‹ Frederick II et Louis XV: d'apres des documents nouveaux; 1742-1744Chapitre 18 sur 39 · Frédéric à Rottenbourg, t. Ilï, 30 mars · texte numérisé non relu

Frédéric à Rottenbourg, t. Ilï, 30 mars

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avec la France restât secrète. La raison qu'il donnait pour motiver ce délai était la nécessité de terminer ses préparatifs et de mettre le sceau à son alliance avec la Suède et la Russie :

deux prétextes aussi vains Tun que Tautre; car il armait depuis plus d'un an et il avait manœuvré de manière à être aussi maître à Stockholm qu'à Saint-Pétersbourg, w Mais, dit-il lui-même dans son Histoire, cet article lui donnait la faculté d agir ou de n'agir pas, suivant que les circonstances seraient favorables ou contraires. »

L'excuse eut été meilleure s'il eût dit, ce qui était vrai, que l'adhésion donnée par la France à rincartade du prétendant avait jeté dans les esprits, autour de lui, un trouble qu'il fallait lui laisser le temps de calmer. La faute commise par cette imprudente résolution n'allait pas tarder à être évidente, en Angleterre même, et fut tout de suite sensible eu Allemagne. J'ai expliqué à plus d'une reprise comment, par suite du croisement des intérêts qui, depuis Richelieu ou Mazarin, emmêlait les fils de la

politique européenne, tandis qu'en Angleterre, 11. li

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en Hollande, dans toute FËurope occidentale,

la France passait pour la puissance catholique,

et même fanatique par excellence, •— encore

imparfaitement lavée du sang de la Sainl-

Barthélémy et poursuivie des imprécations de

tous les roligionnaires réfugiés. — tous les rôles

étaient renversés en Allemagne, et c^élait le

contraire qui avait lieu. Là, le parti, je ne dirai

pas favorable à la France (il n y en avait point

de tel), mais le moins hostile, était celui des

petits États protestants, ennemis héréditaires de

Tapostolique maison d'Autriche. C'était parmi

ceux-là que Chavigny avait recruté les associés

de son union fédérale et que Frédéric pouvait

trouver dos alliés pour sa future campagne. Mais

c'étaient ceux-là aussi à qui la présence dun

prince allemand et protestant, leur semblable

en tout, sur le trône d'une grande nation, causait

le plus de joie et d orgueil. L'humiliation inlligée

au papisme par la révolution anglaise de 1688

était célébrée par les fils de Luther comme une

faveur do la Providence, dont il n y avait point

de pasteur en chaire, point de përc de famille

dans sa prière domestique, qui ne rendit publi-

quenient grâces. Lldéo que ce triomphe de leur foi était menacé par une coalition dont on les engageait h faire partie et qu'on leur demandait de verser leur sang et de donner leur argent, non pour abaisser TÉglise catholique en Allemagne, mais pour rétablir sa domination en Angleterre, causa dans tous les rangs des protestants une violente réaction et une rumciu* générale.

A Francfort, eu particulier, ce fut comme une tourmente d opinion qui menaça de balayer d un coup tous les plans si adroitement formes par Chavigny. C'était beaucoup si le texte déjà préparé d'union n'allait pas être déchiré dans un accès de colère par ceux mêmes dont la signaturc était attendue. Plus d'un de ces associés futurs, d'ailleurs, parent ou allié de la nouvelle famille royale d'Angleterre, était personnellement intéressé au maintien d'un ordre de succession à la fois protestante et féminine qui pouvait, un jour ou laulre, profiler à euxmêmes ou à leurs ^descendants. « Mon fils a épousé une princesse anglaise, s'écriait le prince de liesse, le plus chaleui^eux poiu*tant des pa^ti-

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sans de la nouvelle union : comment veut-oa que je lui enlève moi-même tous ses droits à la couronne ? El si le roi George a besoin des Hessois pour se défendre, son gendre peut-il les- refuser? La France veut donc, ajoutait-il, la monarchie universelle pour sa religion favorite? » L'empereur lui-même était consterné, (c On aurait pu me consulter, disait-il, avant d'allumer autour de moi une guerre de religion. » — « Daignez, sire, écrivait Chavigny en rendant compte avec désespoir de ce retour d'opinion, et en invoquant les souvenirs que lui avait laissés un assez long séjour fait en Angleteire, éloigner ce fantôme de prétendant. Il y aura toujours en Angleterre des mécontents; mais quel fond peut-on y faire ? J'am'ais eu le temps de me désabuser des jacobites si je m y étaisjamais mépris : ils ne sont bons à rien, sinon pour se précipiter et ceux qui se concertent avec eux. Unissons-nous pour sauver lempire avec les protestants d'Allemagne ; c'est par cette voie, sire, que vos aïeux ont maixhé et ils s'en sont bien trouvés *. »

1, Chaviguy au roi, 15, 26 mars 1744. {Corre,^pondanre de

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Il faut rendre celte justice à Frédéric qu'il fit lêleavec sang-froid à cette tempête, et, malgré son désaccord avec Chavigny, lui vint chaleureusement en aide pour la dissiper. Il s'employa avec zèle auprès du prince de Hesso pour lui persuader que la France ne pouvait avoir conçu sérieusement Tintention de détrôner un prince aussi solidement établi dans son royaume que le roi George, et qu'il ne pouvait rtre question que de susciter chez lui quelques miitmenes qui lui donneraient de l'embarras, « Je vous prie, lui disait-il, pour l'amour de Dieu et de la patrie, n'abandonnez point le bon parti dans lequel vous étiez prêt à entrer;... distinguez, s'il vous plaît, le roi de France et Tempereur. Pourquoi voulez-vous faire souffrir ce dernier des actions du premier? Songez, je vous prie, que vous prêtez le cou aux fers que les Autrichiens veulent donner à l'empire. Pour moi, quoi qu'il arrive, j'ai pris mon parti de me

Bavière. — Ministère des affaires ét^ang^^es. — Mémoires deNoailles.t IH, p. 4S3).Le mécontentement de Charles VU au snjet de l'expédition du Prétendant, dont on avait néglis^é de le préyenir, est mentionné dans son Journal, p. 113.

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servir do tous les moyens que la Providence m\i donnés pour soutenir Tempère ur que j'ai ^lu avec tout le corps germanique... Je vous conjure par lout ce que vous avez de .saint et do sacré de ne point vous précipiter dans le parti que je crains que vous ne preniez. » Quelques mots nmrmurés à l'oreille sur Tinconvéniont do sacrifier la chance prochaîne d'acquérir pour soi-même la dignité électorale à Téventualilé éloignée de voir son fils appelé à la succession anglaise eurent peut-être plus d'effet encore sur le prince Guillaume que ces adjurations patriotiques. En tout cas, le premier moment passé, il se calma sensiblement et aida à faire le c^lmo autour de lui. Tout en alléguant toujours qu'il lui serait impossible de ne pas porter secours au roi son parent, si la couronne britannique était menacée, il promit de ne lui venir en aide qu'en Angleterre même, et de ne mettre à son service aucun de ses soldats en Allemagne '.

Mais, en attendant, par ces retards volon-

i. Frédéric au prince de Heese, i9 mars 174 i. — Poi Con\, t. III, p. 61. — Chavigny au roi, 23 mars 1744. [Cot^ respondnnce de Bavière, — Ministère des atTaires (Strangôre?/

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taires ou non» la négociation pendante à Ver* sailles n'en était pas moins tenue en suspens, et cependant le temps s'écoulait, la saison d'agir approchait, et Fimpatience du roi croissait d'heure en heure. No pouvant se contenir plus longtemps, il résolut, sans interrompre les pourparlers avec le roi de Prusse, en lui donnant, même tout de suite, satisfaction sur tous les points qui ne souffraient point de difficultés, d'engager Faction, sans attendre son concours, dans tous les lieux où l'on pourrait s'en passer. Je ne sais si ce fut madame de Châteauroux qui lui donna ce conseil généreux, et s'il le suivit pour lui plaire ; mais, en tout cas, Tinspiration était heureuse, comme le sont toujours les partis de hardiesse dans les moments critiques : une résolution virile était la meilleure manière de répondre aux méfiances toujours amèrement exprimées par Frédéric sur le courage des Français. Dans Tétat d'inquiétude, en effet, où Ton voyait ce prince, et avec sa résolution très évidente do ne pas laisser le sort de la guerre se décider sans son concours, il était clair qu'une fois la France de nouveau

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en campagne, bon gré, mal gi'é, victorieuse ou vaincue, il faudrait bien qu'il lui vint eu aide, soit pour partager ses avantages, soit pour ne pas laisser consommer, avec sa défaite, le triomphe de ses propres ennemis. Agir sans lui, ou du moins avant lui, au point où Ton en était, c'était donc, à peu près à coup sûr, Tentrainer à le compromettre. Frédéric lui-même, d'ailleurs, paraissait plus d*une fois avoir prévu et désiré cette manière audacieuse de brusquer les événements; car, à plusieurs reprises, causant avec Valori des divers incidents qui retardaient la négociation, il lui était arrivé de s'écrier : « Mais, pour Dieu, montrez donc quelque vigueur. Faites quelque action d'éclat. »

Un branle-bas général fut en conséquence immédiatement donné. Dans la première quinzaine d'août, le prince de Conti franchit les Alpes et la déclaration de guerre fut expédiée à Vienne : le roi annonça, pour les derniers jours du mois, son départ pour la Flandre et son entrée dans les Pays-Bas à la tète de son armée. Il n'y eut que le projet de débarquement en An-

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gleleiTo qui diit être abandonné, parce que, le secret en ayant été éventé trop tôt, le succès, qui dépendait de la surprise, se trouva tout de suite absolument compromis. Une escadre anglaise, commandée par Tamiral Norris, se présentant devant Dunkerque, vint rendre le passage impossible, et il fallut renoncer pour le moment à l'entreprise, ce qu'on fit d'autant plus facilement qu'on apprenait en même temps lo mauvais effet qu'elle produisait en Allemagne.

Le passage de si longues hésitations à une si vigoureuse impulsion no s'opéra pas sans résistance ot sans déchirement dans le conseil. Les vieux compagnons de Fleury en étaient tout étourdis, et murmuraient presque tout haut. Maurepas, en particulier, ne pouvant contenir son humeur railleuse, insinuait à Foreillc que ce beau feu royal pourrait bien s'amortir à l'approche du péril. c< Est-il sûr que h» roi soit si brave? disait-il. On assure qu'il veut emmener son confesseur, et il a raison ; car il ne sera pas plus tôt dans la tranchée qu'il aura envie de l'appeler. » Un coup d'autorité vint

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mettre Un à ces mauvais propos ; mais ce ne fut pas Maurepas qui fut atteint, ce plaisant ministre ayant Fart d'amuser assez le roi en sa présence pour lui faire oublier les quolibets qu'il pouvait se permettre par derrière. La victime fut Tinnoccnt Amelot, qui, au contraire, avait le malheur d'agacer toujours, au conseil, les nerfs de son royal auditeur par sa parole lourde ot traînante, que rendait plus ridicule un bégaiement naturel. C'était, d'ailleurs, le sujet des railleries habituelles du roi de Prusse, contre lequel Amelot lui-même, tout plein des souvenirs de la dernière campagne, ne tarissait pas, de son côté, en récriminations monotones. Il parut naturel de le sacrifier au rétablissement de la bonne harmonie entre les deux souverains. On le renvoya sans le prévenir, et, ce qui est plus singulier, sans le remplacer.

Louis XV annonça l'intention de diriger luimême les affaires extérieures de son royaume sans autre auxiliaire que les deux premiers commis du ministère, Laporte-Dutheil et Ledran. En fait d'action personnelle, c'était plus que n'avait tenté Louis XIY et plus, peut-être,

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qu'il n était prudent ni même possible à son petit-tils d'entreprendre *.

Mais rien n'arrêtait le zèle du roi novice, et Rottenbourg, étonné d'être tout d un coup gagné à la main et de se trouver obligé, par ses instructions, de ralentir le mouvement plutôt que de le presser, en rendait compte avec surprise. On l'appelait, disait-il, à peu près chaque soir, à souper en tête-à-tête avec le roi, chez madame de Châteauroux, et c'était pour le presser d'intarissables questions sur l'organisation de l'armée prussienne et lui faire recommencer sans cesse le récit des victoires de son maître. « Quel homme! s'écriait Louis XV, avec un enthousiasme où il entrait autant de secrète admiration que d'adroite flatterie, voilà l'exemple que je vais suivre. Quelle discipline il sait faire régner dans son armée ! Les revers l'ont détruite dans la nôtre ; mais, à son exemple, je saurai bien la rétablir. C'est une vraie fête d'être en alliance avec un tel homme ! ce sera mon œuvre, je n'en laisserai l'honneur à

1. Madame de Tencin à Richelieu, 19 avril, 8 mai i74i.— Rouspot, l. T, TntroductioD, p. cxxxiv.

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personne. » Puis il laissait entendre qu'il pouvait bien y avoir eu, derrière son dos et à son insu, quelques chipoteries du cardinal de Fleurj% qui justifiaient la défection de Breslau. « Mais tout cela est fini, ajoutait-il, et du moment que tout se traite de roi à roi, rien ne pourra plus nous désunir; le roi de Prusse sera mon meilleur et mon plus fidèle ami *. »

Les dispositions militaires paraissaient bien conçues, et, si Frédéric avait réellement servi de modèle, il n'avait que des compliments à faire à son imitateur. Il n y avait pas moins de quatre armées dont il fallait assurer le service el combiner les mouvements : colle d'Italie, celle d'Alsace, et l'armée royale divisée en doux corps distincts, dont l'un devait entrer en Flandre avec le souverain lui-même, tandis que Tautre, tenu en réserve sur la droite, couvrait la France en s'étendant jusqu'à la rive gaucho du Rhin. Conti, qui commandait le premier corps, était jeune et plein d'ardeur ; le roi avait à SOS cAlés pour conseiller le maréchal de

1, Droyscn, l. II, p. 2C9-270.

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>ît»ailles lui-même, auquel, après les premiers moments d'irritation passés, lopinion publique rendait justice comme à l'habile préparateur d'une bataille dont un malheureux hasard seul avait compromis le succès ; la réserve était confiée à Maurice de Saxe, élevé, ce jour-là même, au rang de maréchal de France. Cette haute dignité, à la vérité, ne lui fut pas conférée sans quelques hésitations de la part du roi et sans quelques murmures de la part des courtisans.

C'était un Allemand, disait-on, le frère d'un roi engagé dans des alliances suspectes, un chercheur d aventures et un quêteur de couronne, prêt à vendre son épée à toutes les causes. Puis il était protestant, et, depuis le maréchal de Schomberg, banni après la révocation de l'édit de Nantes, aucun hérétique n'avait commandé en chef une armée française. — « Il n'a rien, disait Louis XY, qui l'attache à la France que ses maîtresses, et il en retrouvera toujours. » Ce fut Noailles qui, par une généreuse insistance, vint à bout de ses scrupules, et il y eut d'autant plus de mérite que, Maurice étant resté Tami et le confident du maréchal de Broglie

jusqu'à la dernière heure, il pouvait craindre de sa part une malveillance personnelle. « Mais, ditii au roi, les officiers qui sont portés vers le grand sont si rares, que je regarde cet homme comme précieux ; il a de l'élévation dans lesprit et du sentiment dans te cœur ;... la méfiance Téloignerait, la confiance l'attachera. » — C'était parler lui-même en homme de cœur et juger en homme d'esprit.

L'armée d'Alsace paraissait la moins bien partagée, non que le vieux Coigny, qui en restait chargé, fût sans mérite; mais il était usé par r{\ge et les fatigues. Suffisant tant qu^il n'y aurait qu'à rester sur la défensive, et garder le (erriloire français, il serait évidemment au-dessous de sa tâche si on se décidait à satisfaire aux exigences de Frédéric et à pousser une poiule en Allemagne. Mais, pour ce jour-là, il y avait un candidat au commandement que désignait l'amitié du roi de Prusse, ou plutôt qui se désignait lui-même. C'était Belle-Isle, dont la santé était imparfaitement rétablie par une année de repos, mais dont l'ambition, plus ai*^ dente que jamais, était pressée de savoir si.

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comme il le disait familièrement, la « faveur ne pouvait pas repousser comme la barbe ».

Par l'intermédiaire du comte de Rottenbourg, qu'il avait connu en Allemagne, il avait trouvé moyen de se faire enfin admettre chez madame de Ch&teauroux ; il était consulté secrètement par Tencin sur les articles du traité à soumettre au roi de Prusse. En attendant, il avait repris son ancien commandement de Metz, dont il était toujours titulaire, comme un poste avancé, d où il pouvait, à un jour donné, s'élancer de nouveau sur F Allemagne ^

Dans Tensemble, c'était un grand et puissant effort qui, partant d'une nation qu on croyait affaiblie et découragée, faisait honneui* et au roi qui Finspirait et aux sujels qui s'y prêtaient sans défaillance. Trois cent mille hommes, dont plus de soixante de milice, étaient sous les ar-

1. La Correspondance de Prusse (Ministère des affaires étrangères) contient plusieurs lettres de Rotlcnbourg à Belle- Isle que j'aurai occasion de mentionner plus loin, et qui attestent leur intimité. Voir aussi, dans la collection que j'ai déjà citée (Paris, 1790), une lettre du cardinal de Tencin a Belle-lsle, du 24 avril, qui fait voir qu'il consultait ce maréchal sur les clauses du projet de traité, mais qu'il ne roulait pas que ce concert fût connu du roi.

mes : c'était un effectif inaccoutumé dans les habitudes du temps et dont la levée, comme rcntrelien, chargeaient d'un poids très lourd les populations. Pour y faire face, il avait fallu élever Toctroi des villes au taux des dernières et plus mauvaises années de Louis XIV, créer plus de trois millions de rente, demander des dons gratuits à tous les pays d'Etats; et même, avec ces ressources, la dépense annuelle allait dépasser la recette de plus de cent millions. Quelques années plus tôt ou plus tard, de telles exigences eussent suscité une rumeur et un gémissement universels. Le Parlement, en corps, eût porté à Versailles ses remontrances. Mais, ce jour-là, on était si heureux d'avoir enfin retrouvé un roi, que pas un murmure ne s'éleva.

Le succès, d'ailleurs, au moins pour la première heure, pouvait être assuré. Si Louis XV se proposait de suivre sur le champ de bataille les exemples de Frédéric, Noailles, qui le guidait, lui mettait sous les yeux un autre original qu'il prétendait lui faire copier ; c'était le souvenir de Louis XIV, et, parmi les exploits per-

sonnels (dailleurs peu nombreux) du grand roi, le modèle qu'il avait choisi à lui proposer, c'était la brillante campagne de 1673, dans laquelle le souverain, encore dans tout Téclat de la jeunesse et ayant Vauban à ses côtés, avait dirigé lui-même le siège de l'importante citadelle de » Maestricht. Une guerre de sièges avait l'avantage de donner à Louis XV (comme autrefois à son aïeul) l'occasion qu'il cherchait de se faire voir à ses soldats et de déployer sa valeur dans les tranchées sans exposer sa dignité à tous les hasards d'une action en rase campagne. En mettant les choses au pis, l'échec d'un siège n'exposait jamais à la chance d'une captivité ou d'une déroute.

Seulement cet exemple emprunté au passé faisait naître tout de suite une question très délicate. Dans l'expédition de 1673, Louis XIV s'était fait suivre de toute sa cour. La reine et ses dames, parmi lesquelles figuraient mesdames de la Vallière et de Montespan, l'une déjà en disgrâce, l'autre à l'apogée de sa faveur, étaient venues s'établir à Tournai pour recevoir plus tôt les nouvelles et accourir au lendemain

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de la vicioU*c. Louis XV allait-il donaer le même spectacle et paraître entouré du même cortège? Une personne le désirait ardemment:

c'était la Montespan du jour, celle qui, fière d'avoir armé elle-même le bras du roi, était pressée de jouir de son œuvre. Déjà, Tautomne précédent, quand le roi avait songé un instant à partir pour T Alsace, madame de Châteauroux avait exprimé tout bas ce vœu au maréchal de Noailles : « Si le roi part, écrivait-elle alors, que deviendrai-je? Serait-il impossible que, ma sœur de Lauraguais et moi, nous le suivissions? Je ne voudrais rien faire de singulier ni qui put retomber sm* lui et lui donner du ridicule. Donnez, h cet égard, vos idées à votre jRtVow- ?ielle. » Noailles, sentant probablement que Louis XV était encore trop loin d'égaler son aïeul pour avoir le droit de Timiter tout de suite dans ses écarts, avait éludé Tinsinuation avec tous les égards dus par un bon courtisan à une favorite et par un parrain à sa filleule. Cette fois, avant même que madame de Château-* roux eut renouvelé l'expression de son désir, et craignant que le roi n'eût la tentation d'y céder»

LOUIS XV A L*ARMÉE Hl

il alla tout de suite au-devant pour le prévenir. Il représenta que la dureté des temps ne permettait guère rénorme dépense qu'entraînerait le transport de toute la cour à la suite de Tarmée. Louis XV, peu habitué encore à faire ses volontés et encore moins à exprimer tout haut ses fantaisies, céda, non sans regret. Gomme le train dont il se fit accompagner était encore très considérable, personne ne se méprit sur la valeur du prétexte et on sut gré à Noailles de l'avoir fait prévaloir. « Tout suit à l'année, écrit le sarcastique marquis d'Ârgenson, le grand maître, le chambellan, la cuisine, la bouche ; il n*y a que la maîtresse qui reste *. » Mais on avait compté sans Fépouse légitime, qui, de tous les droits dont elle perdait trop souvent le souvenir, ne tenait qu'à celui de partager les périls de l'objet de son timide et respectueux amour et de veiller elle-même sur le salut d'une vie si précieuse^ peut-être d'une âme si chère. La reine brûlait de s'attacher aux pas de son époux : ce vœu, qu'elle n'osait expri-»

1. Housset, t. T. — Barbier, t. II, avril 1744. — D'Argod 30ii| JQurnalf t. IV, p. 98.

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mer, se lisait dans ses regards. « Je pris la liberté de lui demander, écrit le duc de Luynes, si elle ne désirait pas d'aller sur la frontière ; elle me dit qu'elle le souhaitait extrt^memeut : « Cela étant, madame, » lui dis-je, « pourquoi » Votre Majesté ne le dit-elle pas au roi? » Elle me parut embarrassée de m'écouter et encore plus de me répondre. Enfin elle ne trouva pas d autre expédient que de lui écrire. Jeudi matin, clleclivemcnt, après avoir été quelque temps avec le roi et étant au moment de s'en aller, elle lui remit elle-même sa lettre, mais avec beaucoup d'embarras, et s'en alla immédiatement après. Je n'ai point vu cette lettre ; mais j ai ouï dire qu'elle lui offrait de le suivi*e sur la frontière de quelle manière il voudrait et qu'elle ne lui demandait pas de réponse. Vraisemblablement, ce dernier article sera le seul qui lui sera accordé *.

L'habile courtisan se trompait pourtant; le roi répondit, mais évasivemcnt, en alléguant pour motif de son refus cette crainte de l'excès

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