‹ Frederick II et Louis XV: d'apres des documents nouveaux; 1742-1744Chapitre 7 sur 39 · II. u · texte numérisé non relu

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amitié aux adversaires qu'ils n avaient cessé de combattre, — détruisant par là une partie de Feffet de leurs conseils et de leurs menaces, — laissant échapper à tout moment, soit dans des accès d'humeur, soit pour mieux cacher son jeu, des épigrammes piquantes contre la cour, les ministres et les généraux français, qui circulaient de bouche en bouche et Unissaient par passer dans les gazettes, — c'était là un appui dont ils se seraient bien passés. Ce partenaire brouillait leurs cartes; aussi, malgré leur respect pour Tordre ministériel, ne pouvaient-ils s'empêcher d'en témoigner discrètement leur humeur dans leurs dépêches : « M. de Voltaire est arrivé, écrivait Fénelon le 21 juillet, il voit toute sorte [de monde. » — « Il est plus à portée que personne, ajoutait-il le 6 août, de vous faire connaître les dispositions réelles ou affectées des plus grands ennemis que la France ait danâ ce pays ; car c'est avec eux qu'il vit dans la plus intime familiarité... Il n'y a qu'à souhaiter qu'il ne se méprenne pas dans la façon dont on lui fait envisager les choses et dans le compte qu'il a l'honneur de vous en rendre. »

Quelques jours après, Tabbé de La Ville envoyait, en pièce jointe à sa dépêche officielle, une comédie intitulée la Présomption punie ^ qu'on jouait publiquement sur le théâtre d'Amsterdam, aux applaudissements de la foule. On y voyait un vieux bailli impuissant qui, ne pouvant séduire une jeune fille, tâchait de la priver de la succession de son père et finissait par être mis à la raison par un cousin nommé Chariot : c'étaient Fleury, Marie-Thérèse et Charles de Lorraine. Le jeu, aussi bien que le costume des actem's, ne permettaient pas de s'y tromper.

L'auteur était, disait-on, un médecin de Lallaye. — « M. de Voltaire, écrivait La Ville, est plus on état que personne de vous donner des notions sur ce médecin, avec lequel il vit en particularité. » Et, effectivement, à la même date, Voltaire envoyait cette facétie au duc de Richelieu en l'accompagnantd'uneplaisanteried'ungoûtdouteux:

«J'aime mieux, disait-il, cette farce que celle de De ttingue ; on y casse moins de bras e t de jambes^ »

1. Fénelon à Amelot, 21 juillet, 6 août 1743. {Correspondance de Hollande» Ministère des affaires étraD gères.) — Voltaire à Richelieu, 8 août 1743. (Corrt$pùndance générale.)

Il faut ajouter que Voltaire, novice dans le métier autant qu'impatient de s'y distinguer, et ne pouvant tenir, deux jours durant, la même conduite, s'y prenait avec un manque d'égards, de suite et de ménagements qui auraient agacé les nerfs du tempérament diplomatique le plus calme. Ainsi, un jour, Fénelon lisait dans la Gazette de Bntxelles qu'un courrier d'ambassade français venait de traverser la ville à bride abattue; n'ayant aucune mémoire d'avoir fait cet envoi, il alla sur-le-champ aux informations. « M. de Voltaire ne m'a pas dissimulé, écrit-il au ministre, que c'était lui qui avait fait partir, par cet exprès, une lettre pour vous, et il m'a même dit qu'il était en grande inquiétude sur le sort de ce courrier, dont il n'avait aucune nouvelle depuis son expédition. » Une autre fois, il arrivait chez l'ambassadeur, déployant une grande lettre du roi de Prusse, dont il ne lui laissait lire qu'une partie. Puis il empruntait le chiffre de la chancellerie pour rendre compte de cette pièce à Paris, dans une dépêche dont il ne donnait aussi à Fénelon qu'une communication incomplète. Une ignorance absolue eût paru

moinsdésagréable à rambassadeur que des demiconfidences qui blessaient son amour-propre et engageaient à Taveugle sa responsabilité.

Tout alla bien pourtant, ou du moins tolérablementy tant que Voltaire consentit à se renfermer dans son rôle d'agent d'observation, et même, au besoin, d'agent provocateiur ; mais, exalté par les premiers compliments qu'il reçut de Paris, il ne tarda pas à se lasser de ce métier en soi-même un pou louche et qui ne mettait pas suffisamment en lumière, à son gré, les talents dont il se croyait pourvu. II avait beau écrire au minisire : « Il ne m'appartient pas d'avoir d'opinion. Je laisse le jugement à M. l'ambassadeur et à M. labbé de La Ville, dont les lumières sont trop supérieures à mes faibles conjectures. Je n'ai ici d'autre avantage que celui de mettre les partis différents et les ministres étrangers à portée de me parler librement. Je me borne et me bornerai toujours à vous rendre un compte simple et fidèle;.., » ce rôle d'auditeur et do rapporteur ne lui suffisait pas, il aspirait à exercer lui-même une action qui pût constater son influence par quelque

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résultai ûe nature à lui faire honneur. Ce fut sur le jeune Podewils d'abord qu'il essaya ou se vanta d'exercer son empire. Dans les mouvements militaires qui se préparaient, quelques officiers hollandais avaient eu lo tort d'emprunter, pour le passage de leurs troupes, une lisière des provinces prussiennes limitrophes des Pays- Bas ; Podewils ayant dû rendre compte de cette irrégularité, Frédéric, qui n'entendait pas raillerie sur le moindre de ses droits, envoya sur-lechamp à son ministre Tordre de demander réparation. Voltaire vit dans cette démarche une occasion toute trouvée pour lui d'amener, entre la république et la Prusse, une rupture favorable, suivant lui, aux intérêts français. Prenant feu sur cette espérance, il oublia qu'il était censé à La Haye la victime de l'injustice et non le serviteur des intérêts de la France. Il conseilla et crut avoir persuadé h Podewils de donner à ses réclamations un grand éclat et d'en aggraver même le caractère on interdisant, pour l'avenir, non seulement tout passage do troupes, mais tout transport de munitions do guerre à travers le territoire prussien. «Je fais fermenter

ce petit levain, » écrivait-il tout joyeux à Amelot. Puis il vint annoncer mystérieusement à Fénelon qu'on allait voir, g^àce à ses utiles excitations, le ministre prussien adresser aux états généraux une note de telle nature et conçue dans de tels termes, que le séjour de La Haye ne lui serait pas longtemps possible. Frédéric se trouverait, par cette retraite, engagé bon gré mal gré dans une voie d'hostilité déclarée avec Tun au moins des ennemis de la France.

Fénelon savait par expérience qu'il y avait toujours lieu de rabattre un peu des menaces proférées par Frédéric dans un premier accès d'humeur ; il doutait encore plus que ce prince, à la fois irascible et prudent, attendit les conseils de personne, pas même de Voltaire, pour prendre souci de sa dignité. Il se borna donc à faire son compliment sur la bonne nouvelle avec un léger sourire d'incrédulité. Il n'avait pas tort ; car, dès la semaine suivante, c'était Voltaire lui-même qui venait lui annoncer, la tête basse, que décidément Podewils était trop attaché au séjour de La Haye par le charme qui Ty retenait pour se décider à faire quoi que ce soit qui pût

l'en éloigner : « La mésintelligence, écrivait-il à Amelot, que j'avais trouvé Theurcuse occasion de préparer, était fondée sur Tintérêt. Celle qui nait du passage des troupes vient du juste maintien de la dignité de la couronne. Je souhaiterais que ces deux grands motifs pussent servir à déterminer le monarque au grand but où il faudrait Tamenor. Mais j'ai peur que son ministre à La Haye, qui a plus d*une raison d'aimer ce séjour, ne ménage une réconciliation, et je ne m'attends plus à une rupture ouverte. » En réalité, ni Podewils ni sa maîtresse n'étaient pour rien dans ce changement de front. C'était tout simplement Frédéric lui-même qui, ne se souciant pas qu'on lui fit faire un pas de plus qu'il ne lui convenait, avait prescrit à son agent de modérer ses exigences de manière à ne pas alai*mer les états généraux. « Il est regrettable, écrivait malicieusement Fénelon, que les espérances de M. de Voltaire ne soient pas mieux justifiées*. »

i. Voltaire à Amelot, 2, 3, 17 août 1743. {Correspondance générale.) — Fénelon & Amelot, 9, 23 août 1743. — (Ministère des affaires étrangères.) — Frédéric ^ Podewils. {Pol, Corr., t. 11^ p. 399, 40!,)

N*ayant jamais compté sur rien, Fénelon n'éprouvait que peu de mécomptes ; mais une autre manœuvre do Voltaire, plus déplacée encore, quoique moins importante, vint lui causer plus de surprise et d'impatience. On lui écrivit de Paris pour lui demander qui était un sieur Yan Haren, à qui Voltaire, de son chef et sans consulter personne, avait offert de le faire désigner pour le poste d'ambassadeur h Paris. Le titulaire en exercice de cette fonction était un brave docteur VanHoey, excellent homme, aimé à Paris et s'y plaisant, s'employant toujours de son mieux à accommoder tous les différends, très bon chrétien d'ailleurs, ne parlant que par citations de l'Écriture sainte et méritant lui* même toutes les béatitudes que l'Évangile pro* met aux pacifiques. Dans les circonstances présentes, c'était, par la simplicité de son esprit et la droiture de son cœur, un diplomate tout à fait à souhait pour ceux qui avaient h traiter avec lui. On n avait aucune raison de désirer sa retraite et moins encore de le mécontenter en y travaillant sous main. Qu'était-ce donc que le successeur que Voltaire imaginait de lui donner ?

Fénelon n'eut pas de peine à répondre, car il ne connaissait que trop bien Je protégé do Voltaire. C'était un tout jeune homme, récemment nommé aux États de Hollande, où il affectait des allures de tribun, et, par son déchaînement passionné contre la France, scandalisait même cette petite assemblée, (rès malveillante pour nous, mais toujours paisible de caractère. De plus, il était poète à ses heures et consacrait sa verve à célébrer les vertus de Marie-Thérèse et à exciter par des vers enflammés le tempérament, à son gré trop peu militaire, de ses compatriotes. Quand viendrait le jour décisif, il annonçait qu'il paraîtrait lui-même sur le champ de bataille, et ses amis lui avaient frappé d'avance une médaille avec cette inscription: QféâP canit, ipse facit. Voltaire, en le saluant à son arrivée, l'avait baptisé lui-même de Tyrtée des états généraux. « Je suis bien aise, avait-il dit, pour l'honneur de la poésie, que ce soît un poète qui ait contribué ici à procurer des secours à la reine de Hongrie et que la trompette de la guerre ait été la très humble servantodelalyre d'Apollon. » Naturellement Van Haren avait

répondu à ces compliments par d'autres pareils^ comme c'est assez lusage entre poètes, surtout quand ils ne sont ni rivaux ni compatriotes.- Il n'en fallut pas davantage pour que Voltaire s'imaginât qu'il avait exercé sur lui une séduction irrésistible, et tel était l'homme à qui il proposait de faire confier, dans les conjectures les plus délicates, une mission dont pouvait dépendre, à un moment donné, la sécurité même de la frontière française. Il comptait sans doute ainsi compléter la preuve qu'il donnait déjà dans sa personne de l'union naturelle du génie poétique et de rhabileté diplomatique. « Il m'a paru, écrivait-il à Amelot, qu'il aime la gloire et les ambassades. » Van Ilaren n'était pas absolument le seul à qui on pût appliquer cette appréciation piquante ^

Il ne fut pas difficile à Fénelon de faire comprendre qu'un dithyrambe fait en l'honneur de Marie-Thérèse n'était pas un titre suffisant pour devenir à Paris un négociateur prudent et pa-

1. Voltaire à Amelot, 16 aoiM; & Thlériot, 6 août 1743. (Correspondance générale.) — Fénelon à Amelot, août 17*3. (Correspondance de Hollande, Ministère des affaires étrangères.)

7fi FRÉDÉRIC II ET LOUIS XV

ciiique. Le seul résultat de ces fausses manœuvres fui d'avoir amené Voltaire à découvrir imprudemment son secret et à rendre sa situation, dans ses rapports surtout avec la société qu'il s'était choisie, des plus embarrassantes. Cette ardeur subite qui l'enflammait pour les intérêts français dessillait, en effet, tous les yeux ; car tant de zèle patriotique eût supposé, chez un mécontent, une vertu surhumaine dont, avec la meilleure volonté du monde, ni le caractère ni le passé connu du grand écrivain ne permettaient de le croire capable. Et que devaient penser Van Haren et ses amis d'un proscrit qui se croyait assez bien en cour pour promettre des ambassades au premier venu ? La feinte, ainsi mise à nu, n'était plus qu'une supercherie enfantine propre seulement à offenser ceux qui avaient été assez simples pour s'y laisser prendre. Le bruit que Voltaire n'était que l'agent, assez mal déguisé, du cabinet de Versailles se répandit aussitôt dans toute la Hollande et les gazettes se divertirent aux dépens des dupes qu'il avait pu faire.

« En même temps, monseigneur, écrivait La

Ville à son ministre, que je me fais un devoir de rendre témoignage au zèle de M. de Voltaire, à son envie de devenir utile au service du roi et au désir extraordinaire qu'il a de mériter votre approbation, je ne dois pas vous dissimuler que le motif de son voyage auprès du roi de Prusse n'est plus un secret. La Gazette de Cologtie, en faisant usage de ce qui se trouve à ce sujet dans le supplément de celle d'ici, du 16 de ce mois, n'a été- que Técho de ce qui se dit publiquement *. »

Voltaire lui-même ne tarda pas à sentir la gaucherie de sa position et laissa apercevoir assez clairement son embarras à l'ambassadeur. Le marquis, dont le bon sens et la droiture souffraient depuis longtemps d'être mêlés à une comédie assez peu honnête, lui conseilla tout simplement d'y renoncer et de se donner sans détour pour ce qu'il était : « Je lui ai dit, écrivait-il, qu'il ne pouvait se couvrir plus longtemps de ce masque. 11 me parla encore hier, dans ce qu'il me fit voir qu'il vous écrivait, de

1. L'al>bé de La Ville à Amelot, 20 août 1743. (Con^spimdance de Hollande. Ministère des affaires étrangères.)

<:e qu'il concertait avec le comte de Podewils^en rengageant à écrire au roi son maître dans uu esprit tout français. Comment concilier cette manière de se conduire envers ce ministre avec la disposition d un homme sorti de France mécontent?... Je lui ai donc conseillé de déposer toute cette fiction, et, quand il verrait le roi de Prusse, de couper court sur ce point en répondant laconiquement à ce prince qu'il ne pouvait être que très content puisqu'il se voyait aiTÎvé auprès de lui. Après ce début, ce serait à lui k se prévaloir, sans mélange de déguisement, des occasions que la familiarité du prince lui donnerait de placer à propos toutes les réflexions lumineuses que lui fournissait votre dépèche que je lui ai remise et dont il ne pouvait trop se remplir pour en former son langage. J'ai dit aussi ma pensée à M. de Voltaire sur ses idées au sujet de M. Van llaren. Puisqu'il s'était avancé jusqu'à lui parler de l'ambassade en Franco et à le flatter des agréments personnels qu'il y trouverait, il était sans doute de son devoir et de sa fidélité de vous rapporter Timpression qu'il se figurait lui avoir faite

m'iSSION de VOLTAIKE A BSHLIX 70

et ce qui! eu espérait pour le changer eu uotre faveur. Mais j'ai, eu mémo temps, averti M. de Voltaire de lobligation où je me croyais, de mon côté, de vous donner à considérer le revers de la médaille, de ce qui pourrait être regardé comme une recherche de la part de M. Yan Hareu. Je ne connaissais rien de plus propre à nous faire tomber, ici, dans le mépris et à confirmer Topinion que Ton voudrait si fort accréditer de notre faiblesse, et qu'elle est si grande qu'il n'y a rien que nous ne soyons disposés à subir pour nous tirer d'embarras... Il y avait une autre manière de s'y prendi^e avec M. Van ilaren, et qui, à mon jugement, serait la seule décente : au lieu de le flatter, on pourrait profiler du désir que M. de Voltaire croit lui avoir reconnu de pouvoir figurer en France pour lui remontrer avec ménagement, mais néanmoins sans lui dissimuler la vérité, combien il a à réparer avant de pouvoir concevoir l'espérance de rien de semblable. On pourrait en même temps lui représenter notre cour comme n'estant point implacable et la France comme pleine de gens qui sauraient priser ses talents et lui

faire honneur quand on l'aurait vu faire des démarches qui marquassent que, s'il s'était laissé aller à son feu dans la cause qu'il avait prise en main, il savait en revenir quand il était temps et qu'il n'y a plus de prétexte d'animer cette république contre la France. Il faut bien du temps et une longue expérience de ce paysci pour ne se pas méprendre dans le discernement à y faire des choses... Enfin, concluidt Fénclon, quand j'aurais parlé à mon fils, je n'aurais su lui dire rien de plus pour lui indiquer les moyens de réussir. » Ces réflexions étaient si sages, qu'à Paris on s'y rendit sans peine et qu'on écrivit à Voltaire pour lui faire savoir que le temps des feintes était passé et que, pour lui rendre plus facile son changement d'attitude et de langage, on était prêt à lever l'interdiction do sa pièce de Jules César et à lui ôter ainsi son motif de plainte le plus apparente Mais ce changement de front, sur place, en plein champ de manœuvre diplomatique, n^était

I. Féuelou àAmolot, i7 août 1743. » Âmelot à Voltaire, 22 août 1743. {^Correspondance de Hollande, Ministère des affaires étraDgèrcs.)

MISSION 1>K VOLTAIHK A BERLIN H(

pas si aisù à opén»r, cl, quand on csl sorli de la voie droite, il n*estpas si commode d'y rentrer ipuî le pensait le bon ambassadeur. Après avoir fait retentir La Haye de Técho de ses plaintes ; s'être glissé à la faveur de ses fausses conlidences dans Tintimité des chefs d'un parti politique, venir tout à coup leur avouer qu'on n'était que 1 agent secret du gouvernement qu'on accusait la veille, c'était se donner à soi-même un Irisle démenti et confesser qu'on avait joué un singulier personnage. — Heureusement pour Voltaire, un billet du roi de Prusse, auquel étaient joints les passeports qu'il avait demandés, vint le tirer de peine. Le prince, de retour d'une tournée en Silésie, l'attendait avec impatienci» à Berlin. « Ce ne sont pas, disait-il eu lui envoyant ses permis de poste, des Bucéphales qui vous amèneront, ni des Pégases mm plus; mais je les aimerai davantage parce qu'ils m'amèneront mon Apollon. » Voltaire ne se le lit pas dire deux fois, ravi de trouver une bonne raison pour se dérober au rôle ridicule» d'un comédien dont on a reconnu la voix sous le ma.sque et d'un trompeur jums dans son piège. 11. «

8î2 KHÉDÉRIC M ET LOLMS XV

Quant à Frédéric lui-même, il y avait longtemps qu'il savait à quoi s'en tenir sur le caractère de la visite qu'il allait recevoir. Soupçonnant tout de suite quelque artifice, il mit eu œuvi'e pour le déjouer un de ces procédés d'unr malice dénuée de scrupule qui lui étaient familiers. Parmi les épigrammes envoyées pai' Vollaire sous Tempire d'un premier accès d'irritatation, il fit choix de celles qui contenaient les traits les plus sanglants contre Tévêquo de Mirepoix, et, les expédiant à un ami siir qu'il avait à Paris, il le chargea de trouver quelque moyen détourné pour faire passer ces outrages sous les yeux du prélat offensé lui-même. « Je veux, écrivait-il à co correspondant, brouiller si bien Voltaire avec la France, qu'il ne puisse plus quitter Berlin. » Et telle est, en effet, l'explication que Voltaire lui-même (informé plus tard, comme on va le voir, du tour qui lui était joué) en a donnée dans ses Mémoires. 11 y en a une plus vraisemblabe : Frédéric avait tout simplement calculé queBoyer, piqué au vif, irait porter plainte auprès des ministres et demander justice. S'il ne l'obtenait pas, si quelque lettre

MISSION DE VOLTAIRE A BEKLIN H^i

(l'exil OU quelque aiTèt du Parlement (auquel plus d'un livre de Voltaire avait déjà été dénoncé, ne venait pas venger rautorité offensée, c'est que cette autorité elle-même avait quelque raison de ne pas s'émouvoir : c'est qu'injure, colère et disgrâce, tout n'était qu'un jeu concerté dont on prétendait, lui, Frédéric, le rendre dupe.

La pièce envoyée dans ce dessein était bien choisie; car elle contenait un trait qui, passant par-dessus la tête de l'évêque, devait atteindre plus haut que lui et était presque un acte de I?»se-maje8té.

Non, non [y était-il dit), pédant de Mirepoix,

l*rétre avare, esprit fanatique,

Qui prétends nous donner des lois.

Sur moi tu n'auras pas de droits.

Loin de ton ignorante clique,

Loin du plus sliqnde des rois.

Je vais oublier à la fois

La sottise de Mirepoix

El la sottise acadéniiqu«s

Les choses se passèrent pourtant exactement comme Frédéric l'avait prévu, et cette indigne supercherie (que Frédéric qualifie lui-même d'une expression beaucoup plus vive) eut

84 FRKnÉlUC U ET LOI IS XV

tout lo suc( rs qu'il s'était promis. Boyer, qui n^ctait prévenu de rien, laissa éclater son ressentiment : mais les ministres tirent la sourde oreille à ses réclamations. Louis XV, ou ne fut pas averti de ce qui le touchait, ou- ne s'en émut pas, et Maurepas conseilla au prélat le pardon des injures. Tout était clair alors : le prétendu proscrit n'était qu un agent déguisé : celui dont on voulait sonder les intentions était mis sur ses gardes; on voulait se jouer de lui, ce fut lui qui s'apprêta à se bien divertir \

Voltaire à peine débarqué à Berlin, la plaisanlorie commença. L'artifice de Frédéric, celte fois très innocent, surtout pour un homme mis en défense légitime, consista tout simplement à aller lui-même, avec une franchise apparente, au-devant des explications qu'on espérait tirer de lui par surprise. Si Voltaire s'était flatté de prendre son temps, de commencer par recon-

l. Fn'Hléric au comte de Rollonbourg, 17 et 27 août 1743. ^^Correspondance générale de Fi^dérir, dans ses Œuvres complètes, t. XX, p. 523 à 523.) Si le lecteur est curieux de savoir comment Fr^*déric lui-mèmo qualifie le procédé qu'il employa dans cetto occasion, celte indication lui eu donne le moyen. La décence ne me perm«»t pas d'en dire davantage.

iiaitre son terrain et de guetter l'heure favorable où le prince, entraîné parla chaleur de la ronvorsation, laisserait échapper quelque parole indiscrète, il était loin de compte ; car on ne lui donna pas même un jour pour se mettre en observation. Il raconte bien, dans ses Mémoires, qu'il eut l'adresse d'amener insensiblement Frédéric de la littérature à la politique et de lo faire causer dos affaires courantes sans qu'il s'en aperçût, à propos de V Enéide de Virgile; mais ses lettres à Amelot (dont il ne pouvait avoir perdu le souvenir, puisqu'il en gardait la minute, qui est imprimée dans ses (Kuvres) attestent que tant d'art ne lui fut pas nécessaire. Ce fut, au contraire, Frédéric lui-même qui, le soir même de l'arrivée de Voltaire, après l'avoir comblé d'embrassades et de compliments, puis iHabli dans un appartement d'honneur du palais, le lit dîner presque en tête-à-tête avec l'ambassadeur de France (celui qu'il appelait Mon gros Vftlori), comme s'il eût voulu tout de suite ténioigner qu'entre le représentant officiel de Versailles et l'envoyé secret qu'on lui députait en éclaireur, il ne faisait vraiment pas de diffé-

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rence. Puis, dès le lendemain malin, c'est encore Frédéric lui-même qui entre familièrement chez son hôte. « J'ai été bien aise, lui ditil, de vous faire dîner avec Tcnvoyé do France afin d'inquiéter un peu ceux qui seraient fAchés de cette préférence. » Et, là-dessus, il <»ntamo au pied levé toutes les questions du jour avoc une abondance et une liberté de langage, mais aussi une confusion de pensées dont son interlocuteur (dans le compte visiblement embarrassé qu'il en rend) paraît à la fois surpris, flatté et déconcerté. Quelque effort, on <»ffet, que fasse Voltaire pour donner à ce premier entretien la gravité d'une conférence diplomatique où il s'attribue à lui-même un assez beau rAle, rien ne ressemble moins h une conversation sérieuse que la suite d'assertions incohérentes qui sortent, pour ainsi dire, pêlemêle de la bouche de Frédéric. Tous les points y sont abordés et aucun n'est résolu. Ce sont alternativement des sarcasmes amers contre les armées françaises et des invectives méprisantes contre le roi d'Angleterre, puis une énumération formidable des ressources militairosdelaPruèse,

de la force de ses citadelles et de Teflectif de son armée suivie du serment de rester en paix et de no jamais sortir de la stricte neutralité ; le tout dit, d'ailleurs, par le roi avec bonhomie, en quelque sorte le cœur sur la main. Il n'évite même pas les souvenirs les plus délicats à ré< veiller, puisqu'il ne craint pas de convenir du tour qu'il nous avait joué à fireslau et de demander (à la vérité, dit Voltaire en baissant les yeux) si la France, dans le cas d'une alliance nouvelle, ne lui en garderait pas toujours rancune et ne lui rendrait pas à Toccasion la pareille. Le silence le plus affecté eût été moins énigmatique que ces idées sans suite noyées dans un flux de paroles.

Les mêmes scènes se renouvelèrent plusieurs jours de suite et se continuèrent même par écrit au moyen de petits papiers tracés au courant de la plume et échangés d'un appartement à lautre quand le roi, retenu par ses occupations, n'avait pas le temps de sortir du sien. La seule chose peut-être qu'un observateur vraiment sagace aurait relevée dans ce passage rapide de pensées incohérentes, c'étaient des compliments

un peu ironiques à Fadrossc de l^ouis XV . Ces ilaiteries aigres-douces étaient sans doute destinées, si elles passaient sous les yeux du monarque français, à le piquer d'honneiur en lui montrant qu'on mettait encore en question en Europe les résolutions viriles dont on lui témoignait, à Paris, une reconnaissance prématurée '. « Vous me dites tant de bien de la France Récrit par exemple Frédéric dans un de ces billets du matin) et de son roi qu'il serait à soubaiterque tous les souverains eussent de pareils sujets et toutes les républiques do semblabl(*s citoyens... dette nation est la plus cbarmanle (le l'Europe et, si elle n'est pas crainte, elle mérite qu'on raime.Un roi digne de la commander, qui g-ouverne sagement et qui s'acquiert l'estime (h^ l'Europe enliëro, peut lui rendre son ancienne spleudeur,.. (Vest assurément un ouvrage digne d'un prince doué de tant de mé-

l. Voltaire h Amelot, 3 septeuibre 1743. {Correspondance générale.) — Los dépêches de Voltaire à Amelot, datt'es de Berlin, sont imprimées dans sa Con-espondance générale^ d'après les minutes qu'il avait sans doute conservées luimême. Le toxto déflnilif ne sVn trouve pas, ou n'a pu êtr«^ mis à ma ilis(M,sUion an miuislôro dos afiîiiri's «''Irnugères.

rite que de rétablir ce que les autres ont gAlé, et jamais souverain ne peut acquérir plus de gloire que lorsqu'il défend ses peuples contre dos ennemis furieux et que, faisant changer la face des affaires, il trouve le moyen de réduire ses adversaires à lui demander la paix humblement, .radmirerai tout ce que fera ce grand homme et personne de tous les souverains d'Europe ne sera moins jaloux que moi de ses s!iccès. Mais je n'y pense pas, de vous parler politique : c'est précisément présenter à sa mai- Iresse une coupe de médecine... Adieu, cher Voltaire. Veuille le ciel vous préserver des insomnies de la fièvTe et des fâcheux *. »

Au bout de quelques jours passés dans ce( échange de communications stériles, Voltaire sentit pourtant la nécessité d'arriver à quelques informations plus précises. Le temps pressait, en effet, car le roi annonçait son prochain départ de Berlin pour fiaireuth, où il devait faire visite à sa sœur, la margrave, femme du souverain de ce petit État, et il ne cachait pas qu'il

!. FréilTir à Volt iir.% 1 si'iitiMiihn» I71M. Corr.'xp'tiuianiw f/t'ttt'raff.

comptait y rencontrer plusieurs princes importants d'Allemagne et s'entretenir avec eux des intérêts de l'empire. Tout le désir de Voltaire était d'être emmené avec lui comme conseiller et comme auxiliaire, dans cette tournée diplomatique. Mais, auparavant, il semblait pourtant nécessaire de savoir ce qu'on y allait faire. Voltaire saisitdonc l'occasion d'une lettre qu'il avait roçue de l'abbé de la Ville, lui annonçant des propositions de paix faites par un magistrat hollandais et, en communiquant ce renseignement à Frédéric, il crut pouvoir lui poser quel- (jues questions dont il le priait de mettre en marge les réponses. Le roi ne s'y refusa pas, et cette pièce, écrite sur deux colonnes, a été conservée dans les manuscrits de Voltaire, qui en fait mention avec complaisance dans ses Mémoij'es, Bien qu'elle soit connue sans doute de plus d'un lecteur, je ne puis me refuser le plaisir de la citer intégralement, quand ce ne serait que pour la recommander à- l'attention des faiseurs de Maxirnps et de Caractères^ dos La Rochefoucauld ou des La Bruyère futurs qui seraient tentés de moraliser sur les illusions de

ramour-propre. Si Voltaire, en effet, qui avait assez raillé en sa vie pour s'entendre en plaisanterie, ne s'est pas aperçu, cejour-là, à quel point on se moquait de lui, c'est que les nuages élevés par la vanité dans rinlelligence sont trop épais pour quo fout l'esprit du monde suffise k les dis-

iiper.

.4 Frédéric II, roi de Prusse.

septembre 17i3.

Votre Majesté aurait-ello assez de bonté pour mettre en marine ses réflexions et ses ordres ?

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