ITT COMMENT LA LANGUE LATINE DEVINT CIRÉTIENNE
Il fallait que la littérature chrétienne trouvât sa langue.” Le grec Ctait bien l'idiome d’une grande partie du monde. En Orient, cette langue avait lutté vigoureusement contre sa rivale. Dans plusieurs provinces romaines 1l y avait trois langues en usage, le latihñ, le grec et la langue propre au pays. Ilexiste un monument, entre tous le plus frappant, de cet état de choses ; c’est l'inscription sur la croix qui à sauvé le monde! Elle était en hébreu, en grec et en latin. C'est cette dernière langue qui est devenue la langue chrétienne par excellence.
Ozanam recherche * comment cette vicille langue palenne, souillée des impuretés de Pétrone et de Martial, devint chrétienne, devint la langue de Ll'Ilise, celle du moyen âge, comment cet idiome qui semblait destiné à périr avec le monde des Hancs duquel il était sorti, resta langue vivante sur le tonibeau d'une société morte. ?
La langue latine telle que parlée et écrite dans
ses comimencements, ne semblait faite que pour la
* Quinzième leçon.
guerre, l’agriculture et les procès. Ainsi, par sa bricveté, sa concision, elle convenait très bien à un peuple qui n'avait que peu de temps à donner à la conversation entre la guerre et les affaires. Lorsqu'il s'agissait de batailles, les expressions qui revenaient le plus souvent étaient courtes, c’étaient des monosyllabes tels que mars, vis, æs, la guerre, la force, l'airain, De même aussi pour le cultivateur, tout ce qui lui était le plus utile avait un nom bref et concis, flos, frux, bos, fleur, fruit, bœuf. Enfin, le plaideur trouvait dans les mots jus, fas, lex, res, justice, loi, chose,les expressions les plus souvent répétées et les plus courtes possible du droit romain.
Plus tard, le latin emprunta au grec ses grandes ressources et ses nombreux ornements ; et Ie forum ne tarda pas à résonner sous un flot de phrases éloquentes et harmonieuses. Cicéron entre autres, fit voir le fruit de ses incessantes études des auteurs grecs dans ses discours remarquables par la hardiesse de la composition, le nombre des figures, et surtout par l'harmonie de la phrase. Il trouva dans Démosthène, Éphore, et dans les autres orateurs et écrivains grecs, le secret des mesures diverses qui peuvent entrer dans une période oratoire pour la rendre plus nombreuse et plus agréable à Poreille. On en vint bientôt dans Rome à pousser les raflinements de l’euphonie au point de faire accompagner la voix de l’orateur parle son de la flûte.
Rendue à sa maturité, la langue latine n'avait rien à
envier à aucune autre langue, pas même à la langue grecque. Cicéron avait à sa disposition une langue aussi riche en mots que celle dans laquelle s'étaient exprimés Démosthène et Aristote ; elle pouvait servir de véhicule aux plus subtiles délicatesses comme aux invectives les plus virulentes. En poésie, Virgile a su aussi bien qu'Homère charmer les oreilles de la postérité par les plus délicates et les plus harmonieuses combinaisons.
‘ Mais, remarque Ozanam, cette culture artificielle ne pouvait durer longtemps. Les langues portent en elles-mêmes une loi de décomposition qui veut qu'arrivées à une certaine maturité, elles passent ‘ comme les fruits, tombent, s'ouvrent et rendent à la terre des semences d’où doivent sortir des langues nouvelles, Tandis que la société romaine, dans ce qu'elle avait de plus élégant et de plus poli, s’attachait ainsi à toutes Les délicatesses, à toutes les perfections d’une langue exquise, le peuple n'avait pas ‘ pu s'élever aussi haut ; il n'avait pas en lui la patience nécessaire pour se prêter aux exigences patriciennes. En effet, il y a dans une langue littéraire deux sortes de règles : les règles cuphoniques, qui tiennent de l’art, et les règles logiques qui tiennent de la science. Le peuple n’articule pas exactement et avec pureté ; pressé qu'il est, il parle comme il peut, et par là, il viole les règles euphoniques ; le ‘* peuple construit mal, et par 1à il viole Les règles Lo- “ giques. Il s’ensuivit nécessairement, et au bout de
‘ peu de temps, qu'une langue populaire, imparfaite, ‘un dialecte en quelque sorte un peu grossier, se forma au-dessous de la langue savante et cireula ‘dans cette multitude immense qui remplissait Rome ‘et les provinces. En effet, les traces ne manquent ‘pas de cette langue populaire des rues de Rome, ‘que ies comiques devaient parler pour se mettre # parfois à la portée de leurs auditeurs ; nous les trou- ‘vons dans Plaute, et dans les inscriptions nous en ‘trouvons des traces plus fortes encore, qui nous ‘montrent les règles de la grammaire incroyable- # ment violées. On y trouve: cui conjugem suam, pictale causa, templum quod est in palutium. Et les exem- ‘ ples semblables sont nombreux. ”
‘ Ainsi, poursuit Ozanam, dès les premiers temps “de l'empire, la corruption de la langue se déclare, “le latin périt ; ce n’est donc pas le christianisme qui “le tue, au contraire, c’est par le christianisme qu'il ‘allait revivre. ”
Le christianisme fit de la langue latine, non seulement la langue de l’Église catholique, mais encore le langage universel de la civilisation,
Le yremier etle plus grand pas qu'on ait fait faire À la langue latine dans cette direction a été l’œuvre d'un ermite ; il est vrai que cet ermite était saint Jérôme. Son travail n’était qu'une traduction, mais il est vrai que cette traduction était la Vulgate, la Bible traduite en latin !
Nous avons vu dans d’autres pages comment saint
FRÉDÉRIC OZANAM pit
Jérôme était versé dans la haute littérature, quel charme il trouvait dans la lecture des ouvrages de Cicéron et de Platon. Eh bien, pour se dompter ct mortifier ses penchants, il se mit à étudier l’hébreu pour traduire la Bible. Il entreprit cette traduction dans le but de rectifier ce qui pouvait se trouver d’inexact dans la version grecque.
Pour étudier l’hébreu, il se mit sous la conduite et pour ainsi dire au service d’un Juif converti, interprète avare, qui, la nuit dans une carrière, de peur que les autres Juifs n’en fussent informés, lui enseignait les secrets de la langue sacrée.
Et moi, dit saint Jérôme, tout nourri encore de la ‘ fleur de l’éloquence de Cicéron, de la douceur de ‘ Pline et de celle de Fronton, des charmes de Virgile, je commençais à bégayer des paroles stridentes et essouflées, stridentia anhelantiaque verba ; je m'attachais à cette langue difficile comme un esclave s'attache à la meule ; je m’enfonçais dans les ténèbres de cetidiome barbare comme un mineur dans un ‘ souterrain où, à peine après beaucoup de temps, il aperçoit quelque lumière, et, dans ces profondeurs, dans ces obscurités, je commençais à trouver des jouissances inconnues ; plus tard, de la semence de ‘ mon étude, je recueillis des fruits d’une douceur “infinie.”
On se figuerera diMficilement toutes les difficultés rencontrées par saint Jérôme dans ce travail. Le savant
traducteur s'était imposé deux règles invariables : la
première était de faire pusser, autant que possible, les beautés de la langue hébraïque dans les textes latins, et la seconde, à laquelle il aurait tout sacrifié, était de conserver le sens, coûte que coûte, de la langue à traduire, même en détruisant la pureté de style et l’élégance de la langue qui traduit.
Une autre difficulté rencontrée par saint Jérôme, c’est que la langue hébraïque ne connaît pas de présent, elle divise le temps en deux portions, l’une passée, l’autre future. Ce caractère distinctif des langues sémitiques s'explique bien, dit Ozanam ; en effet, qu'est-ce que le présent, sinon un point d’intersection invisible entre le passé et l’avenir. L'hébreu n'ayant pas de présent, les prophètes se servaient du passé pour exprimer les choses futures et [saïe racontera la passion du Christ comme un événement accompli, tandis que Moïse rapportant l’alliance conclue entre le peuple d'Israël et son Dieu, placera toutes ces choses dans l’avenir.
Plus tard, quand le pape Damase exigea de saint Jérôme une révision complète des Écritures de la nouvelle alliance comme de l’ancienne, le saint docteur se trouva encore en face de bien d’autres obstacles. En effet, il n’y avait qu’une partie de l’Ancien Testament qui était écrite en hébreu, l’autre partie et tout le Nouveau Testament étaient en grec. Le latin n'avait pas d'expressions pour rendre les mots de la théologie et de la hiérarchie chrétienne ; il fallait les faire naître
du grec, et c’est ainsi qu'on produisit les mots sui-
rants : episcopus, presbyter, diaconus, le nom du Christ, les mots baptême, anathème, salvator, eleemosyna, et beaucoup d’autres. Bien plus, il fallut créer des verbes, comme salvare, justificare, mortificare et jejunare, et des adjectifs, carnalis, sensuulis et spiritualis, ainsi que beaucoup d’autres.
Toutefois, Ozanam remarque ici que ce ne fut pas tant le nombre de mots hébreux adoptés par la langue latine qui ont fait sa richesse que l'emprunt d’un style rempli de symbolisme et de figures, de phrases d'une construction hardie et toute image. Il en est de même pour le grec, qui vint enrichir le latin bien moins en lui aidant à produire les mots que nous venons de citer qu’en lui transmettant la tournure et les expressions spéculatives et philosophiques. ‘ Le grec, dit Ozanam, donna à la langue latine les qualités “qui lui manquaient pour satisfaire la raison par “ toute la régularité et l'exactitude de la terminologie ‘ grecque et pour saisir l'imagination par toute Ia ‘ splendeur du symbolisme oriental.” Plus loin, le professeur dit encore: “Ce que la langue latine ap- ‘ prit à l’école du christianisme grec, ce ne furent pas ‘ non plus ces artifices oratoires, ces jeux de nombre ‘et de rythme auxquels Cicéron s'était arrêté ; mais ‘elle y apprit à suppléer à son insuflisance philoso- ‘ phique, à cette insuffisance dont Cicéron lui-même ‘se plaignait lorsque, dans ses efforts pour traduire ‘les écrits de Platon et doter sa langue de ce que la ‘ Grèce avait pensé, par moments, il s’avouait déses-
‘# péré et vaincu...”
Ainsi, poursuit Ozanan, la Bible avait été le principe et le grand instrument de la réforme du latin, en introduisant, d’une part, les richesses pottiques de l'hébreu, et d'autre part, les richesses philosophi- ‘ques du grec. Mais la Bible elle-mêmeet le christia-
nisme, en ceci, furent servis par deux auxiliaires :
d'un côté, par les Africains, de l’autre, par le peuple, ‘c’est-à-dire, déjà à l’époque où nous nous trouvons, ‘par un peuple à moitié barbare. ”?
Nous ne saurions pas suivre le professeur dans sa description détaillée de Paction des peuples d'Afrique et de la population de Rome dans cette réforme de la langue latine ; qu’il nous suffise de dire que pour ce qui est des Africains, ils apportèrent, à défaut de purisme et d'élégance, des expressions et des tournures énergiques.
Écoutons plutôt Tertullien lorsqu'il veut définir l'Église, Il s'exprime dans une langue qu'aucun Romain assurément n’eût voulu reconnaître comme la sienne, et il dit: Corpus sumus de conscientia religionis et disciplinæ dirinitue et spei fœdere. L'Église est un grand corps qui résulte de la conscience d’une même religion, de la divinité d’une même discipline et des liens d’une même espérance.
Quant au peuple de Rome, composé hétérogène s’il en fut jamais, amalgame de toutes les nations qui entretenaient depuis les temps les plus reculés une émigration continuelle vers la capitale, l’action de cette
populace sur la langue latine fut de l’enrichir de bar-
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barismes sans nombre et de solécismes incroyables. A côté du langage choïsi et élégant de la haute et sarante société de Rome, langage de Cicéron et d’'Horace, on entendait continuellement dans les rues une espèce de dialecte du peuple, un latin très différent de l’autre par la construction de la phrase et par la prononciation.
Pour ce qui concerne la poésie, le peuple romain n'admirait pas tant les dactyles et les spondées d'Horace et de Virgile que ces vieux vers saturnins où ils goûtaient la rime, ‘En effet, dit Ozanam, parmi ‘Jes plus anciens monuments de la chanson popu- “laire latine, il s'en trouve plusieurs dont les vers ‘riment entre eux. Vous connaissez ce chant des sol-
dats romains : ?
Mille, mille Sarmatas occidimus ; Mille, mille Persas quiærimus.
‘ Ce qui me frappe surtout, ajoute ailleurs Ozanam, ‘c'est que cette forme qui consiste à suivre la même ‘rime pendant vingt, trente, quarante vers, jusqu’à ce ‘qu'elle soit épuisée, est précis‘ment la première ‘sous laquelle se produisirent nos anciens poèmes
chevaleresques dans le moyen âge, nos poèmes car- “Jovingiens et nos plus vieux romans : la même as- “ sonance y revient pendant une page entière jusqu’à ‘ce qu'elle ait lassé la patience du jongleur et de “l'auditoire... En 934, les gens de Modène veillaient
sur leurs murailles menacées par les incursions des
‘ Hongrois. Ces bourgeois et ces artisans, armés à Ia
‘hâte pour la défense de leurs foyers, et qui voyaient
“de loin la flamme des incendies allumés par les
‘barbares, s’animaient en répétant un hymne guer-
‘“rier que nous avons encore, où nous trouvons une
Jatinité correcte et toutes les réminiscences de la
‘ poésie classique :
O tu qui servas armis ista mœnia, Noli dormire, quæ&so, sed vigila !
Dum Hector vigil extitit in Troia, Non eam cepit fraudulenta Grecia.
De tout ce qui précède, dit notre auteur en ter-
En
*minant, on a pu voir ce que le christianisme a fait
avec la Bible pour instrument, les Africains et les
‘barbares pour serviteurs et, de plus, le peuple, c'est-
‘à-dire la recrue de la barbarie, TI ne fallait pas moins
‘que ce grand remaniement de la langue latine pour
y réunir tous les éléments de la civilisation an-
‘elenne et pour en faire la langue du moyen âge.