‹ Frédéric Ozanam, sa vie et ses œuvres [microforme]Chapitre 56 sur 65 · LY L'ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE.—TL'HISTOIRE.—-LA POÉSIE · texte numérisé non relu

LY L'ÉLOQUENCE CHRÉTIENNE.—TL'HISTOIRE.—-LA POÉSIE

L'histoire, l’éloquenc? et la poésie chrétiennes, voilà certes des sujets bien propres à ranimer l'esprit scrutateur, à inspirer l’âme poétique et à faire battre la orde sensible d’Ozanam.

Dans l'antiquité encore, l’orateur à la tribune devait montrer sa supériorité, dans le soin de son corps, la beauté et la majesté du costume, et c'était aussi bien par son attitude gracieuse et noble qu’il espérait persuader ses auditeurs et conquérir ses adversaires que par la force et l’élégance de sa diction.

Cependant, au cinquième siècle, à cette époque dont nous nous occupons particulièrement, les grands sujets d’éloquence ayant disparu en même temps que la victoire désertait les drapeaux de l'empire, il ne restait plus à l’éloquence que trois emplois: le forum ou les causes devant le tribunal du proconsul, ce qui, alors comme aujourd’hui, n’enrichissait personne, l’avocat moins que les autres ; les panégyriques ou les louanges basses et exagérées des empereurs, des ministres et de leurs favoris, ce qui de tout temps a

* Saizième, dix-septième et dix-huitième leçons,

conduit plus sûrement à la fortune, et enfin les harangues des rhéteurs ambulants qui à la demande des citoyens d’une ville avaient toujours, paraît-il, des déclamations soigneusement préparées où souvent le patriotisme venait en aide à une certaine éloquence.

Toutefois, malgré ce déploiement de talents oratoires, malgré l’enseignement de la rhétorique qui ne fut jamais abandonné dans les écoles, chacun sentait que le souffle qui avait inspiré Théopompe et Platon, Démosthène et Cicéron ne se faisait plus sentir ; la vie paraissait s’être retirée du discours et la parole semblait menacée de périr.

Le christianisme apparaît, et en changeant le but du discours, de Ia flatterie à l’enseignement, le genre et le caractère de la parole, de la louange des hommes à la gloire de Dieu, la place de la tribune, du forum à l'autel, il réussit non seulement à sauver l’éloquence, mais encore à la grandir. Sur ce sujet nous allons laisser parler le professeur lui-même.

‘ Le christianisme, dit-il, ne pouvait pas laisser ‘ périr la parole, lui qui lhonora plus qu'aucune ‘autre doctrine ne l'avait jamais fait, car le christia- ‘ nisme représentait la parole, c’est-à-dire le Verhe, ‘ comme la créatrice du monde ; c'était elle qui avait ‘ formé l'univers, qui l'avait sauvé, qui devait le juger ‘un jour. C'était bien cette même parole divine

qui devait se conserver, se perpétuer dans l'Eglise

“ chrétienne par la prédication : eu telle sorte qu'au-

‘ cune forme de respect n’était trop grande pour en-

‘ tourer la parole sainte. Les anciens avaient donné ‘à la parole humaine le plus magnifique piédestal ; ils lui avaient élevé la tribune, au milieu de l’Agora ‘ou du Forum, d’où elle dominait ces villes intelli- ‘ gentes et passionnées dont la conquête était le prix de la parole victorieuse. Il était difficile de faire à

quelque chose d’humain plus d'honneur ; le chris-

‘tianisme cependant fit plus : il la plaça non sur la tribune, mais dans le temple, à côté de l'autel. T1 lui éleva une chaire, un second autel pour ainsi dire auprès du sanctuaire. On vit alors ce que le paganisme n'avait jamais vu, on vit la parole en prose simple et sans ornement, dans le temple, au milieu des mystères. Il est vrai que, par à même, le carac- ‘tère de la parole changeaïit ; elle cessait d’être un ‘ spectacle pour devenir un enseignement ; son but n'était plus de flatter les sens, mais d'éclairer les “esprits et d’ébranler les cœurs. ?

Le professeur poursuivant l’énumération des changcments que le christianisme apporta dans la rhétorique, nous montre l’action et l’élocution y prenant une place plus secondaire à mesure que l'invention et l'inspiration sont reconnues comme les qualités les plus nécessaires de Part oratoire. Puis Ozanam, voulant nous mettre sous les yeux les nouvelles ressources de l’éloquence, nous cite parmi les prédicateurs qui ont précédé le cinquième siècle saint Paul et saint Ambroise.

Le premier était doué d’une éloquence d’un ca-

actere tout à fait original ; 1l réussissait à convaincre ses auditeurs et à convertir les foules par sa brusque simplicité et par l'exposé lucide des doctrines qu'il enseignait.

Saint Ambroise que la légende représente, comme Platon à son berceau, avec un essaim d’abeilles sur ses lèvres, eut au quatrième siècle un grand renom d’éloquence. Sa parole avait un tel ascendant sur tous qu'elle arrêta Théodose coupable à la porte du sanctuaire et arracha saint Augustin à l’erreur des manichéens.

Dans ses écrits, saint Ambroise trace à l’orateur chrétien, des préceptes qu’on peut résumer dans les phrases suivantes : ‘ Que le discours soit correct, sim- ‘* ple, clair, lucide, plein de dignité et de gravité: qu'il n'y ait point d'élégance affectée, mais qu'il ‘sy mêle quelque grâce... Que dirais-je de la voix ? ‘Il suflit, selon moi, qu’elle soit pure et nette, car, ‘ c'est de la nature et de nos efforts qu'il dépend de ‘“ Ja rendre harmonieuse. Que la prononciation soit ‘ distincte et mâle, qu’elle s'éloigne du ton rude et ‘* grossier des campagnes sans prendre le rythme em- ‘ phatique de la scène, mais qu’elle conserve l’onction ‘ de la piété.”

Le professeur s'occupe ensuite des orateurs chrétiens du cinquième siècle, et il s'arrête particulièrement à saint Augustin, auquel il consacre la plus

grande partie de cette leçon.

Dans des pages nombreuses, il nous fait connaître

FRÉDÉRIC OZANAM 527 les préceptes de rhétorique que saint Augustin à enseignés; il nous explique sur quels points principaux l’art oratoire chrétien doit, d'après saint Augustin, différer de la rhétorique enseignée dans l’antiquité, et enfin, il nous donne plusieurs fragments des discours où sermons les plus éloquents de ce saint docteur de l'Église.

Contrairement à l’opinion reçue parmi les anciens, saint Augustin était d'avis que l’éloquence pouvait se rencontrer sans la rhétorique. Il posait pour principe que la sagesse était le fonds même de toute éloquence, et qu’elle lui est de beaucoup supérieure, car la sagesse sans l’éloquence a fondé des cités, et l’éloquence sans la sagesse les a plus d’une fois mises en ruines. Ce qu’il trouve de plus nécessaire chez le prédicateur c’est la sagesse, l’éloquence est de surplus. L'orateur doit, de plus, convaincre, plaire et toucher ; saint Augustin insiste surtout pour qu'il s'efforce de plaire afin de gagner les âmes. Il déclare que pourvu que la clef ouvre, il permet qu’elle ne soit pas d’or, qu’elle soit de plomb ou de bois, mais il faut qu’elle ouvre les barrières, qu’elle les ouvre à toutes les lumières de la vérité et à toutes les violences de la grâce divine.

Le style simple, dit saint Augustin, est celui que l'auditeur supporte plus longtemps, et plus d’une fois dans sa longue carrière, il a observé que l'admiration d’une belle parole arrache quelquefois moins d’applaudissements à Pauditoire que le plaisir d'avoir

conçu, facilement et sans nuage, une vérité difficile mise à Sa portée par une parole simple.

‘Toutefois, il y a, dit Ozanam, quelques périls dans les dédains de saint Augustin pour les délicatesses du style; il y à ici quelques traces de la décadence et du mauvais goût de son siècle, Cependant, s’il est insuflisant en ce qui concerne lélocution, s'il n'a fait que répéter les règles de la rhétorique cicéronienne en ce qui regardait l'invention, il vu se relever singulièrement lorsqu'il entrera jusque dans les dernières profondeurs de la philosophie de la parole, et qu’il donnéra le véritable mystère de la nouvelle éloquence qu'il veut fonder.

C’est ce qu'il fait dans un autre ouvrage, dont l'oc-

casion môme est digne d'intérêt ct qui peint bien

l’âme de saint Augustin. ?

** Un diacre, nommé Deo Gracias, chargé de linstruction des catéchumènes, lui avait écrit une lettre pour lui peindre ses dégoûts, ses peines, ses découragements dans une fonction si difficile. Saint Augustin cherche à relever son courage en lui faisant, avec une admirable analvse, la peinture de toutes les tristesses, de tous les découragements qui peuvent saisir un homme chargé de porter la parole

devant ses frères, et cependant en lui montrant par

Pa e

quels moyens victorieux on peut dompter ses ennuis, ses découragements, et triompher, tôtou tard,

‘ de toutes les résistances de soi-même Ga d'autrui.

‘* Les deux secrets de toute cette éloquence dont saint

‘ Augustin va chercher le fonds dans l'étude de l’esprit humain, sont l'amour des hommes qu'il faut instruire et l’amour de la vérité qui n’est autre que * Dieu même, Je dis d’abord l'amour des hommes, ct saint Augustin trouve, en effet, une ressource d'élo- ‘* quence que les anciens n'avaient pas connue, dns “la charité, dans ce besoin que nous avons de com- * muniquer à autrui les vérités dont nous sommes pénétrés, dans cette ardeur qui fait que nous ne ‘ pouvons nous empêcher d'ouvrir la main, quand ‘elle est pleine de ce que nous regardons comme vrai, comme beau, comme bon. Car, dit-il, de même qu'un père se plaît à se faire petit avec son enfant, “à bégayer avec lui les premiers mots, non qu'il y ‘ait rien de bien attrayant à murmurer ainsi des “ mots confus, et cependant, c'est 1à lo bonheur rêvé ‘* par tous les jeunes pères ; de même pour nous, pères ‘des âmes, ça doit être un bonheur de nous faire pe- “ tits avec les petits, de murmurer avec eux les pre- “ mières paroles de la vérité, et d'imiter l'oiseau de “ l'Évangile qui réunit ses petits sous ses ailes, et n’est heureux qu'autant qu'il est réchauffé de leur ‘ chaleur et qu'il les réchauffe de la sienne. C'est

“ qu'en effet, personne mieux que saint Augustin n'a

connu cette mystérieuse sympathie de l’orateur et “ de l'auditeur, par laquelle lun éclaire, soutient, “ conduit l’autre, tandis que tous deux travaillent à “]a même heure, par le même effort, au détachement

ot à l'éclat de la même vérité, ”

Parmi les nombreux passages des sermons de saint Augustin cités par le professeur, nous détachons le fragment suivant d'un admirable discours sur la résurrection.

Vous êtes tristes, dit saint Augustin, d’avoir porté ‘au sépulcre celui que vous aiimiez, et parce que tout à coup vous n’entendez plus sa voix. Il vivait et il est mort; il mangeuait et il ne mange plus ; il ne se mêle plus aux joies et aux plaisirs des vi- * vants. Pleurez-vous donc la semence quand vous la * confiez au sillon ? Si un homme était assez ignorant de toutes choses pour pleurer le grain qu’on apporte aux champs, qu'on met dans la terre et qu’on ensevelit sous la glèbe brisée; et si cet homme di- ‘ sait en lui-même: comment done a-t-on enterré ce blé, moissonné avec tant de peine, battu, émondé, conservé dans le grenier ? nous le vovions, et sa beauté faisait notre joie, maintenant il a disparu de uos yeux... Nil pleurait ainsi, ne lui dirait-on pas: Ne t’affige point, ce grain enfoui n’est assurément plas dans le grenier, il n’est plus dans nos mains ; mais nous viendrons plus tard visiter ce champ, et tu te réjouiras de voir la richesse de la récolte, Ià où tu pleures l’aridité du sillon, Les moissons se voient

chaque année, celle du genre humain ne se fera

‘qu'une fois à la tin des siècles... En attendant, toute ‘* créature, si nous ne sommnies pas sourds, nous parle +

de résurrection. Le sommeil et le réveil sont de tous

“Les jours ; la lune disparaît et se renouvelle tous les

‘mois, Pourquoi viennent, pourquoi s'en vont les ‘* feuilles des arbres? Voici l'hiver, assurément ces ‘arbres desséchés reverdiront au printemps. Sera-ce ‘* la première fois, où l’avez-vous vu l’an passé? Vous “ lavez vu, Pautomne amena l'hiver, le printemps

‘ramène l'été. L'année recommence dans un temps

‘qui lui est marqué: et les hommes faits à l'image de ‘ Dieu mourraient pour ne plus revivre !”?

Avant de nous séparer de saint Augustin, nous reproduisons le fait suivant rapporté par le saint luimême. Nous verrons par Ià le grand ascendant que lui donnait sur le peuple, sa parole toujours éloquente.

‘ De temps immémorial, dit Ozanam, il existait en ‘ Mauritanie, à Césarée, une coutume qu’on appe- “lait la Caterva; c'était une petite guerre, mais sé- “rie is2 et meurtrière qu'on se faisait chaque année : ‘cnaque année les habitants de la ville, divisés en ‘deux bandes, les pères et les fils, les frères et Les ‘ frères, armés les uns contre les autres, se faisaient ‘ pendant cinq ou six jours, une guerre à mort; des “ flots de sang coulaient dans la ville. Aucune prescription des empereurs n'avait pu déraciner ce dé- “ festable usage ; cela étonnera encore moins ceux “ qui sauront que l'Italie, au moyen âge, connut quel- “ques coutumes semblables, et qu'il fallut des efforts “ persévérants pour les effacer. Saint Augustin tâchu “ d'abolir ce que les édits des empereurs avaient vai-

“nement voulu détruire:il parla, il ébranla, il fut

‘ couvert d’applaudissements ; mais il ne se crut pas ‘vainqueur tant qu'il n’entendit que des acclama- ‘tions; il parla encore, enfin il vit couler des larmes : alors il sentit que la victoire était gagnée. In effet, “dit-il, il y a huit ans que la coutume annuelle n’a ‘pas reparu.”?

Ozanam termine en énumérant les orateurs chrétiens des premiers siècles, tant en Orient qu’en Occident, ainsi que ceux des quatrième et cinquième siècles, Il mentionne saint Jean Chrysostôme, saint Gregoire de Nazianze et saint Basile, de l'Église grecque. 11 place en tête des plus éloquents prédicateurs de l'Église latine, saint Léon le Grand, et il reproduit un de ses sermons prononcé le jour de la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul. Puis, viennent saint Pierre Chrysologue, Gaudence de Brescia et Maxime de Turin. Le professeur fait aussi une mention toute particulière de saint Grégoire le Grand qu'il donne avec saint Augustin comime les principaux modèles de la prédication chrétienne au moyen âge.

Au cinquième siècle l'histoire n'existait plus, du moins, il n'existait pas d'historien vraiment digne de ce nom. On ne mentionne que deux chroniqueurs, Prosper d'Aquitaine et Amien Marcellin. Ce dernier, un brave soldat, connaissait trop peu de choses pour rendre un compte raisonné de tous les événements de son temps. Comme païen, d’ailleurs, il ne voyait les choses que du côté matériel,

Pourtant, l’histoire avait été en grande considéra-

tion parmi les anciens, qui la reconnaissaient comme un art, capable, comme la sculptur: ‘le donner à l'homme l’imimortalité sur cette ter

Parmi les historiens anciens, Ozanam mentionne Hérodote et Thucydide, puis chez les Latins, Tite- Live, Salluste et Tacite. Tous s'accordèrent à donner à l'histoire les caractères d'un art. C’est pourquoi ils aspiraient plutôt à charmer qu'à instruire, et trop souvent dans leurs ouvrages, la poésie et l'éloquence prennent la place de la vérité.

‘A l’époque où nous sommes, dit OZanam, nous “trouvons l’histoire pour ainsi dire décomposte, ré- ‘ duite à ses éléments ; mais, du sein de cette déca- ‘ dence sortira une recomposition : les éléments sont ‘séparés, mais ils attendent l'esprit qui doit les ré- ‘ chauffer et les réunir. Nous allons rencontrer, chez ‘ des écrivains distinets et très différents, ces trois for- ‘mes des études et- des travaux historiques : d'une

‘ part, les chroniques qui rétablissent l’ordre des

temps ; en second lieu, les actes des saints qui font ‘vivre les plus belles figures des âges nouveaux ; en * troisième lieu, les premiers essais d’une philosophie ‘ de l’histoire, qui déroule toute la suite du plan divin ‘ pour pénétrer plus profondément que la vie même, ‘et arriver à l'idée qui préside à la succession des ‘temps et des hommes.”

Parmi les chroniqueurs du temps, le professeur place les premiers défenseurs du christianisme, tels

que Justin, Clément et Tatius. Tous ont eu à écrire

l'histoire en s’occupant des principales figures de l’Ancien Testament, et surtout de Moïse. Ozanam cite aussi Eusèbe, auteur d’une histoire universelle traduite et augmentée par saint Jérôme.

Cette histoire universelle était assez complète et ces deux écrivains donnèrent un caractère nouveau à leur travail en ne se contentant pas d'écrire seulement l’histoire des événements, mais encore celle de la pensée et dela parole. C’est ainsi qu’à côté des longues listes de rois, de magistrats, de dictateurs et d’empereurs, on trouve aussi un tableau par ordre chronologique, des historiens, des orateurs, des poètes et des philosophes.

Une autre qualité, bien plus importante chez eux, cest leur grand amour de la vérité. Ces vaillants chrétiens accoutumés à blâmer les mœurs des patriciens de la décadence, étaient loin de songer à jeter un voile sur les fautes des anciens Romains.

Après Eusèbe et saint Jérôme, Prosper d'Aquitaine reprend la chronique et la conduit jusqu’en l’année 444. Puis, vient l’évêque espagnol Tdace, qui, les larmes aux yeux, nous fait le récit de toutes les catastrophes dont le bruit parvint jusqu’à lui au fond dela Galicie. T1 raconte avec brièveté et amertume toutes les invasions des barbares ; leurs dévastations dans les provinces espagnoles le font pleurer sur sa patrie ; le bruit des coups qui frappent les murs de Rome le fait craindre pour sa religion.

En ces temps malheureux l’histoire, comme d'ail-

leurs tout ce qui se rapportait aux lettres, fut obligée de chercher refuge dans les monastères. La Providence avait ainsi disposé les choses pour qu'il se trouvât dans chaque cloître un moine assez intelligent pour écrire année par année les événements de son temps. Le chroniqueur du monastère faisait aussi connaître la vie des plus illustres contemporains et il entremélait le tout de souvenirs personnels.

L'histoire ne se trouve pas seulement dans la chronique ou l’exposé pur et simpledes événements d'une époque, mais de plus, on rencontre dans la vie écrite des grands hommes des renseignements qui permettent de s'assurer de la vérité des faits et d'entrer dans les détails de la narration. Aïnsi, pour cette première partie du moyen âge, les actes des martyrs et la vie des saints, tels que saint Ambroise, saint Augustin et tant d’autres, ont été des sources inépuisables de renseignements. Les disciples de ces grands hommes en écrivant leur vie ont rendu un grand service à l'histoire.

Plus tard, les anachorètes et les solitaires des déserts se mirent aussi à écrire la vie les uns des autres, ainsi que les principaux événements dont le bruit pouvait parvenir jusqu'à eux. Il n'est pas surprenant de voir la poésie envahir les chroniques de ces solitaires, qui écrivaient tout en contemplant les beautés de la nature, et en admirant l'immensité etla magnilicence des œuvres du créateur.

Ici, le professeur réproduit un écrit merveilleux

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qu'on trouve dans les œuvres de saint Jérôme. Il s’agit d’une dernière visite de saint Paul l’Ermite à l’anachorète Antoine, la veille de sa mort, dans les profondeurs de la Thébaïde.

Jusqu'à présent, nous avons vu dans le travail historique deux parties : d’une part, la chronologie ou la vérité toute entière, mais aride, sèche, dépouillée, et, d'autre part, la légende, où la vie, la couleur, le mouvement de l'histoire setrouvent, mais où souvent aussi la poésie à pris ses ébats. Il nous reste maintenant à phrler de la philosophie de l’histoire, qui fut, pour ainsi dire, une des innovations nécessitées par l’avènement du christianisme.

Ozanum trouve dansles écrits de saint Augustin, et surtout dans la Cité de Dieu, le premier effort à la recherche des causes premières, ou, si on le préfère, le premier pas fait pour constituer la philosophie de l’histoire.

Lorsque Rome tomba au pouvoir des barbares, de toutes parts s'élevaient des cris et des plaintes contre les chrétiens et le Dieu qu'ils adoraient. On se moquait de Dieu, disant qu’il n'avait pas eu assez de puissance pour protéger ses adorateurs contre le pillage, la captivité et la mort, et l’on accusait les chrétiens d'être la cause du courroux des dieux qui, pour se venger, avaient permis la prise de Rome.

‘ Dans son livre, saint Augustin répondait à ces ‘ clameurs des païens en leur montrant, dans les

‘ malheurs de Rome, les conséquences accoutumées

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de la guerre, mais en leur faisant voir aussi l’inter-

vention du christianisme dans cette puissance qui

avait effrayé et dompté les barbares au jour même “ de leur victoire, et triomphé de leur souveraine li- ‘ berté.”

Ozanam, après avoir donné une analyse rapide de ee livre étonnant, nous mentionne encore deux autres écrivains, le prêtre espagnol Paul Orose et le prêtre gaulois Salvien. Le premier n'indique pas comme saint Augustin les causes des désastres du temps, mais avee un sentiment chrétien bien admirable, il ose prévoir dans ces bouleversements une ère de paix pour toute l’Europe. Faisant taire son amour pour la patrie, il ne craint pas de dire que quant à lui, il ne regrettera pas l'invasion si elle a pour résultat de faire des néophytes de tous les barbares.

Salvien dans son livre de Gubernatione Dei (455) fait preuve d’un grand progrès dans la philosephie de l’histoire.

Rome à été pendant dix-sept ans entre les mains des barbares, Rome est humiliée et paraît tombée pour ne plus se relever. Il faut alors entendre les clameurs des païens contre les chrétiens. Salvien répond en montrant les causes naturelles et surnaturelles de la décadence et de la ruine. ‘Il montre ces causes ‘ dans la corruption d’une société mourante en raison ‘ du désordre de ses institutions, qui devait ame- ‘* ner la ruine de son pouvoir. Il les montre dans l’a-

‘ vilissement des mœurs favorisé par les lois ro-

‘maines, et déclare sous ce rapport la supériorité

des barbares.

Enfin, Salvien dépeint avec une telle éloquence et une telle énergie les vices et les malheurs de son temps, qu'il à mérité d’être appelé le nouveau Jirémie,

En règle générale, la poésie est la première forme de la littérature, mais dans la littérature chrétienne, il en a été autrement, L'histoire et l’éloquence ont précédé la poésie: celle-ci était toute dans l'Évangile et dans les livres saints. Elle était aussi, on peut dire, en action dans ce grand spectacle de la chute d'un monde vermoulu et de la naissance d’un monde nouveau. Mais, comme l’a dit M. Saint-Mare Girardin, ‘la vérité était trop forte pour faire des poètes à ‘ cette époque, elle ne pouvait faire que des marty

TJ] n'a pas fallu moins de trois siècles silencieux, dit Ozanam, pour mâûrir la fécondité de l’art chré- “tien.” C’est à l’époque de Constantin que les poètes viennent s'ajouteraux polémistes, aux orateurs, aux historiens qui ont fait la lutte âpre et sévère de la vérité contre l'erreur. ‘ La paix de l’Église est comme une aurore qui éveille des chants.”

Parmi les poètes nombreux qui se sont fait remarquer à cette époque, Ozanam cite Commodianus, poète épique, et après lui, Dracontius, saint Hilaire d'Arles et Marius Victor, qui composèrent des poésies sur les

premiers récits de la Bible, Puis vinrent Juvencus et

Sédulius. * Le premier écrivit en vers une vie de Jésus-Christ, et le second se fit surtout connaître par un poëme intitulé: Paschale Carmen.

Tous ces poètes surent atteindre dans leurs écrits Ia grandeur et la solennité que comportaient les sujets traités, mais tous aussi ont poussé la sobriété d’images, d'épisodes et de paraphrases jusqu'à la sécheresse. Ceci s'explique sutout par la pensée de controverse qui domine nécessairement dans toute cette poésie, Mais alors, nous dira-t-on, pourquoi n'écrivirent-ils pas en prose, comme leur aurait conseillé Boileau ? C’est que l’enseignement, chez les anciens et même à l’époque que nous étudions, se faisait surtout par l’exercice de la mémoire. ‘“ Par ce moyen, dit ‘ Ozanam, ces poètes parvinrent à faire pénétrer plus profondément et plus facilement les vérités chré- ‘‘ tiennes, sous ces formes poétiques, dans les classes ‘ lettrées du monde romain.”

Ces premiers poètes chrétiens que nous venons de mentionner, peuvent être rangés parmi les poètes épiques; le professeur donne toutefois aux poètes lyriques, et surtout à saint Paulin et à Prudence, la plus grande part de son travail.

* Tous ces poètes ont été tirés de loubli par Alde le Grand dans sa belle édition des % Poetæ Christiani,” Venise, 1500- 1504, Il y avait à cette époque un mouvement comme celui qui s'est fait dans notre siècle en faveur de la littérature chrétienne et contre la littérature païenne,

ee

Leur genre de poésie fut imité non seulement dans cette langue latine qu'ils éerivirent pour le moins aussi bien que les poètes paiïens leurs contemporains, mais encore dans toutes les langues nouvelles qui se formérent du latin. C'est ainsi qu'au temps de Charlemagne, on trouvera un moine france du nom d'Ottiried, s'efforçant de publier dans son poème de l'AHurmonie des Évungiles les louanges du christianisme.

Plus tard, les conquêtes de Charlemagne, les hauts faits de la chevalerie, les sublimes entreprises des croisades, et enfin les découvertes de Vasco de Gama, inspireront tour à tour des poètes aussi célèbres que l’Arioste, le Tasse, Camoëns,

Des temps encore moins éloignés de nous verront briller Dante dans sa Divine Comédie, Gerson dans Joséphina et Vida dans sa Christiade. Ces derniers poètes, comme ceux des premiers temps du ebristinnisme, préférèrent avec raison les sujets religieux aux événements de leur temps.

Quant à la poésie lyrique des premiers siècles chrétiens, on peut la faire remonter jusqu'au temps de saint Paul, qui exhortait les fidèles à chanter des cantiques. Toutefois l'Orient, dans le progrès du chant ecclésiastique, semble avoir été, dès le début, plus loin dans la formation des chœurs, car du temps mêmede saint [gnace, le chant à deux chœurs était établi dans

les églises.

Chez les Latins, ce fut saint Ambroise qui inaugura

définitivement le chant sacré, et voici en quelle circonstance, L'impératrice Justine persécutait ce saint évéque, et le peuple, pour le défendre contre les attaques de ses ennemis, passait Les jours et les nuits à veiller autour de son palais. Touché de compassion à la vue de ces longues veilles, saint Ambroise résolut d'en dissiper l'ennui en introduisant les chants sacrés de l'Orient dans son église.

Ce saint évêque ne se contenta pas toutefois de faire chanter les hymnes déjà connues, mais il se mit à en composer lui-même, Ozanam lui en attribue douze, pleines d'élégance et de beauté, et il cite entre autres,

celle qui commence ainsi :

Deus creator omniun Polique rector, vestiens Diem decoro lumine, Noctem soporis gratia,

‘ Dans ces poésies, remarque Ozanam, la langue est encore antique, cependant la versification a quelque chose de moderne: c’est la petite strophe de quatre vers jambiques de huit syllabes chacun, qui se prête facilement au remplacement de la quan-

‘tité par l'accent, et ménage ainsi une place à la

rime que nous avons vue introduite de bonne

heure dans la versification chrétienne, que saint

Augustin avaitlui-même pratiquée dans son psaume

contre les donatistes, qui revient pendant «ingt- ‘ quatre vers, rimés deux à deux, dans l'hymne con-

sacrée par le pape Damase à sainte Agathe. Ainsi,

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