‹ Frédéric Ozanam, sa vie et ses œuvres [microforme]Chapitre 58 sur 65 · L'ART CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

L'ART CHRÉTIEN

Nous avon;s à étudier maintenant ce qu'Ozanam appelle la poésie des monuments. Et c'est du fond des catacombes que cette poésie sortira bien plus brillante et plu; abondante que celle qui nous est apparue dans les lettres.

‘* La source commune de toute la poésie chrétienne, ‘dit Ozanam, c'eit le symbolisme. Le symbolisme es: à la fois une loi de la nature et une loi de l'esprit ‘humain. C'eit une loi de la nature: après tout, “qu'e t-ce que la création, si ce n’est un langage magnifique qui nous entretient nuit et jour? Les cieux

‘racon:ent leur auteur; les êtres créés ne parlent pas ‘“ seulement de ce'ui qui les à faits, mais ils nous en- ‘tre ‘ennent les uns des autres, ct les plus petits, les pius obscurs, nous font l’histoire des plus lumineux

‘es des plus éclatants. Cet oiseau de passage qui re-

‘ vient, qu'est-ce, sinon le signe du printemps qu'il

‘ramène avec lui et des astres qui ont marché

‘des mois entiers? Et ce chétif roseau qui jette

‘* son oimbre sur le sable, ne sert-il pas à marquer

‘ l'élévation du soleil sur l'horizon ? C’est ainsi

* Dix-neuvième leçon.

ee

‘que tous les êtres se rendent témoignage, se provo- ‘ quent, s'interpellent d'un bout à l’autre de l'imimen- ‘“sité, et ce sont ces continuels rapprochements, ces “innombrables symboles, ces harmonies, qui font la ‘poésie du monde que nous habitons.”

Tout est symbolisme dans le christianisme. Joseph et Moïse dans l'Ancien Testament ne sont que la représentation de Notre-Scigneur Jésus-Christ, Le Christ lui-même n’a parlé que par parabole ; saint Paul a interprété le Nouveau Testament par voie d’allusions et d’allégories, et saint Jean dans l’Apocrlypse nous donnera le livre le plus mystérieux et le plus svmbolique qui ait été inspiré.

| Le symbolisme devient le langage du chrétien non seulement par l'habitude de la langue figurée de la Bible, mais encore par nécessité. En effet, au temps des persécutions, il devint né’ ‘re de tenir secrets certains mystères du christianisim. puur les sauvegarder contre la profanation des infidèles. Et les chrétiens, pour s'entretenir entr'eux et pour se reconnaître, furent obligés d’avoir recours à certains signes et à certains symboles et d'échanger leurs pensées sans les livrer aux persécuteurs.

‘ C’est parce que les religions sont nécessairement ‘symboliques qu'elles deviennent le principe et le ‘* berceau des arts: tous les arts sont nés à l’ombre

‘ d’une re'igion. Et, je ne m'en étonne pas, car si

ff l’homme, pour dire quoi que ce soit, a besoin d’em- ‘“ ployer des signes qui, précisément parce qu’ils sont

* matérie:s, restent toujours inférieurs à sa pensée, à

pa -

pu: forte raison 11 doit en être de même quand on

ensrepren | d: parler à Dicu, de D:cu, des choses in-

‘ visibie:, de toutes ces conceptions infinies que l’in-

t'lligence n'atteint qu'à peine, qu’elle entrevoit un

moment, qui passent comme des éclairs, qu’elle

pa -

voudrait fixer, mais qui ont disparu avant qu'elle

at pu compare: son expression jimparfaite avec ç

l'ide mê.ne qu'elle voulait rendre. C’est pourquoi, * quand l’homme essaie de parler de ces choses Cter- * nelles, aucun signe ne Jui suflit, ne le satisfait ; tous les moyens sont employés et viennent pour ainsi dire à la fois sous sa main. Mais, tout ce que peuventet le ciseau et le pinceau ct les pierres élevées les unes sur les autres jusqu'à des hauteurs inaccessibles ei jusque vers le cel, tout ce que peut produire la parole d'illusion et d'harmonie quand ele ‘est soutenue par le chant, tout est employé par l'homme et rien n'arrive à contenter les justes exigeuces de son esprit dès qu'il s'agit de ces grandes et immorteiles idées. Cependant, malgré cette ïmpuissance, l'idéal qu'il a poursuivi apparaît, se laisse apercevoir avec une sorte de transparence, el ‘c'est cette transparence de l'idéal à travers les for- ‘mes dont il est revêcu qui constitue véritablemen.

la )OÉSIE ; car lu )OCSIC rimitive n'est pas sculc- ) ç

ment dans les vers, dans la parole rhvthm£e, mais

dans tout effort de la volonté humaine pour saisir

# l'idéal et le rendre, que ee soit par la couleur, que

‘* ce soit par des pierres ou par tous les moyens qui ui ont été donnés de frapper les sens et de commu- “ niquer à l'intelligence d'autrui ce que son intelli- ‘ gence a conçu.”

Le professeur nous fait ensuite assister à Ja naixsance de l'art chrétien dans les catacombes ; c'est aussi à que naquit la littérature italienne, comme nous avons pu le voir précédemment dans l'étude des Poites franciscains en l[talie.

Toutefois, Ozanam consacre encore plus de pages a la description de ces ouvrages des premiers sièeles chrétiens et il nous fait part des enseignements que donne la visite de ces grandes galeries souterraines,

On aperçoit d'abord, dit-il, dans les catacombes, l'ouvrage de la terreur et de la nécessité, Mais, si lon y prend garde, c’est un ouvrage bien éloquent, ‘et si les monuments, si l'architecture même n'a pas “d'autre but que d'instruire les hommes et de les ‘ émouvoir, jamais aucune construction au monde “n'a donné de si grandes et si terribles leçons, En ‘effet, lorsque vous pénétrez dans les profondeurs de ‘la terre, vous apprenez par force ce qui est la grande “ Jecon de la vie, à vous détacher de ce qui est visi- ‘# ble, c'est-à-dire de la lumière, Le cimetière enve- ‘ loppe tout, comme la mort enveloppe la vie, et ces ‘# oratoires mêmes, ouverts à droite et à gauche par ‘ intervalles, sont comme autant de jours sur l’immortalité, pour consoler un peu l’homme de la nuit

‘ dans laquelle il vit ici-bas. Aïnsi tout ce que

“l'architecture doit faire plus tard, elle le fait déjà, ‘elle instruit, elle émeut, elle pénètre.”

Au cinquième siècle, les chrétiens sortis des catacombes se livraient à la culture des arts avec plus de liberté, et la sculpture prit parmi eux un développement considérable quoiqu'elle fût nécessairement liimitée dans les commencements aux mêmes sujets et aux mêmes études, Dans l’art statuaire, on signale une statue de saint Hippolyte qu'on voit encore aujourd'hui au Vatican, ainsi que des statues de saint Pierre et du bon Pasteur qui datent du temps des persécutions.

Le professeur remarque que c’est surtout dans les bas-reliefs et dans la décoration des sarcophages que la sculpture prend son essor, et il distingue trois différents genres qui sont propres à chacune des trois principales villes de l’empire: Rome, Ravenne cet Arles. Cette dernière ville semble avoir eu la supériorité, du moins Ozanam mentionne particulièrement les sarcophages de saint Trophine, dont les bas-reliefs représentant entre autres choses le passage de la mer Rouge sous trois faces différentes, dénotent un talent très remarquable et un ciseau très habile.

Ainsi, dit Ozanam, n’en doutons pas: la sculpture n’a pas péri; elle se défendra; elle traversera les ‘siècles barbares et difficiles, et, quand vous lui ‘ livrerez les chapiteaux de vos piliers, la façade et “ les portails de vos cathédrales, vous verrez ce qu’elle

saura faire.”

Après la sculpture, Ozanam jette un coup d’æil sur

la peinture et sur les mosaïques.

‘ On ne conçoit en aucune manière, dit-il, comment on a pu dire que l’emploi des images était nouveau “ dans l'Église, quand tous les Pères des quatrième et cinquième siècles sont remplis du culte des images ‘et de l'emploi qu'on en faisait dans la décoration “des basiliques, soit en Orient, soit en Occident, ‘à l’exception d’un certain nombre de provinces, ‘ comme la Judée, où l’on craignait d’offenser les sus- “ceptibilités des Jaifs, Mais, à part cela, tous les ‘témoignages sont unanimes, et nous avons du cin- ‘ quième siècle des lettres de l'anachorète saint Nil ‘à Olympiodore, préfet du prétoire, pour le louer de ‘l'intention où il était de décorer de peintures la ‘ basilique qu'il venait de fonder. Nous avons aussi ‘des lettres en vers, une sorte de poème de saint ‘ Paulin, où il explique les ornements dont il a enri- ‘ chi l’église de Nole et s'attache à décrire les pein- ‘tures qu'il a fait tracer sur les portiques.”

Quant aux mosaïques, elles ont aussi servi à la décoration des églises dès le cinquième siècle, car en 421 le pape Célestin Ter en fit orner l’église de Sainte- Sabine. ‘ Sixte TIT, dit Ozanam, fitexécuter en 433 des ‘ mosaïques qui subsistent encore, après mille quatre ‘ cents ans, à Sainte-Marie-Majeure: ainsi cette image ‘de la Croix non ensanglantée, couverte de pierre- “ ries, sur un trône avec les saints Évangiles et au- ‘ dessous de l’image de la Vierge ; tout autour l’his-

‘toire de l'enfance du Christ, et, sur les deux côtés ‘vingt tableaux de FAncien Testament: tout cela ‘ date du pape Nixte TTT.”

Mais les mosaïques, la peinture et la sculpture ne sont que des dépendances de Parchitecture. Et c'est surtout dans la culture de ect art que le cinquième siècle s'est rendu remarquable. En effet, les chrétiens sortant des catacombes étaient animés du plus grand désir de profiter de la liberté pour construire en plein air et ea grand les baptistères et les tombeaux que jusqu'à ce temps ils avaient été obligés d'enfouir sous le sol, Alors, seion l’expression d'Ozanam, ‘il semible que leurs tombeaux, faisant effort et soulevant

‘Ja terre, s'élèvent au-dessus il'elle et Ia couronnent ; ,

‘* car les premières chapelles, les premiers tombeaux ‘chrétiens, les baptistères qui se construisent sur la +

“face du sol, au lieu d'être cachés dans ses profon- * deurs, affectent cette forme. Les baptistères sont ‘ronds, les premiers tombeaux chrétiens 1e sont aussi; je citerai comme exemole, le baptistère de * Naint-Jean-de-Latran à Rome; à Rome aussi Jes tombeau de sainte Constance, bâti par Constantin ‘pour sa sœur et d’autres personnes illustres de la funnille ; je pourrais citer encore la cathédrale de * Brescia, qui est une rotonde. En Orient, cette forme * triomphera et formera la counole ; déjà Péglise des snints Apôtres, construite par Constantin, n’était &

qu'une coupole couronnant le milieu d’une eroix

‘grecque, Dans Sainte-Sophie Ja coupole se déve-

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