‹ Frederick II et Louis XV: d'apres des documents nouveaux; 1742-1744Chapitre 28 sur 39 · Droysen, t. II, p · texte numérisé non relu

Droysen, t. II, p

de combien de flatteries adroites à l'adresse du souverain et du ministre, de combien d'excitations ardentes à une action immédiate et énergique il a soin de l'accompagner : « Je bénis mille fois le roi mon maître, écrivait-il à Noailles, de la résolution qu'il a prise de se mettre à la tèle de ses troupes... Plus il mettra de vigueur et de nerf dans ses opérations, et plutôt ses alliés seront obligés de chanter la palinodie. Les Hollandais me reviennent comme les grenouilles de la fable : ils avaient une bûche pour roi durant le ministère du cardinal, ils ont assez importuné les dieux pour qu'il méritent d'avoir une cigogne... S'il n'avait tenu qu'àmoi, vous auriez pris vingt villes dans cette campagne et gagné trois batailles. » — Et à Louis XV : « Monsieur mon frère. Votre Majesté agréera les félicitations que je lui fais du fond du cœur. Vous surpasserez dans peu la réputation de votre aïeul, et l'Europe voit avec étonnement, et une partie avec beaucoup d'envie, que la nation française est ce que son roi veut qu'elle soit... Qu'il est beau de voir lempressement avec lequel Votre Majesté vole au secours de

ses peuples, après avoir montré d'un autre côté combien il est dangereux de Tavoir offensée ! La promptitude de ses mouvements est admirable : elle ordonne, et une armée disparaît de Flandre pour tomber tout d'un coup sur le prince Charles. Je n'oserais dire à Votre Majesté que ses coups d'essai sont des coups de maître ; mais personne ne m'empc^chera de le penser ainsi. »

Puis, à chaque lettre de félicitation est jointe, sous forme de note ou de commentaire explicatif, un plan de la campagne qu'il faudra adopter lorsque, les Autrichiens une fois chassés d'Alsace, il s'agira de les poursuivre en Bavière, en même temps que les Anglais en Hanovre, où ils ne sauraient manquer de se retirer aussi. C'est l'offensive, toujours l'offensive qu'il faudra prendre : la défensive a jusqu'ici tout perdu. C'est Condé, c'est Catinat, c'est Luxembourg qu'il faut imiter. L'habile homme de guerre n'oublie rien, ni le nombre d'hommes qu'il faudra employer dans chacune de ces expétitions, ni la route qu'on devra suivre. — « Si, après le départ du prince Charles, vous ne faites

d'abord marcher qu après lui un corps suffisant de vos troupes, vous ne ferez que de Teau claire, et vous pouvez compter que, si vous n'envoyez pas vingt ou vingt-cinq mille hommes dans le pays de Hanovre, toute notre affaire est au diable. » — Vient ensuite régulièrement un post'Scriptum traitant du général qu'on devra choisir, et c'est toujours Belle-Isle qui est indiqué comme celui qui, connaissant le mieux l'Allemagne, peut le plus sûrement y conduire une armée. Parfois aussi le penchant irrésistible au sarcasme et à Tironie reprend le dessus et l'incorrigible railleur laisse entendre que ses compliments ne seront tout à fait sincères que quand ils auront été assez mérités pour faire oublier les fautes passées : « J'attends les nouvelles (de vos progrès), écrit-il au maréchal de Noailles, avec impatience, car si l'on compte la retraite que les Français [ont faite depuis deux ans de Deggendorf jusqu'aux montagnes des Vosges, elle surpasse tout ce que l'histoire nous apprend en ce genre, et, si vous allez en avant de même, vous serez au mois de décembre aux portes de Belgrade. » Enfin, trouvant que l'écri-

ture était impuissante pour communiquer l'intensité de son ardeur et la multiplicité de ses pensées, il se décida à envoyer à Metz son principal confident militaire, le maréchal de Schmettau, pour recevoir Louis XV et concerter avec Noailles et Belle-Isle Tensemble dos mesures à prendre. Lo même jour, il donnait ordre à son ministre auprès de Marie-Thérèse de quitter Vienne après avoir annoncé que le danger que courait Tempereur Tobligeait, en qualité de membre du corps germanique, à prendre les armes pour sa défense *.

Schmettau arriva à Metz la veille du jour où on attendait le roi, qui y fit son entrôe le 4 août au milieu des acclamations enthousiastes de la population. Sa marche, qui nous paraîtrait bien • lente aujourd'hui, semblait très rapide, alors que, pour concentrer et transporter cinquante mille hommes, les moyens de célérité dont nous disposons n'existaient pas. On avait doublé la paye du soldat, qui, de grand cœur, doublait aussi sa journée de marche. On éprouvait tant

i. Pol. Corr., t. ni, p. 179, 209, 220, 226, 230, 233, 215, 240.

de joie, après avoir si lojiglemps souffert d'obéir à un mineur en tutelle d'un vieux prêtre, à voir enfin à sa tète un homme et un guerrier! Le bruit de l'alliance avec le roi de Prusse s'étant répandu, le parallèle des deux souverains était dans toutes les bouches. Tous deux étaient jeunes, aimés de leur peuple et de leur armée. Tous deux marchaient à la victoire ; si Frédéric avait sur Louis quelque avance en fait d'exploits et de renommée, c'était une distance qui serait bientôt regagnée. La comparaison, pénible naguère, n'avait plus rien dont Tamour-propre national dût souffrir.

Ainsi raisonnaient le s spectateurs qui voyaient passer le cortège royal dans cet appareil militaire, si propre à enflammer les imaginations populaires; mais ceux qui regardaient de plus près, dont l'œil était plus ouvert ou l'esprit plus prompt à la critique, faisaient déjà à voix basse plus d'une remarque et se racontaient à l'oreille plus d'une anecdote qui tempérait l'enthousiasme. « Les dames suivent-elles ? » demandait dès le premier instant le duc de Luynes dans son Journal. Et madame de Mailly , devenue

dévote et presque prude, faisait plus crûment la même question : /< Les vivandières en sontelles? » disait-elle à la vieille maréchale de Noailles. Et, quelques jours après, Luynes, se répondant lui-même : « Les dames, dit-il, suivent le roi ; elles ne marchent pas le même jour; mais elles se trouvent à toutes les stations. » EiTectivement, madame de Châteauroux (on le sait déjà dans Tarmée, et le peuple va l'apprendre) a voulu être aussi du voyage, et personne n'a eu le courage de l'avertir qu'elle gâtait Teffet des plus généreux conseils en s'y associant trop ouvertement. Elle et sa sœur suivent l'armée à un jour de marche et rejoignent le roi toutes les fois qu'il doit s'arrêter pour prendre quelques heures de repos. A chaque station, un rendez-vous discret est ménagé par les soins du duc de Richelieu. Mais, une fois par malheur, à Laon, Louis XV a été aperçu sortant d'un de ces tète-à-tète mystérieux, et des mauvais plaisants qui l'ont reconnu l'ont salué du cri de « Vive le roi! ># Pour fuir cette ovation importune, il a dû se réfugier, au grand dommage de la dignité

royale, dans un jardin voisin par une porte trop étroite pour y passer à Taise. A Metz enfin, après l'arrivée, l'intimité devient tout à fait apparente; car madame de Châteauroux va loger en face du palais même occupé par le roi, dans une maison destinée aux principaux officiers, et que, soi-disant pour les besoins du service, on a fait communiquer avec la demeure royale, par une galerie en planches qui traverse la rue. Les passants, surpris, n'ont pas de peine à deviner à quel genre de service est destiné ce passage improvisé*.

Ceux qui, peu de jours après, auraient suivi à la trace Frédéric entrant en Bohême, ne l'auraient trouvé ni en quête de ces distractions déplacées, ni exposé à de si tristes mésaventures ou à de si fâcheux commentaires. Pour celui-là, une fois que Theure du combat avait sonné, la pensée même du plaisir ne traversait plus son esprit. La différence des deux hommes

1. Mémoires de Luynes, t. VI, p. Tl, 30, 47. — Journal de dArgensouy t. IV, p. 106. — >|adaii)e de Tendu à Ricbelieu, 20 juillet 1744,

aurait suffi à elle seule pour faire présager la fortune contraire des deux règnes.

Il semble qu'à certains moments de l'histoire la Providence prenne plaisir à se jouer de nos calculs les mieux faits et de nos prévisions en apparence les plus assurées. La maladie ou la mort, ces ministres muets de ses volontés, qui n'obéissent qu'à elle, seule et qui frappent sans avertir, sont, à ces heures critiques, les instruments qu elle emploie pour faire sentir que son action est souveraine et indépendante de tout concours humain.

Le 4 août 1744, au moment où Louis XV faisait son entrée à Metz, tout paraissait seconder ses espérances; l'annonce que lui apportait l'envoyé du roi de Prusse enlevait, en réalité, tout péril à la résolution généreuse qu'il avait prise de voler au secours de l'Alsace, sans en diminuer en rien le mérite. Dès qu'on était certain que quatre-vingt mille Prussiens allaient,

au premier jour, passer la frontière autrichienne, le prince Charles était, par là même, contraint de reculer et d'évacuer l'Alsace sans coup férir. Il ne s'agissait plus que d'arriver à temps sur ses derrières pour changer sa retraite en déroute et précipiter dans le Rhin ses bataillons fugitifs. Une fois cette opération relativement facile accomplie, Louis prenait rang, du premier coup, parmi les souverains qui méritent la reconnaissance de leurs peuples et qui vivent dans la mémoire de la postérité. Ce triomphe était célébré d'avance, le 7 août au soir, dans un splendide souper qui fut offert par le roi à l'officier prussien et où la santé des deux monarques fut saluée à plusieurs reprises par de copieuses rasades. Le lendemain, le roi devait assister à un Te Deum chanté en remerciement d'un nouveau succès remporté en Italie par l'armée du prince de Conti, dont un des lieutenants, le bailli de Givry, venait d'enlever, sous les yeux mêmes du roi de Sardaigne, la forteresse importante de Château-Dauphin. Le départ pour l'Alsace devait avoir lieu le jour suivant.

Le matin du 8, le roi se réveilla avec un grand

mal de této et une grosso fièvre. On attribua cette indisposition soit à la fatigue d'un voyage très rapidement poursuivi par une chaleur excessive et sous un soleil ardent, soit au repas trop abondant de la veille; en un mot, à un binisque cbangement de régime qui n'était pourtant pas assez complet, puisque les épreuves nouvelles n'interrompaient pas d'autres genres d'excès. Il fallut renoncer au Te Deum et laisser partir seul en avant le marécbal de Noailles; mais, dans les journées du 10 et du 11, le mal, au lieu de se dissiper, s'aggrava, et les médecins durent reconnaître qu'ils étaient en présence d une fièvre putride d'un mauvais caractère.

Du moment que le roi avait dû garder le lit, les ducbesses de Châteauroux et de Lauraguais, introduites par le duc de Richelieu, avaient voulu veiller seules à son chevet, faisant la garde avec soin, imposant le silence aux médecins comme aux domestiques, et ne laissant ni entrer ni sortir personne qui pût répandre au dehors les alarmes qu^elles commençaient à ressentir. Mais de tels secrets ne se gardent pas longtemps, et le mystère même, en cas pareil,

accroît rinquiéiudc au lieu de la calmer. On ne tarda pas à murmurer dans l'entourage royal contre une séquestration contraire à toutes les règles de l'étiquette et imposée par une compagnie si suspecte. Les princes du sang présents à l'armée, le duc de Chartres et le comte de Clermont, rappelèrent très haut que, si quelqu'un entrait chez le roi, leur rang les autorisait à y pénétrer avant tous autres; le duc de Bouillon, grand chambellan, invoqua la prérogative de sa charge, qui lui donnait le droit d'assister à toutes les consultations des médecins. L'évêque de Soissons, grand aumônier, demanda d'un ton moins animé, mais plus grave, si on voulait courir le risque de laisser mourir le roi de France sans le secours de la religion, à l'état de péché public. De leur côté, de jeunes officiers, amis de Richelieu, se riaient de ces prétentions et de ces scrupules, et la querelle devint assez vive pour que, de l'antichambre, le bruit s'entendit dans les appartements intérieurs. Les duchesses et leur confident, avertis de ces rumeurs, essayèrent de faire taire les mauvaises langues en décidant les médecins, Lapeyronie et Chicoy-

neaUy à donner une consultation publique. On leur fit la leçon, et les deux docteurs déclarèrent que, si Tétat du roi donnait lieu à quelques symptômes alarmants, de nature à effrayer ceux qui n'en connaissaient pas la cause, à leurs yeux, ce n'étaient que les effets ordinaires d'une forte fièvre, et que le véritable danger consisterait à donner au malade, sur le caractère de ses souffrances, une inquiétude prématurée. Richelieu, de son côté, qui avait des prétentions à se connaître en médecine, affirma qu'il avait tâté le pouls du roi à plusieurs reprises et qu il ne reconnaissait ni Tintensilé fébrile ni le trouble qui pouvaient faire craindre un péril prochain. Ces avis, trop évidemment concertés d'avance, ne rassurèrent personne.* « Ces messieurs sontils protestants, disaient les âmes pieuses scandalisées, pour attacher si peu de prix à l'accomplissement des prescriptions de l'Église? » Les princes prirent alors leur parti de forcer la porte, puisqu'on ne la leur ouvrait pas. Le comte de Clermont entra le premier, suivi du duc de Chartres : on dit qu'ils furent obligés de pousser eux-mêmes du pied le battant de la

porte, en heurtant assez rudement le duc de Richelieu, qui voulait leur barrer le passage, et à qui le duc de Chartres demanda avec hauteur si un valet avait la prétention de faire la loi aux parents de son maître. L'un et l'autre s'approchèrent alors du lit du roi, en protestant qu'ils n'avaient d'autre intention que de lui rendre leurs hommages et de s'informer de ses nouvelles. Le roi les reçut de bonne grâce, et ils se retirèrent.

Mais la glace était rompue, et le cérémonial ordinaire reprit son cours. L'évêque de Soissons en profita pour avertir le roi qu'il était temps de mettre sa conscience en règle. « Je suis trop faible en ce moment, dit le prince ; mais les médecins promettent de me soulager dans la journée, et je vous ferai prévenir. » L'évêque n'insista pas; seulement, en quittant la chambre, il avertit qu'il se tenait aux ordres du roi. Dès qu'il fut sorti, madame de Châteauroux rentra, et, s approchant du malade royal, lui parla dans les termes de leur passion accoutumée; mais le roi, lui prenant la main pour la baiser : « Ma princesse, lui dit-il (c'est le duc

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