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saint Ambroise prononce ces admirables paroles
dans lesquelles il exhorte à vendre, s’il le faut, les “vases sacrés de l'Église pour racheter les captifs, ‘ car, dit-il, l’ornement des mystères, c’est la rédem p- ‘tion des captifs.”
C’est donc à tort qu’on a prétendu que l'Église a tholique n'avait pas prêché formellement l’émanci-
pation des esclaves. Nous venons d'entendre saint
Ambroise, et après lui Ozanam cite saint Cyprien qui
fait faire des collectes afin de racheter des citoyens romains enlevés sur la frontière par des bandes arabes, et saint Grégoire le Grand, qui émancipait lui-même les esclaves de ses nombreux domaines.
Voyons maintenant ce que le christianisme a fait pour la classe ouvrière. “ Rien n’est plus ennemi de “ l'esclavage que le travail libre; aussi l’antiquité, ‘ qui tenait à l’esclavage, foulait aux pieds le travail “ libre, le méprisait, le flétrissait des noms les plus ‘“ durs, et Cicéron, ce grand homme, cet homme ‘* si sensé auquel on aime tant à recourir, Cicéron dit ‘quelque part que le travail des mains ne peut rien avoir de libéral, que le commerce, s’il est petit, “ doit être considéré comme sordide, que, s’il est vaste “ etopulent, il ne faut pas trop sévèrement le blâmer.
‘ Brutus prêtait, et exerçait une si effroyable usure,
que toute la Grèce, en quelque sorte, était sa débi- “trice. Atticus prôtait aussi à la grosse aventure et “ réalisait des bénéfices énormes.”
Le catholicisme n’enseignait pas la même doctrine que Cicéron. Et saint Joseph dans son atelier avec l’enfant Jésus, les apôtres, et saint Paul travaillant aussi de leurs mains, furent autant d'exemples qui réhabilitèrent le travail. Le christianisme s’honorait de recruter ses disciples parmi la classe laborieuse et il se rantait d’avoir appris à philosopher aux cordonniers, aux bouviers et aux laboureurs.
‘ Saint Augustin a écrit un livre sur la dignité, la “majesté du travail des mains ; il a cela de souve-
‘rainement respectable, qu'il n’absorbe pas tout en-
‘tier, qu'il n'empêche pas la méditation. Les oiseaux
ne sèment pas, n’amassent pas, mais ils n'ont pas
vos palais, ils n’ont pas vos greniers, ils n'ont pas
vos serviteurs ; pourquoi en avez-vous ? Il déclare ‘ que si l’on voit arriver au monastère un grand nombre d'esclaves qui demandent à y entrer, il faut leur ouvrir les portes à deux battants, parce que ce sont ces mâles populations qui font la prospérité d’une communauté chrétienne; mais il ne faudrait pas, dit-il, que ces hommes qui entrent au monastère croient par là échapper au travail de tous les jours, qu’ils avaient accompli jusque-là ; il ne faut pas que là où les sénateurs viennent s’enfe "mer et travailler de leurs mains, les paysans entrent pour faire les ‘* délicats et trouver le repos.”
L’antiquité païenne avait inauguré un commencement d'institutions industrielles, des associations ouvrières sous le nom de collegia, mais la plupart de ces sociétés n'avaient pour but que de réunir à certaines époques ceux qui vivaient du ‘1ême genre de travail
pour organiser des festins et 37 toute espèce de réjouissances. Ce n’est ( » tard que l’esprit de
charité des chrétiens donna ,, ces associations des liens plus forts et en fit des sociétés très importantes. Ces corporations constituées en compagnies armées luttèrent souvent contre le despotisme et devinrent une force armée qui, au huitième siècle, sauva la papauteé
des plus grands périls. Ces associations formées d’ou-
vriers furent les premiers éléments des communes, destinées à devenir si fortes et si glorieuses.
Il nous reste à parler de la pauvreté. L’antiquité païenne voyait dans les pauvres des hommes frappés dela malédiction des dieux. Elle avait, il est vrai, des lois pour organiser l'assistance publique, qui se faisait souvent en faveur des Romains au préjudice des populations des provinces. Pour le citoyen de Rome lPaumône n’était pas un devoir, c'était un droit. Le christianisme changea cela et l'ISglise enseigna que l’aumône n'était pas un droit pour qui que ce fût, mais un devoir pour tous. ‘Cependant saint Ambroise, dit Ozanam, “veut que le riche discerne, qu’il écarte les hommes ‘valides, ceux qui peuvent se passer de ce bienfait, ‘‘les fourbes, les vagabonds, ceux qui se disent dépouillés par les voleurs ou ruinés par des créanciers. TI faut, au contraire, qu’une inquisition sévère aille ‘rechercher les misères cachées, interroger les dou- “leurs qui ne parlent pas, visiter le grabat où souffre ‘en silence le malade et pénétrer jusque dans les ca- ‘chots où des malheureux ne trouvent pas d’écho ‘pour renvoyer au dehors le bruit de leur plainte.”
L'Église catholique aime ses pauvres et il en a toujours été ainsi, depuis le temps où saint Laurent, forcé de livrer les trésors des églises au profit de la ville, demanda trois jours de sursis, réunit tous les pauvres sur les portiques des égiises et les présenta comme les richesses de l’Église romaine au proconsul, jusqu'aux temps modernes où la charité chrétienne
prend soin des malheureux dans &e nombreux asiles et d'immenses hôpitaux.
L'Église donne aux pauvres les premières places dans la communauté chrétienne, elle les fait asseoir dans ses portiques. ‘ Comme, dit saint sean Chrysos- ‘tome, les fontaines disposées près des lieux de ‘prières pour lPab'ution des mains que l’on va tendre ‘vers le ciel, les pauvres ont été placés par nos aïeux, ‘ près de la porte des églises pour purifier nos mains ‘par la bienfaisance avant de les élever à Dieu.”
L'établissement des hôpitaux remonte à la plus haute antiquité chrétienne, comme le prouve le canon suivant du concile de Nicée: “ Que dans toutes les “villes, des maisons soient choisies afin de servir ‘ d’hospices pour les étrangers, les pauvres, les ma- “lades. Si les biens de l’Église ne suffisent pas à ces ‘ dépenses, que l’évêque fasse recueillir par les diacres ‘ de continuelles aumônes, que les fidèles donneront ‘“ selon leur pouvoir. Et, ainsi, qu’il soutienne nos ‘‘ frères pauvres, malades et étrangers; car il est leur Ç
mandataire et leur économe. Cette œuvre obtient la ‘ rémission de beaucoup de péchés, et de toutes, c'est ‘ celle qui met l’homme le plus près de Dieu.”
‘ L’esclavage, la pauvreté et le travail que l’anti- ‘ quité avait déshonoïés et flétris, dit Ozanam, la bar- ‘barie ne devait pas les relever. Ce ne fut, au con- ‘ traire, que par de longs combats quele christianisme
‘ parvint, peu à peu, à rendre leur dignité à ces trois “types de l'humanité qui avaient été si longtemps in-
“ sultés, méconnus par l'injustice de la civilisation “ancienne et foulés aux pieds par l'injustice de la barbarie. Il fallut de longs siècles pour que s’élevas- “sent dans les pays barbares, quelques hôpitaux. Au “sixième siècle, à Lyon, s’ouvrait ce grand hôtel- Dieu qui, depuis, ne s’est jamais fermé ; le septième “siècle verra commencer les hôpitaux de Clermont, d’Autun, de Paris. Bientôt ils se multiplieront avec “une admirable prodigalité, et le temps viendra où il “n’yaura pas de commune chrétienne qui, à côté de ‘son église, n’ait un asile ouvert à la douleur. Saint “ Grégoire de Nazianze, racontant la fondation du “grand hôpital de Césarée par saint Basile, s’écrie “qu’il aperçoit des merveilles supérieures à toutes ‘“ celles de l'antiquité, aux murs de Thèbes ou de Ba- ‘bylone avec ses jardins suspendus, au monument de Mausole, aux pyramides d'Égypte, tombeaux “ magnifiques, mais qui n’ont pu rendre la vie à un ‘ seul des rois qui y étaient ensevelis, et dont il n’est ‘revenu à leurs fondateurs qu’un peu de vaine gloire. ‘Saint Grégoire avait raison. L’antiquité nous a sur- ‘passés en élevant des monuments au plaisir; quand “je vois nos villes de boue et de fange, nos maisons ‘* entassées les unes sur les autres, et la condition dure ‘et misérable faite à ces populations emprisonnées ‘dans les murs d’une cité, je me dis que, si les an- ‘ ciens revenaient, ils nous trouveraient barbares, et ‘si nous leur montrions nos théâtres, ces petites salles ‘“enfumées où nous nous pressons les uns contre les
autres, ils se retireraient sans doute avec dégoût. Eux, ils entendaient bien mieux l’art de jouir, rien ne leur coûtait pour élever leurs colisées, leurs théâtres, leurs cirques où venaient s'asseoir Les spectateurs par nombre de quatre-vingt mille ; ils savalent mieux l’art de jouir, mais nous les écrasons par les monuments élevés à la douleur et à la faiblesse, par ces innoinbrables hôtels-Diex que nos pères ont bâtis en l’honneur de la souffrance et dela faibiesse. Oui, messieurs, les anciens savaient jouir, mais nous avons une autre science ; ils savaient ‘aussi quelquefois mourir, il faut l'avouer, mais ‘* mourir c’est bien court..,; nous, nous savons ce qui ‘ fait la véritable dignité humaine, ce qui est long, ce ‘qui dure autant que la vie, nous savons souffrir et ‘travailler. ”