‹ Frédéric Ozanam, sa vie et ses œuvres [microforme]Chapitre 28 sur 65 · DANTE ET LA PHILOSOPHIE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

DANTE ET LA PHILOSOPHIE CATHOLIQUE

L'édition que nous avons entre les mains contient 1. un discours préliminaire sur la tradition littéraire en Italie, aepuis la décadence latine jusqu’à Dante. 2. Une introduction complètement consacrée à Dante, 8. Le livre lui-même, qui n’est que la thèse, annotée et augmentée, que soutint (izanam pour le doctorat ès lettres. 4. Les documents et recherches pour servir à l’histoire de Dante et à l’histoire de la philosophie au XIIIe siècle.

Dans son discours sur latradition littéraire en Italie, Ozanam nous dit ce qu'il entend par ces expressions. ‘ Ce travail obscur qui nous a conservé les lettres clas-

siques, cet enseignement qui a son foyer en Italie et ‘ sesrayons partout, c’est ce que je nomme la tradition. Elle recueille l’art pour traverser les époques ora- ‘* geuses,comme l’arche à la veille du déluge recueillit dans ses flancs la nature vivante. L’arche était un refuge ténébreux, triste et pauvre, et cependant la

nature y était tout entière. De même, la tradition

semble réduite au misérable échafaudage des gloses

qe

“ scolastiques et des règles grammaticales ; elle porte * dans son sein toutes les grandes époques littéraires ‘ de l'Europe.”

Notre auteur au commencement de cet article se place au temps de la décadence de l'Empire romain. Là il considère trois choses qui touchent à leur décadence, la religion, les lois et les lettres. De ces trois choses la religion païenne seule disparaît complètement, mais non subitement, au contraire elle dispute le terrain jusqu’au bout devant l'Evangile.

Quant aux lois, pendant que l'édifice romain allait crouler, que la cité périssait, les provinces sous le pouvoir de Rome grandissaient sous une administration commune, le droit des gens. Ce fut le droit des gens, c’est-à-dire, la loi que le monde s'était faite par l’entremise des Romains,qui seconserva dans les compilations de Justinien pour devenir le fondement des sociétés futures. Les lois de tous les états européens sont basées sur ce code.

Les lettres eurent le même sort que les lois. Dans la première période de temps embrassée par l’auteur (ce temps commence au siècle d'Auguste et se rend jusqu’à l'apparition de la langue italienne), Rome subjugua toute la terre plus souverainement et universellement encore par sa langue et ses institutions, qu’elle ne l'avait subjuguée autrefois par ses armes.

Du nord de l'Italie les lettres passèrent d'abord en

Espagne, témoins, les deux Sénèque, Lucain, Quintilien et Martial, puis elles se rendirent dans les Gaules

100 FRÉDÉRIC OZANAM jusqu'aux confins de la Germanie, témoins encore Ausone, Rutilius et Sidoine Apollinaire. Nul n’était réputé civilisé s'il ne possédait à fond la langue et les lettres des Romains, C’est pour désigner cette culture universelle qui s'étendait de la Grande Bretagne aux extrémités de la Hongrie que Tertullien créa un barbarisme éloquent, il l'appelle Romanitas.

‘€ Jin méme temps, dit notre auteur, s’établissait une ‘* puissance nouvelle que les âges antérieurs n'avaient ‘ pas connue: l’enseignement publie, De là les sco- ‘* liastes qui se chargèrent de maintenir la pureté de ‘la langue, la correction des textes, d'éclairer les ‘ allusions mal comprises et de consacrer le souvenir ‘des usages effacés.”

Voilà pour la première période.

Puis vient la dissolution de la société romaine et l’époque où la religion païenne disparaît devant le christianisme. Les lettres en ces temps furent sauvées par l'Eglise qui fit surgir alors tant de grands hommes, évêques et docteurs, littérateurs et poètes, témoins saint Justin, saint Augustin et saint Ambroise, Lactance, Victorinus et le poète Prudence, c’est la seconde période. Mais voilà que les barbares apparaissent et qu'ils envahissent tout. Qui pourra maintenant empêcher les lettresde périr ? L'Église encore, par ses papes et ses moines, et ceci forme la troisième époque. Dans ces temps ont vécu parmi les papes: saint Léon le

Grand et saint Grégoire le Grand ; parmi les moines:

saint Benoît et saint Colomban et avant eux, parmi

FRÉDÉRIC OZANAM 101 les séculiers, Cassiodore et Boëce qu’on appela “le dernier des Romains.”

“ Ainsi ajoute Ozanam, la tradition ne périt pas. * Elle se maintient dans l'Eglise et par à dans la chré- “tienté. Au milieu de cette obseurité qui s'étend du “septième au huitième siècle, l'esprit humain ne

détruisit pas son œuvre detant d'années. L'ouvrier “immortel travaillait dans le silence, ou, s’il sembla ‘un moment sommeiller, l'Église veilla pour lui, ‘comme l'ange de cet artiste pieux, qui, à son réveil, “trouva achevé par une main invisible, le tableau “interrompu Île soir.”

Quand les barbares, les chrétiens et les hommes de l'ancienne civilisation ne formèrent plus qu’une seule société, les lettres se réfugièrent dans les écoles établies par les rois, tels que Charlemagne et Lothaire. Puis plus tard on vit apparaître les moïnes de Kaint-Gall

qui représentèrent les lettres et les sciences.

Quand la querelle éclata entre le sacerdoce et l’empire, Grégoire VIT, en forçant le prince allemand Frédérick Barberousse à venir s’humilier à Canossa, fit triompher la civilisation sur la barbarie et en réalisant l'émancipation du clergé de l'esclavage féodal, il proclama en même temps l'émancipation des sciences et des lettres. Les décrets des conciles remettaient continuellement en force les bulles ordonnant l’établissement, auprès des églises épiscopales, de chaîres pour lenseienement, Vers ees ternps brilérent Lanfrane,

saint Ansolme, et Pierre Lonbard qui donnèrent une

grande impulsion aux études littéraires dans l’Europe septentrionale.

Enfin apparaissent les langues populaires, et les langues classiques deviennent plus proprement le partage des savants et de l'Eglise. C’est d’abord lefrançais qui par les trouvères et les troubadours pénètre un peu partout. On le parle même dans les provinces du Midi et à la cour de Palerme ; plus tard saint François demandait l’aumône en français aux portes de la Basilique du Vatican, et Sordello n'était pas moins habile versificateur en langue d’oil qu’en langue doc.

Tant d'exemples, dit Ozanam, enhardirent enfin la timidité de cette belle langue italienne, née depuis deux cents ans et qui n’osait encore se produire dans les lettres. Enfin apparaît Ricordano Malespini avec la première prose en langue populaire, et Brunetto Latini avec la première poésie. Ce sont les amis et les maîtres de Dante.

L'auteur termine en faisant les remarques suivantes : ‘ Ainsi les lettres n’ont jamais péri. Aïnsi cette période ‘* de barbarie complète, qu’on étendait dans un espace ‘ de mille ans, de la chute de l'empire romain à la ‘* prise de Constantinople, qu’on avait successivement ‘* réduite, et qui demeurait enfin restreinte aux sep- ‘ tième et dixième siècle, s’'évanouit devant un examen ‘ plus sévère. La barbarie put usurper, elle ne pres- ‘* crivit jamais. Une protestation nombreuse, toujours ‘‘ transmise, toujours recueillie conserva les droits du

‘ savoir, Je ne trouve point cette ignorance univer-

“ selle déplorée par plusieurs contemporains ; et parce

“que plusieurs la déplorent éloquemment, je com- * mence à n’y plus croire. L'intelligence humaine a ‘eu cet honneur, que la ruine du monde ancien, et “le débordement de l'invasion n'aient pu prévaloir ‘ contre elle. La Providence pour qui rien n’est petit, ‘a pris soin des destinées de l’art, comme des révolu- ‘tions des peuples. Elle ne laissa jamais le monde ‘sans un foyer où il put rallumer ses flambeaux. Il “n’y a que les temps qui n’ont de foi ni en Dieu ni * dans l’homme, il n’y a que les siècles impies qui ‘croient à une nuit éternelle.” Impiaque æternam timuerunt sæcula noctem.

Dans l'introduction, Ozanam, nous l’avons dit, s’occupe uniquement de Dante et de la philosophie contenue dans ses ouvrages.

Dans un deses voyages en Italie, lorsqu'il parcourait le Vatican, il avait été frappé par une des fresques des Chambres de Raphaël. Cette fresque, représente le Saint Sacrement sur un autel, élevé entre ciel et terre : le ciel qui s'ouvre et laisse voir dans ses splendeurs la Trinité divine, les anges et les saints ; la terre couronnée d'une nombreuse assemblée de pontifes et de docteurs de l'Eglise. ‘ Au milieu de l’un des groupes dont “l'assemblée se compose, on distingue une figure “remarquable par l'originalité de son caractère, la “tête ceinte, non d’une tiare ou d’une mitre, mais * d’une guirlande de laurier, noble et austère toutefois, “et nullement indigne d’une telle compagnie. Et si

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