui professeur de phi- ' losophie à la Sorbonne; M. le docteur Dufresne, de ' Genève ; M. de Montrond, M. l'abbé Perreyve, etc. ' Plusieurs professeurs de l'Université choisirent la ' vie de Frédéric Ozanam pour sujet de leur discours ' à l'occasion des distributions de prix. L'Académie ' des Jeux Floraux la proposa comme thème du con- ' cours de l'année 1861, et M. Poulin, licencié es let- ' très, l'un des disciples d'Ozanam, voyait le 3 mai " son œuvre couronnée.

" L'Académie elle-même ne lui ménagea pas non " plus ses éloges les plus flatteurs. M. de Laprade, en " y entrant, se faisait un titre d'avoir été son compa- '• triote et son ami. M. Guizot dans une mémorable " séance burinait sun portrait avec cette noble élo- " quence qu'on lui connaît : " Ce modèle de l'homme " de lettres chrétien, disait-il, digne et humble, ar-

' dent ami de la science, et ferme champion de la ' foi, goûtant avec tendresse les joies pures de la vie, ' et soumis avec douceur à la longue attente de la ' mort, enlevé aux plus saintes affections et aux plus ' nobles travaux, trop tôt selon le monde, mais déjà ' mûr pour le ciel et pour la gloire."

" Enfin, trois ans après la mort d'Ozanam, l'Acadé- ' mie française lui décernait le prix annuel de haute ' littérature, fondé par M. Bordin, comme nous ' l'avons dit plus haut, et M. Villemain, à la séance ' du 28 août 1856, s'exprimait ainsi dans son rap- ' port :

" Un récent émule de Montyon vient d'établir un ' prix annuel de haute littérature à décerner par ' nous. Que le nom de M. Bordin demeure consacré ' par cette noble intention et par l'application qu'elle ' en recevra ! Aujourd'hui même, et pour le premier ' essai de ce i^rix nouveau, nous aurions pu hésiter ' entre plusieurs travaux remarquables par l'impor- ' tance du sujet, l'étendue des recherches.

" Ce mot de haute littérature nous a paru désigner ' surtout ce qui est à la fois savant et inspiré, ce qui ' ne se sert des lettres que pour i)arler à l'âme, ce qui ' ne conçoit et n'applique l'art d'écrire que sous les ' formes les plus graves et les plus pures.

" A tous ces titres, un talent célèbre et regretté de- ' vait préoccuper notre souvenir et fixer nés suffra- ' ges. Ce nom, ce talent, est celui de M. Ozanam ; ce ' sont ses leçons publiques, sa vie justement honorée,

' et les derniers travaux de cette vie si courte. Lors- ' qu'il s'agit de pareils droits littéraires, aussi dura- ' blés que purs, personne sans doute n'alléguera ' comme un obstacle à ce choix de si bon exemple, ' que l'auteur a cessé de vivre.

" La couronne du talent ne s'attache pas seulement ' à la personne vivante de l'auteur, elle suit sa mé- ' moire, elle protège sa famille. Si M. Ozanam n'a pas 'joui lui-même de la x)ublication de son meilleur ' ouvrage, formé de ses leçons recueillies au pied de sa ' chaire, c'est un motif pour nous de rendre publique- ' ment à son nom tous les honneurs que méritait ce ' travail, inédit de son vivant. Dans les longues étu- ' des et parfois les succès un peu lents imposés au ' culte exclusif de la haute littérature, il y a, de la ' part de l'auteur, désintéressement et sacrifice ; il n'y 'aura que plus d'équité de la part des juges à pro- ' longer après lui la récompense dont il était digne, ' et à la reporter toute entière sur ce qu'il aimait plus ' que lui-même.

" La jeune femme et la jeune enfant de M. Ozanam ' recevront comme un dernier don de sa main, le prix ' dû à son rare talent, au monument inachevé de ' cette vocation ardente qui leur a coûté si cher. Rien, ' en effet, n'a surpassé la fièvre studieuse, l'effort à la ' fois d'application et de verve qui consumait Ozanam ' et dont ses écrits gardent la trace. Langues an- ' ciennes, langues modernes, du Midi et du Nord, ' histoire de tous les temps, littérature classique ou

" barbare à ses degrés divers, science du droit reli- " gieux et civil, étude des arts, il avait tout embrassé " d'un travail méthodique et pourtant inspiré, dont " les échos, pour ainsi dire, se répondaient dans sa " vaste mémoire et son intelligence toujours excitée. " Ces signes apparus dès l'origine, s'étaient fortifiés " en s'étendant. La thèse sur Dante, travail supérieur " mais inégal, avait été surpassée par la science et la " diction de ses études sur les Germains, et ces deux " précieux fragments n'étaient pour lui que l'essai du " grand travail où il voulait comprendre la ruine et " la mort de l'ancien monde, et sous la fermentation " de ces débris, la naissance des sociétés modernes ap- '' paraissant de toute part, comme une terre immense " et nouvelle qu'il voyait se défricher, s'animer, s'em- '• bellir à la lumière de ces vérités chrétiennes que " lui-même avait saisies d'une foi profonde et d'un " cœur passionné.

" Les cruelles épreuves que la maladie vint mêler à '' cette vie de laborieux enthousiasme, les langueurs " du corps, les inquiétudes nées de la souffrance, les " voyages, les séjours en Italie pour tâcher de guérir " ii'ôtèrent rien à ce zèle de religion et de science et " servirent plutôt à l'enflammer. On le voit, alors " même, par les recherches si neuves de l'auteur sur les " écoles d'Italie aux temps barbares et sur \q^ poètes ^^franciscains au début de la renaissance. Mais le " grand titre qui, entre les premières fatigues d'Oza- " nam et son repos forcé, signale dans le haut ensei-

" gnement un orateur, un écrivain de plus, animant " le style par la parole, et relevant la parole par tous " les secrets heureux de l'art, c'était le livre que nous " couronnons aujourd'hui, la Civilisation au cinquième " siècle, testament de l'âme publié par les soins d'un " maître célèbre, * son émule et son ancien dans l'ar- " deur et la variété des plus nobles études.

" Savant et naturel, dominé d'une même pensée et " rayonnant de mille souvenirs, exact et plein d'illu- " sions charmantes, ce livre, formé de vingt leçons et " de quelques notes, est une œuvre éminente de litté- " rature et de goût. Il élève la critique à l'éloquence, " et l'éloquence même il la conçoit, il la cherche, il " la trouve dans sa source la plus haute, dans son " type qui ne meurt jamais, ou plutôt qui renaît tou- " jours, dans l'instinct naturel de l'âme émue par le " beau et le divin, par les seules grandeurs ici-bas, la " vertu, la liberté, la science, et par les grandeurs d'en " haut, celles que promettent la foi et l'espérance " chrétiennes.

" En retrouvant là toutes les paroles recueillies de *' la bouche d'Ozanam, ses impatientes analyses de la " décadence antique, ses i:)ieux hommages d'admira- " tion et de foi à la lumière nouvelle, sa ferveur stu- " dieuse qui passionne jusqu'à la grammaire, son in- " génieuse tendresse qui rassemble et devine les pre-

J. J. Ampère.

" miers bégaiements du moyen âge, on est saisi d'une " amère tristesse ; on se redit avec douleur que tant " de savoir et d'intelligence, tant de dons heureux " n'ont pas achevé leur œuvre, que ce rare et brillant " écrivain, qui grandissait en sagesse impartiale et en " sentiment profond du vrai et du beau, n'a guère at- " teint que la moitié de sa vie, et a été moissonné dans " le progrès de sa force et le rêve de tous les travaux " si purs qu'embrassait son ambition d'étude, et que " sa pensée croissante avec le travail promettait d'ac- " complir. Devant de tels progrès et un tel mécompte *' pour les lettres, c'est une trop faible consolation, " mais une grande justice, d'offrir à Ozanam, sur sa " tombe, le nouveau prix fondé à Vhonneur de la haute " littérature. Jamais la condition qu'exi)rime ce mot " ne sera mieux remplie."

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