I. Coxe, Pelham Pnpers, I, loo-i60. — Droysen. t. II
invoquant le traité d'alliance défensive conclu, comme je l'ai dit, dix-huit mois auparavant^ el tjui obligeait les deux souverains de Prusse el d'Angleterre à se venir réciproquement en aide, si leurs États étaient menacés. L'envoyé anglais qu'on dut charger de cette démarche, notre ancienne connaissance, Hyndford, naimait guère, on Ta vu, Frédéric, et surtout n'avait pas la bonhomie de le croire fidèle à sa parole. S il se prêta, et même avec un certain empres* sèment, à l'exécution de ces ordres, ce fui moins dans l'espoir de se faire écouter que pour mettre son royal interlocuteur en quelque sorte au pied du mur, et, par le ton de la réponse qui lui serait faite, obtenir au moins quelque indice des desseins qu'on mettait tant de soin à lui cacher.
Plus Frédéric, en effet, approchait du moment où sa résolution allait éclater, plus il s'appliquait et même réussissait à la dissimuler. C'est le propre des natures ardentes et actives que, tandis que l'hésitation, mémo quand elle est commandée par la prudence, leur pèse et les irrite, toute décision, fùt-elle périlleuse, quand
elle est une fois prise, les calme soudainement. Aussi ce même prince, qu'on avait vu la veille impatient, nerveux, s'échappant en paroles inconvenantes, était devenu tout à coup tranquille, libre d'esprit et presque gai; on ne lisait sur son visage qu'un air de sérénité et même d'indifférence imperturbable. « Un poète grec, dit l'historien Droysen, a dit de Jupiter que son bras pourrait tout remuer au ciel et sur la terre sans que le souffle de sa respiration fût même précipité. Tel apparaissait le roi, calme, serein, en pleine liberté d'humeur... Ce fut à Berlin, pendant tout l'hiver, fête après fête : il y eut, pour l'ouverture de la nouvelle Académie des sciences, une séance brillante dans les salles du château ; puis des courses en traîneau, des mascarades et des bals ; le jeune roi se montra partout et semblait ne vivre que pour le plaisir. A FOpéra, ce fut la première représentation de Catoîi d*Uliqiie,fuh un ballet où dansa l'enchanteresse Barberina; dans les réunions intimes, c'étaient des concerts de flûtes où le roi faisait sa partie. » En réalité, on aurait dit que ces échos du plaisir Tempe-
chaieni d'entendre le bruit des armes qui retentissait en Europe. Quelqu'un ayant laissé percer devant lui la pensée que Rottenbourg pouvait bien avoir quelque chose à faire à Paris : « Me prend-on pour un sot, dit-il, d'employer un pareil homme pour une affaire sérieuse? » Et, afin de mieux détourner les soupçons, il ne cessait de poursuivre Valori en public de ses railleries grossières. Ainsi, à la nouvelle du combat incertain qui avait eu lien sur mer, en vue de Toulon, contre l'escadre anglaise, commandée par l'amiral Mathews : « Eh bien, mon ami, lui dit-il, je vous prenais pour des f... -Mathieu: il paraît que cVst Mathieu qui vous a f...*. »
Ce ne fut pas par une plaisanterie aussi crue, mais par une ironie qui n'était guère moins piquante que Frédéric se tira de l'embarras où l'Anglais se faisait d'avance un plaisir malicieux do le mettre. — « Je ne doute point, disait Ilyndford dans une note officielle passée le 1S avril, que le procédé injuste, violent et non
i. Droysen, t. H. — Hyndford à Carleret, 3 février, 3( mars \1H. [Corresprmdnnrp de Prusse. — Rorord Office.^
mérité de la France envers le roi mon maître, le manifeste indécent, effronté, insolent et plein de calomnies que ce gouvernement a publié, n^excite une juste indignation chez Votre Majesté. >> — Et, en conséquence, en vertu du traité, il réclamait un secours de la Prusse, consistant en trois mille hommes de cavalerie et huit mille d'infanterie. Frédéric n'eut garde de contester son engagement ; au contraire, il parut s'amusera en exagérer l'étendue : « Comment donc! semblait-il dire dans sa réponse, mais rien ne me coûtera pour donner à mon oncle, le roi d'Angleterre, « la marque de ma » véritable et sincère amitié et considération. » Aussi, si ses États sont réellement attaqués, je suis prêt à faire marcher non seulement le secours stipulé par le traité, mais une armée de trente mille hommes, et à me mettre « moi-même » à la tête pour la faire transporter en Angle- » terre et accourir à la défense de la couronne >) et des royaumes de Sa Majesté Britannique. » — Seulement, ajoutait-il, est-il bien sûr que ce soit le roi de France qui soit l'agresseur ! Ce qui vient de se passer en mer n'est-il pas un
acte d'hostilité contre lui? Cela changerait totalement la nature d'une alliance purement défensive, telle qu'est la nôtre; car, pour que le secours stipulé soit exigible, « il ne faudrait » pas avoir été le premier à attaquer une puis- » sance qui ne saurait à la longue digérer les )) insultes qu'on lui a faites sans s'en venger » par tout ce que le droit des gens exige en pa- » reille occasion... J espère, disait-il en termi- » nant, que le roi votre maître aura lieu d'être » satisfait de mes sentiments d'amitié pour lui » et d'une déclaration si aimable et si cordiale. » — Mais, deux jours après, il écrivait à Chambrier, en riant sous cape et en lui faisant connaître sa réponse : « L'offre qui y est faite d un secours de trente mille hommes, quelque spécieuse qu'elle paraisse, dit-il, est pourtant d'une telle nature que je suis bien persuadé que la mariée paraîtra trop belle aux Anglais et qu'ils se garderont bien de m'avoir dans leurs îles à la tété d'une armée de trente mille hommes*. » Hyndford n'était pas endurant et n'aimait pas
1. Frédéric à Hyndford, 21 avril ; — à Chambrier, 22 avril 1744. — Pol, Corr.^i. III, p. 104-106.
LA MALADIE DU HOI 2oi
qu'on se jouât de lui en face. Après avoir pris les instructions de sa cour, il répliqua sèchement qu'il ne s'était janiais agi de défendre TAngleterre, qui se défendait bien toute seule, mais le Hanovre, que Frédéric pouvait couvrir de son bras sans se déranger. Pressé de la sorte, Frédéric allait sortir de sa réserve et faire une nouvelle communication, cette fois si hautaine, que le brave Podewils (qui n'était pas dans la confidence des vrais desseins de son maître) en conçut une véritable terreur. Après Tavoir rédigée et mise au net, il invita le secrétaire particulier Ëichel, qui devait présenter la pièce à la signature royale, de dire, s'il osait, quelque chose à cet égard. Eichcl fit, en efi'et, quelques observations, à voix basse, sur les conséquences possibles, et peut-être immédiates, d'un congé si brusquement donné à Tagent d'une si grande puissance. Frédéric réfléchit un instant, puis mit le papier dans sa poche et ordonna seulement qu'on priât Hyndford de l'excuser si, partant pour faire une cure aux eaux de Pyrmont, il n^avait pas le temps de lui faire réponse avant son retour. Très irrité du procédé, mais n'osant
pourtant pas réclamer tout haut, le roi d'Angleterre se borna, dans la première audience qu'il dut accorder au ministre de Prusse à Londres, à lui tourner brusquement le dos. » Si le roi d'Angleterre vous tourne le dos, lui écrivît surle-champ Frédéric, j'en pense faire autant et pis à Ilyndford; vous n'avez qu'à dire, par manière d'acquit, à Cai'teret, que ces hauteurs britanniques ne seront pas semées en terre ingrate*. »
Si le trouble du cabinet anglais était assez grand pour le décider à courir au-devant et même à prendre son parti en douceur d'un traitement si dédaigneux, on juge ce que devaient sentir ses faibles alliés, habitués à marcher derrière lui et à compter sur son appui pour leur défense. A la Haye, c'était une alarme voisine de l'épouvante : un roi de France, un nouveau Louis, en armes dans les Pays-Bas, frappant à la porte de la Hollande, et le trône protestant ébranlé en Angleterre, c'était toute l'œuvre du grand Guillaume détruite. On était reporté d'un
1. Eichel à Podewils, 19 mai. — Frédéric à Andrié, 29 mai 17*4. — (Pol. Corr.,i. Ilî, p. 145, 158.)
LA MALAniE Dl KOI âo3
coup à quatre-vingts ans en arrière, aux jours où le roi-soleil accablait la faible république de sa formidable puissance. La situation même pouvait passer pour plus grave encore qu'en 4672, car, dans cette année critique, la Hollande n'avait eu à songer qu'à sa propre défense; aujourd'hui, elle était de plus obligée, par un traité plusieurs fois renouvelé depuis la paix d*Utrecht, à fournir un contingent aux garni sons d'un certain nombre des places fortes des Pays-Bas appartenant à T Autriche, qui, en revanche, s'était engagée à ne jamais en faire cession à la France. Ce trailé portait, dans la la langue diplomatique du temps, le nom de traité de la Barrière, parce que ces garnisons mixtes formaient comme une sorte de rempart, élevé à frais communs, pour défendre, h défaut de frontières naturelles, les plaines flamandes contre l'ambition française. Cette précaution, dont la Hollande avait bénéficié plusieurs fois depuis quarante années, tournait, cette fois, contre elle; car elle allait se trouver engagée, bon gré, mal gré, à essuyer le premier feu dans la rencontre prochaine des troupes de Marie-
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Thérèse et de celles de Louis XV. Les premiers boulets français lancés contre les remparts dTpres, de Menin et de Toumay allaient frapper la poitrine des soldats républicains.
L'émotion fut tout de suite portée au comble : ce furent d'abord la colère , Torgueil et le fanatisme qui débordèrent en invectives. « La fermentation est extrême, écrivait La Ville le 2 mars ; c'est ici une maxime fondamentale et une opinion reçue par tous les États qui composent la république, que sa sûreté ne saurait se maintenir si le trône d'Angleterre cessait d'être occupé par un protestant... Je m'attends que, dans la plupart des églises des sept Provinces où Ton célèbre demain le jour de jeûne et de prières, les prédicateurs lâcheront, par des discours séditieux, d*exaspérer la populace, et je ne serais pas surpris de voir le fanatisme, qui s'était ralenti depuis quelque temps, se réveiller avec plus de véhémence que jamais... Il n'est plus question de secourir la roine de Hongrie, il s'agit de défendre la liberté et la religion. » Mais, peu de jours après, ce beau feu tombait et faisait place à l'inquiétude natu-
relie à des bourgeois paisibles brusquement détournés de leurs spéculations et de leur commerce. « On se flattait de nous intimider, poursuit La Ville le 16 avril, et on tremble actuellement de peur. Le parti de vigueur que le roi a pris a fait disparaître le prétendu courage, qui n'était fondé que sur l'opinion, également fausse, où Ton était de Tépuisement et de la faiblesse de la France. » Le trouble était, d'ailleurs, accru parles divisions intérieures. C'était encore la répétition des scènes du siècle précédent. Le parti qui gouvernait, et qui professait les doctrines rigoureusement républi* caines, était accusé d'inaction, de faiblesse, d'impuissance. Le besoin d*un chef^ le désir de l'unité dans le commandement, ces sentiments naturels dans toutes les crises politiques, étaient éprouvés et exprimés tout haut. On tournait les yeux vers l'héritier de la maison de Nassau, qui gouvernait déjà plusieurs provinces, et le rétablissement « du stathoudérat, aboli depuis la mort de Guillaume III % était
i. La Ville à Ame lot, 2, 20 mars, 16 avril 1744. {Correspondance de Hollande, — Ministère des affaires étrangères.)
âoti FRÉDÉHIC 11 ET LOUIS XV
demaudé daus la presse et discuté dans les conférences politiques.
Le ministère français était tenu au courant de toutes ces agitations, dans le moindre détail, par un singulier moyen qui lui permettait de compter en quelque sorte les palpitations du cœur de la république. On a vu que Voltaire, dans son malencontreux passage en Hollande, n avait pu rendre qu'un véritable service, c'était de surprendre par artifice et de livrer ensuite par délation les secrètes confidences du gouvernement hollandais. C'est ce genre plus ou moins honorable de bon office qu'il était en mesure do continuer même à distance de La Haye ; car son ami, le jeune Podewils, qui occupait, comme nous lavons vu, le poste de ministre de Frédéric auprès des états généraux» trouvait moyen, par de discrètes intelligences, de se procurer copie de la correspondance du pensionnaire Fagel avec son ambassadeur à Paris. 11 la faisait^passer sous main à Voltaiie, qui ne remplissait que son devoir eu la communiquant au ministère français. A la vérité, daus les termes dont il accompagna son premier
envoi, on apercevait bien quelque embarras, provenant sans doute du souvenir de sa mésaventure et du regret de n'être pas appelé à un plus grand rôle. « Je vous supplie, disait-il au ministre, d'être bien persuadé que je ne suis pas ce que les Anglais appellent busy body, les Romains ardeliOj et les Français, par périphrase, homme qui se fait de fête. Ma fête est que vos affaires prospèrent. Recevez ces inutilités du plus médiocre et du plus tendrement dévoué de vos serviteuis. » Mais, après ces excuses faites en son nom personnel, il continuait en accablant de ses railleries impitoyables ce qu'il appelait les grosses (êtes hollandaises, principalement le pauvre ambassadeur à Paris, Van Hoey, à qui il en voulait peut-être de n'avoir pu le déplacer, et qu'il qualifiait du nom de M Platon de la Hollande »-, parce que le digne honmic ne s'exprimait jamais que par sentences tirées soit de TÉcriture sainte, soit des philosophes de l'antiquité K
1. Volteire à Amelot, 14 décembre 1743, 13, 15 janvier 1744 eipassim, {Correspondance de Hollande. — Ministère des alTaires étrangères.)