‹ Frédéric Ozanam, sa vie et ses œuvres [microforme]Chapitre 54 sur 65 · TL LES FEMMES CHRÉTIENNES · texte numérisé non relu

TL LES FEMMES CHRÉTIENNES

Pour rendre justice à l'antiquité romaine, il faut avouer qu'elle donnait du mariage une définition sublime: C'est, disait-elle, l'union de l’homme et de la

femme à la condition d’une vie commune et d’un par-

* Quatorzième leçon.

tage complet de tous les droits divins et humains.— Nuptiæ sunt conjunctio maris et feminæ et consortium omnis vitæ, divini et humani juris communicatio. Toutefois, ce qui s’annonçait comme si beau en théorie, réussissait bien mal en pratique. Les lois et les usages venaient apporter bien des obstacles à ce qui devait être un bonheur si parfait. Les lois détruisaient toute l’harmonie en permettant le divorce, et les usages empêchaient l'égalité en donnant ax mari toutes les libertés refusées À la femme, et en admettant cette dernière à toutes les cérémonies du culte, même aux mystères de la bonne déesse.

Le citoyen romain ne considérait sa femme qu'en tant qu'elle lui donnait des enfants pour perpétuer son nom; du moment qu'elle se faisait vieille ou stérile, il envoyait un de ses affranchis lui signifier de s’éloigner de la maison. Quant au divsrce, on y recourait pour le plus léger motif: était-on fatigué de vivre avec sa compagne, aussitôt on larenvoyait pour en prendre une autre. On divorçait aussi par calcul, pour prendre une riche héritière; on divorçait encore pour choisir une plus belle épouse; on divorçait même pour faire plaisir à un ami, témoin Caton qui passa sa femme Marcia à Hortensius qui l’aimait plus que lui.

La femme, de son côté, dit Ozanam, divorçait aussi pour se remarier et se mariait pour divorcer. Elle se prévalait de la loi pour satisfaire un caprice ou pour s’avantager pécuniairement. Le divorce était tellement entré dans les mœurs du peuple romain, que Sénèque

nous dit que de son temps les femmes comptaient leurs années non plus par le nombre des consuls, mais par le nombre de leurs maris. Saint Jérôme raconte qu’il a assisté À l’enterrement d’une femme qui avait eu dix-sept maris.

Telle était la position faite à la femme au sein de cette nation qui se considérait comme la plus sage de la terre. Maïs le christianisme apparaît et son premier et plus constant souci est de faire croire à la vertu des femmes, en fondant la profession publique de la virginité, en donnant le voile et le bandeau d’or à ces jeunes vierges qui resta ient dans leurs familles, mais honoraïent par une profession publique cette vertu à laquelle l'antiquité ne croyait pas. De plus, le christianisme égalisa la position du mari et de la femme et fit en sorte que ce qui était dé fendu à l’un ne fût pas plus permis à l’autre.

Il fallut tous les efforts et tout le travail des Pères de l'Église et des premiers pasteurs pour faire mettre en pratique parmi les chrétiens les lois strictes et stvères cle l'Église sur le mariage. Mais aussi à quelle haute considération n’est pas parvenue la femme chrétienne, par la modestie de ses vêtements et par sa charité ardente envers les pauvres et les prisonniers ! Elle marchait seule, sans crainte et la tête haute, là où

les femmes païennes étaient obligées de s’entourer d'esclaves pour les défendre contre les insultes. Voilà pour la femme mariée; mais que dire de l’admiration et du respect qu'inspiraient les jeunes filles chrétiennes

surtout, quand à la couronne des vierges venait s’ajouter celle des martyrs. L'histoire nous rapporte entre autres la vie de sainte Perpétue et de sainte Thècle, auxquelles les bourreaux eux-mêmes ne pouvaient refuser leur admiration. Le culte dont sainte Perpétue eat entourée par ses frères dans la souffrance jusqu’au moment où le gladiateur vient l’achever en présence du peuple romain quihurle de plaisir et d’enivrement, forme un tableau des plus saisissants.

Les lois civiles de Rome, sous les empereurs chrétiens, essayaient de restreindre le divorce en limitant les cas où il serait autorisé, mais cette restriction était seulement pour la forme ; en réalité, il n’y avait rien de changé, quelques-uns même des empereurs, comme Théodose le jeune, rétablirent le divorce par consentement mutuel. ‘ En 416, dit Ozanam, le concile de Mi- ‘ Iène interdit aux époux divorcés de convoler à d’au- ‘tres noces, c’est-à-dire qu'il convertit pour toujours “le divorce en simple séparation de corps. De là, ‘toute la théorie chrétienne du mariage, telle qu’elle ‘est restée et telle qu'elle a résisté à toutes les attein- ‘tes des siècles. ”

Pour montrer le respect et la vénération dont se trouvaient entourées ces grandes dames chrétiennes, le professeur cite ici l'exemple de Fabiola, “ Cette ‘ dame, dit-il, descendante de Fabius, connaissant “mal le christianisme, avait eu le malheur de di- ‘ vorcer. À la mort de son second mari, elle se sentit ‘ prise de chagrin, et résolut de faire une pénitence

publique. Elle se présenta un jour à la basilique de Latran, la tête chargée de cendres, confondue dans “les rangs des pécheurs et demandant à expier ses fautes, ,au milieu des larmes que versaient le peuple, “le clergé et l’évêque lui-même: et, quand elle eut ‘reçu sa pénitence, elle vendit tous ses biens, et de ‘leur prix construisit un hôpital pour les malades où ‘elle les soïgnait elle-même. La fille des consuls et ‘des dictateurs pansait les blessures des misérables, ‘des estropiés, des esclaves de rebut que leurs mai- “tres abandonnaïeut, portait elle-même sur ses épau- “les les épileptiques, étanchait le sang des plaies et remplissait tous ces ministères que les riches chré- ‘tiensles plus charitables ont coutume, dit saint Jt- ‘rome, de faire exercer par les mains de leurs servi- ‘teurs, ayant le courage de faire Paumône de leur ar- “went, mais non de leurs répugnances.”

Déjà, comme on le voit, la femme représentait Ia charité sur la terre et en faisait sentir tous les bienfaits. Dès lors, commença à croître la puissance de la femme et son empire s’étendit bientôt sur les mœurs. Quelques années plus tard on vit les femmes monter sur le trône et prendre la plus large part du fardeau de la royauté. C’est ainsi que sainte Pulchérie, assise sur le trône de Constantin, réussit à le faire respecter des barbares, et illustra à jamais son règne en donnant son plus ferme appui à l'Église contre les hérsies d’Eutychès et de Nestorius.

Jai insisté, dit Ozanam, sur ce travail du chris-

‘‘ tianisme sur les mœurs du cinquième siècle, parce

que là, comme toujours, il ne travaille pas seule-

LE

ment pour un temps, mais surtout pour les âges qui

suivent, Il fallait, en effet, que la famille chrétienne

fût fondée avant que les barbares vinssent la troubler de leurs désordres. Les barbares apportèrent un instinct qui aurait facilement péri, sil n'avait pas rencontré des leçons capables de le développer et de l'agrandir.”

‘Toutefois, dit plus loin le professeur, si nous

avons relaté aussi longuement tout le bien qu'a fait

le christianisme pour la réhabilitation de la femme,

il ne faut pas conclure de là quele christianisme ait détruit tout ce que la nature avait fait, qu'il ait voulu précipiter les femmes dans la vie publique et établir cette égalité absolue que le matérialisme de notre époque a rêvé. Non, le christianisme ne l’entend point ainsi, il est trop spiritualiste pour avoir une pareille idée. Le rôle des femmes chrétiennes était quelque chose d’analogue à celui des anges gardiens : elles pouvaient conduire le monde, muis en restant invisibles comme eux.” Ozanam s'occupe ensuite de ce qui est, dit-il, surtout de son domaine : il étudie l'influence des femmes dans Les lettres.

Les fenimes chrétiennes des premiers siècles ont bien peu écrit. C’est à peine si l’on peut citer trois ou quatre dames chrétiennes dont les lettres ou les com-

positions poétiques soient parvenues jusqu'à nous, On

peut mentionner les lettres de Paula et d'Eustochie à Marcella et à saint Jérôme, et une pièce de poésie en l'honneur du christianisme par Falconia Proba. Cependant, si toutes ces grandes dames chrétiennes n’ont pas pu transmettre leurs écrits à la postérité, elles ont su du moins inspirer et demander la production d'ouvrages très importants composés pour leur éducation et la conduite de leurs familles. Tels sont les écrits nombreux des Pères de l’Église qui sont en grande partie ad:essés à des fenimes ct les lettres de saint Jean à Électe.

Ce qui surprendra le plus, toutefois, ça sera l’exemple donné par saint Jérôme. On est tout étonné de voir cet homme fougueux, à l’espritindompté, passer une grande partie de son temps à travailler à Péducation et à l’instruction des dames chrétiennes. Du fond de sa solitude de Bethléem, il leur adressa des lettres remplies de conseils sur la manière d'élever leurs enfants dans la crainte de Dieu.

A Rome, on le verra entouré de dumes chrétiennes réunies chez Marcella pour entendre le grand docteur expliquer les Écritures. Ces sages personnes s’empresseront de lui poser des questions, multipliant les objections autour de lui, ne l’abandonnant que lorsque la lumière était complète.

A cette époque, on voit de plus deux grandes dames romaines mais chrétiennes, traverser les mers pour aller fonder à Bethléem trois monastères de femmes et un monastère d'hommes. Et ces deux per-

qe

FRÉDÉRIC OZANAM 511 sonnes, Paula et Eustochie sa fille, ne revien’'*ont pas dans leur ville natale avant d'avoir, à force d’instances, fait entreprendre à saint Jérôme la traduction de l'Écriture sainte. Ainsi, c’est grâce à ces deux vertueuses personnes que nous avons la Vulgate, et saint Jérôme dans sa dédicace déclare ‘ qu'elles seules ont ‘eu le pouvoir de le faire décider à reprendre la ‘* charrue pour tracer ce laborieux sillon et écarter les ‘ broussailles qui germent sans cesse dans le champ “ de P'Écriture sainte.”

Mais ce sont surtout les vierges martyres qui avaient le don d’inspirer les poètes et les écrivains du temps. C'est ainsi que sainte Agnès inspira par sa mort glorieuse tous les poètes contemporains, qui chantèrent sans se lasser et sa grande beauté et son admirable courage. Saint Ambroise et saint Damase, pape, ont célébré en vers élégants la gloire inmortelle de cette angélique personne.

La femme entourée de respect, l’esclave relevé dans sa propre estime, l’ouvrier libre dans son travail et le pauvre assisté par la charité chrétienne, tout cela était du nouveau dans Rome. C'était une invasion dans le monde intellectuel aussi grande que invasion de empire romain par les barbares, avec cette difrérence toutefois que la première a contribué à développer la civilisation, tandis que l’autre devait forcément en arrêter le progrès.

* On a considéré, dit notre auteur, comme un évé-

* nement grave, dans l'esprit humain, linvasion et

se

oo,

l'arrivée des barbares ; on a eu raison, car enfin, les barbares venaient renouveler l’in telligence humaine en donnant à tous ceux qui étaient capables de parler et d'écrire des auditeurs nouveaux, une foule neuve qui n'apportait pas des oreilles blastes, un esprit flétri, qui venait leur ouvrir, au contraire, un cœur jusque-là libre et disposé à frémir, à tressaillir de tout ce qui serait véritablement digne d’ad-

miration, On à eu raison: l’arrivée de ce flot d’es-

‘prits nouveaux devait changer les conditions lit-

‘ férairen du monde ; mais on n’a pas pris assez garde

à cette invasion plus grande, plus considérable, ac-

‘ complie avant celle des barbares; je veux dire lin-

vasion des esclaves, des ouvriers, des pauvres dans le monde intellectuel, c’est-à-dire lPinvasion de la

plus grande partie de l'humanité qui venait deman-

‘ der non pas des empires, des biens, des terres, comme

‘les barbares le demandèrent plus tard, mais une

art légitime dans cette jouissance promise à tous, l 8

qui est due à tous, du vrai, du bien et du beau.”

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