INTRODUCTION XI
me répondre, et si je vous l'écris maintenant, c'est qu'il est trop tard pour que vous me répondiez. Si mon épanchement est indiscret, les vagues qui vous poussent vers l'Amérique, en emporteront la mémoire, les impressions qui vont se succéder pour vous effaceront cette impression ; quand nous nous reverrons dans six mois, vous aurez eu le temps d'oublier ma lettre, ce qui vous y aura déplu ne pourra mêler d'aucune froideur la joie du retour, " Cher ami, vous vous engagez dans de longues fatigues, qui ne sont pas sans péril pour une santé si cruellement éprouvée. Souffrez donc mes inquiétudes. Vous cherchez à vous créer, disiez-vous, de nouveaux intérêts, et avec ce rare esprit que Dieu vous a donné, vous remuez toutes les études et maintenant vous faites la moitié du tour du monde pour trouver des nouveautés qui vous attachent. Et, cependant, il y a un intérêt souverain, un bien capable d'attacher et de satisfaire votre excellent cœur ; et je crains, cher ami, je crains peut-être à tort, que vous n'y songiez pas assez. Vous êtes chrétien par les entrailles, par le sang de votre incomparable père, vous remplissez tous les devoirs du christianisme envers les hommes, mais ne faut-il pas les remplir envers Dieu ? ne faut-il pas le servir ? vivre dans un étroit commerce avec lui ? Ne trouveriezvous pas dans ce service des consolations infinies ? n'y trouveriez-vous pas la sécurité de l'éternité ? " Vous m'avez plus d'une fois laissé pressentir que ces pensées n'étaient pas éloignées de votre cœur. L'étude vous a fait connaître tant de grands chrétiens, vous avez vu autour de vous tant d'hommes éminents finir chrétiennement leur vie. Ces exemples vous sollicitent, mais les difficultés de la foi
XIT INTRODUCTION
" VOUS arrêtent. Cependant, cher et excellent ami, je " n'ai jamais causé de ces difficultés avec vous parce '' que vous avez infiniment plus de savoir et d'esprit " que moi. Mais, laissez-moi vous le dire, il n'y a que " la philosophie et la religion. La philosophie a des " clartés ; elle a connu Dieu, mais elle ne l'aime pas; " mais elle n'a jamais fait couler une de ces larmes " d'amour qu'un catholique trouve dans la commu- " nion, et dont l'incomparable douceur vaudrait à '' elle seule le sacrifice de toute la vie. Si moi, faible '' et mauvais, je connais cette douceur, que serait-ce ^' de vous dont le caractère est si élevé et le cœur si " bon! Vous trouveriez là l'évidence intérieure devant " laquelle s'évanouissent tous les doutes. La foi est un '' acte de vertu, par conséquent un acte de volonté. Il "faut vouloir un jour, il faut donner son âme, et '' alors Dieu donne la plénitude de la lumière.
"Ah ! si quelque jour, dans une ville d'Amérique, " vous étiez malade, sans un ami à votre chevet, " souvenez-vous qu'il n'est plus un lieu de quelque " importance aux Etats-Unis, où l'amour de Jésus- " Christ n'ait conduit un prêtre, pour y consoler le " voyageur catholique..."
Le monde dans lequel vivait Ozanam, et Ozanam lui-même, peuvent facilement se juger d'après cette lettre. Du reste, il suffit de citer les noms de quelquesuns de ses correspondants : M. de Montalembert, le Père Lacordaire, M. Eugène Rendu, M. Fortoul, M. de La Villemarqué, M. Lallier, M. Foisset, le comte de Champagny, M. Duffieux et M. Charles Lenormant ; les moins zélés de ces chrétiens valaient mieux que les plus inoffensifs philosophes de la puissante phalange qu'il s'agissait de combattre, ou plutôt de ramener dans la bonne voie.