FRE DE RIGK-LEM AITRE
sont des violettes et des asphodèles, et il les effeuille sur le corps d'albâtre d'une jeune fille noyée.
Frédéric interpréta encore Médicis et Machiavel, de Pelissier (avril 1831) ; le Moine (mars 1831), et la Maréchale d'Ancre y dont la première représentation eut lieu le 21 juin 1 831 , et qu'il joua avec Ligier, auquel il fut de beaucoup inférieur. M. Alfred de Vigny, écrivait avec un soin trop parfait, une distinction, une élégance trop curieuse, pour les grandes allures de Frederick qui ne pouvaient rendre ces perfections de ciselure et ces finesses de style. Avec Frederick il fallait être osé, téméraire, Alfred de Vigny était un artiste consciencieux, élaborant ses pièces à loisir, les retouchant et suivant avec la meilleure conscience les préceptes de Boileau. Au théâtre, il marchait toujours sur le grand chemin et ne tombait pas. Mais Frederick n'arrivait pas à attacher des ailes au pégase d'Alfred de Vigny qui trottait bien, à l'occasion allait Tamble et même galopait, mais qui ne pouvait voler. Impossible d'enfourcher l'indocile hyppogriffe. C'était une idée commune
dans une forme commune, une boisson sans saveur, un vase sans ciselure.
Le dernier rôle que joua Frederick (novembre 1831) fut le Mirabeau de M. Bohin.
Quinze jours après il retournait à la Porte- Saint-Martin.
BUhard éCàrlington. -* Kean et Frederick. — La Tour de Neile, — Propositions à Bocage.-^ L' Armurier de Brientz, — Harel et Frederick.
Il y retournait pour créer Richard étArlingtoUt le 10 décembre 1831.
Nous touchons ici à la période éblouissante de Frederick.
L'apparition de Richard foisait événement dans le monde des lettres.
La pièce, aussitôt achevée, avait été lue à Harel qui venait d'abandonner la direction de rOdéon pour prendre celle de la Porte-Saint- Martin. Harel Favait regue d'emblée, il l'avait mise immédiatement à l'étude ; et, au bout d'un mois de répétitions toutes scrupuleusement sui-
FREDERIGK-LEMAIÏRE. i 1 1
vies par l'auteur, on était arrivé au 10 décembre, jour fixé pour la première représentation.
Le Théâtre-Français faisait concurrence ; on jouait ce jour-là, la Fuite de Law^ de M. Mennechet, ex-lecteur du roi Charles X.
Malgré cette concurrence, il se faisait un bruit énorme autour de Richard. On savait d'avance que la pièce avait un côté politique et d'une haute portée, et la fièvre des esprits faisait, à cette époque, orage de tout. On s'écrasait à la porte pour avoir des billets. Au lever du rideau, la salle semblait près de crouler.
Frederick était le pilier qui portait toute cette grande machine «
Il avait autour de lui Mlle Noblet, Delafosse, Doligny et Mme Zélîe Paul.
Mais telle était la puissance de ce beau génie dramatique, qu'il avait électrisé tout le monde. Chacun, en quelque sorte, s'était inspiré de lui, et avait, par attouchement, augmenté sa force, sans diminuer celle du grand artiste.
Il était alors dans toute la fougue de son talent, inégal comme Kean, — dont il devait deux ou trois ans plus tard reproduire la per-
sonnalité, sublime comme lui, il avait au même degré les qualités, et à un degré inférieur les défauts qu'il eut plus tard.
Dans les relations de la vie, c'était le même homme, difficile, insociable, quinteux. D'ailleurs, homme de bon conseil, s'occupant, dans les améliorations qu'il proposait, autant de la pièce que de son rôle, autant de l'auteur que de lui-même.
Il avait été admirable aux répétitions, à la représentation il fut prodigieux! Où avait-il étudié ce joueur sur une grande échelle qu'on appelle l'ambitieux? Où les hommes de génie étudient ce qu'ils ne peuvent connaître que par le rêve : dans le cœur.
Prés de Frederick, Doligny fut excellent dans lerôle de Tompson, etDelafosse, qui jouait Mawbray, eut des moments de véritable supériorité. Mme Noblet fut charmante de tendresse, d'amour, de dévouement et de poésie. Dans la dernière scène elle subit à ce point l'influence de Frederick, qu'elle jeta des cris, non pas de terreur feinte, mais de véritable épouvante.
FRÉDÉRIGK-LEMAITHE 113
La fable avait pris, pour elle, toutes les proportions de la réalité.
Cette dernière seène, raconte Damas dans ses Momoires, était une des choses les plus terribles que j*aie vues au théâtre. Lorsqu'à Jenny, qui lui demandait : « Qu'allez-vous faire ? » Richard répondit : « Je n'en sais rien ; mais priez Dieu I » un immense frisson courut par toute la salle, et un murmure de crainte, poussé par toutes les poitrines, devint un véritable cri do terreur.
À la fin du second acte, Harel était monté dans mon avant-scène. — J'avais la grande avant-scène de droite, et, de cette place, j'assistais à la représentation comme un étranger. — Harel, dis-je, était monté pour me supplier de me nommer avec Dinaux : on sait que c'était le nom que prenaient, au théâtre, Goubaux et Reudin. Je refusai.
Pendant le troisième acte, il remonta, accompagné, cette fois, de mes deux collaborateurs et muni de trois billets de mille francs chacun.
Goubaux et Reudin, bons et excellents cœurs de frères, venaient m'inviter à me nommer seul. J'avais tout fait, disaient-ils, et mon droit au succès était incontestable.
J'avais tout fait! — hors de trouver le sujet, hors de trouver les jalons de développement, hors d'exécuter la scène capitale, entre le roi et Richard, scène
114 FREDERICK-LEMÀITHE.
que j'avais complètement ratée. Je les embrassai, et je refusai.
Harel m'offrit les trois mille francs.
Il était mal venu : j'avais les larmes dans les yeux, et je tenais les mains de mes deux amis dans chacune des miennes. Je refusai, mais je ne l'embrassai pas. lia toile tomba au milieu d'applaudissements frénétique* On demanda Richard ; puis, derrière Richard, Jenny, Tompson, Mawbray, tout le monde.
Je profitai de ce que les spectateurs étaient encore enchaînés à leurs places pour sortir et gagner la porte de communication. Je voulais, à leur rentrée dans les coulisses, recevoir les acteurs dans mes bras.
Dans le corridor, je rencontrai Musset ; il était trèspâle et très-impressionné. — Eh bien, lui demandai-je, qu'y a-t-il donc, cher poète ?
— Il y a que j'étouffe! me répondit-il.
C'était, à mon avis, le plus bel éloge qu'on pût faire de l'ouvrage : le drame de Richard est, en effet, étouffant.
J'arrivai à temps dans les conlîsses pour serrer les mains de tout le monde. Et cependant, ce n'était plus là l'émotion de la soirée d'Antony 1 Le succès avait été aussi grand, mais les artistes étaient bien loin de m'être aussi cbers.
Il y a entre mon caractère, mes habitudes et les habitudes et le caractère de Frederick, un abîme que
trois succès communs n*ont permis, ni à Tun ni à Tautre de nous deux, de franchir.
Quelle différence avec mon amitié pour Bocage I
Nous venons de citer le nom de Kean.
On peut dire que c'est Kean et Frédéridt qui, les premiers, ont désennobli Tart dramatique. Quand ils ont eu faim, ils ont dit : J'ai faim ! comme le dirait un homme qui n'a pas mangé depuis huit jours. Quand ils ont eu soif, ils ont dit : J'ai soif! et ils nous ont montré un admirable ivrogne. Dans Trente Ans^ Frederick se livre sans frein et sans entrave aux ignobles et stupides emportements de la maison de jeu, brisant sur le tapis vert le fatal râteau ; dans Ricbardj il fallait le voir passant son contrat de vente avec le ministre qui l'achète et vendant sa conscience et son rôle avec une merveilleuse facilité qui épouvantait même son parterre, ce parterre accoutumé au spectacle de tous les brigandages.
'Comme Kean, Frederick savait être vulgaire, mais il était toujours inspiré. Il arrivait sur la scène sans savoir ce qu'il allait dire, mais le
1 16 FRÉDÉRIGK-LEM AITRE.
trouvait presque toujours. Il avait les façons d'un homme du peuple^ il en avait Ténergie, et la force, et l'ironie. Il portait la tête d'un gentilhomme dégénéré, mais il en avait la beauté et la grâce naturelles; c'était un comédien toujours prêt, toujours animé, aussi disposé à tous les ricanements de Fâme qu'à la passion sérieuse ; aussi prêt à bien faire dans un mélodrame de dernier ordre que dans une composition sévère. Il convenait à M. de Pixérécourt, il convenait à Victor Hugo, ces deux extrêmes.
Richard dArlington tint longtemps l'affiche.
On reprit ensuite Othello, Napoléon , la Mère et la Fille, l'A uberge des A drets et Trente Ans .
Le 29 mai 1832 eut lieu la première représentation de la Tour de Nesle. Un mois auparavant, Frederick était parti de crainte du choléra. On ne saurait se figurer la rage qui le prit quand il reçut la nouvelle que c'était Bocage qui jouait le rôle de Buridan. Il revint immédiatement à Paris trouver Dumas, il insista auprès de lui et reçut du maître la lettre suivante quelques jours après.
FREDKHICK-LEMAITHE. 117
Mon cher Frederick,
J'espère arranger l'affaire à votre avantage. J*ai passé deux heures hier soir en négociations.
Je n'ajouterai qu'un mot pour vous donner la certitude que je n'abandonnerai la partie que de guerre lasse : il est complètement dans mes intérêts que vous jouiez Buridan et Bocage FEchelîe.
Confiez- vous donc à nous comme à des gens qui estiment votre beau talent et en ont besoin.
Si une démarche amicale près de Bocage était nécessaire demain, vous la feriez, n'est-ce pas?
Tout à vous.
A. Dumas.
Frederick fit la démarche. Il alla môme jusqu'à offrir 5,000 francs à Bocage, qui resta inflexible.
Voici la lettre qu*il adressait à ce propos à Frederick :
Monsieur,
Je rentre, on me remet votre lettre. Vous me demandez si je suis dans les mêmes conditions qu'hier et si je veux vous écrire ce que je vous ai dit, ce que je vous ai offert pour vous tirer de la fâcheuse position
1 18 FUEDERTGK-LEM.VITRE.
dans laquelle vous vous trouvez; je tf ai jamais manqué h ma parole^ même quand je Tavais donné contre mes intérêts; je voas le répète donc:
Je garderai le rôle de Buridan, ou M. Haiel consentira à me donner la somme de 4,000 francs, moyennant laquelle je romprai mon engagement.
Ce sont bien mes paroles, n*est-ce pas? et quoique je sois fort innocent de tout le chagrin que vous éprouvez» comme vous Tétiez de celui que j'ai éprouvé de la perte de Richard, malgré tout le désir que j'aurais de rester à la Porte^aint-Martin, je n'hésite pas à vous donner par écrit ce que vous me demandez pour M. Harel.
Gomme vous, je pense qu*il faut t^miner promptement cette affaire, pour l'administration et pour nous, car il est fort ennuyeux de ne savoir à quoi s'en tenir.
Je rentre ce soir pour étudier; ayez la complaisance de m'écrire ce que vous déciderez.
Gomme vous aussi, monsieur, je suis fâché qu'il ne nous soit pas possible de renouer autrement notre ancienne connaissance de Gonservatoire, et je désire beaucoup que M. Harel trouve un moyen de tout concilier.
Votre dévoué serviteur,
BOGAGB.
Bocage eut le succès queron sait. Frederick, qui devait reprendre son rôle plus tard, y fut splendide.
FREDERICK-LEMAITHE. 119
Le 30 août, il joua F Armurier de Brientz, malgré lui ; il voulait résilier avec Harel, à la suite d'une proposition que ce dernier venait de lui faire de diminuer ses appointements. Harel était d'ailleurs coutumier du fait. La scène est trop amusante pour que nous ne la racontions pas :
— Mon cher Frederick, lui dit un soir Harel, j*ai à vous faire une proposition qui ne vous déplaira pas.
— Soit, répond celui-ci ; vous me conterez cela demain, en déjeunant.
Le lendemain, on déjeune, comme déjeunait
alors notre artiste, avec force truffes et force
Champagne.
Âii dessert, Harel entame la question :
— Je vais droit au but, dit-il, mon projet formel
est de diminuer vos appointements de moitié.
— Hein! s'écrie Frederick, bondissant sur son siège. Vous moquez- vous de moi ?
— Le théâtre est à la veille d'une faillite !
— Comment cela? Je vous ai fait gagner plus d'un million. Où diable jetez-vous votre argent?
120 FRÉDÉRIGK-LEMAIÏRE.
— Eh! mon cher, où jetez-vous le vôtre ?
— Moi, c'est autre chose; je n'eu dois compte qu'à moi-même.
— Allons, allons, dit Harel, ne nous fâchons pas ; je continuerai de vous payer la somme intégrale, tout en paraissant ne plus vous donner que la moitié. Comprenez-vous? De cette façon je pourrai diminuer aisément vos confrères et le théâtre marchera.
Frederick se lève. Il regarde Harel dans le blanc des yeux, et dit :
— C'est affaire à vous, directeur de mon cœur! vous dégrisez les gens par une seule phrase. Ainsi, vous m'avez cru capable.,,
— Non, — pas du tout, — je plaisantais, se hâte de répondre Harel, voyant étiuceler l'œil du comédien, et lui trouvant un geste de mauvais augure.
— Ah ! vous plaisantiez ! dit Frederick, — eh bien, je trouve la plaisanterie mauvaise, n'y revenez plus !
Il n'était pas dupe de la brusque volte-face du directeur. Trois jours après, il se vengea par un mot sanglant. C'était dans le cabinet même de
Harel. Un jeune homme bien vôtu se présente, portant sous le bras un manuscrit enroulé. Â la vue de Frederick, il recule discrètement et veut sortir .
— Non, restez, et parlez devant monsieur, dit Harel. Il est de la maison. Vous m'apportez un drame ?
— Oui, répond le jeune homme.
— Êtes-vous seul, ou en collaboration ?
— Je suis seul.
— Alors, vous êtes connu au théâtre?
— En aucune sorte. C'est une pièce de début.
— Voilà qui est fâcheux, murmure Harel, observant la mise riche et soignée du jeune auteur, car voici les conditions imposées à ceux qui font leurs premières armes : l'essentiel, pour nous autres, est d'élever le plus possible le chiffre des recettes au-dessus du chiffre des dépenses.
— Je comprends cela, monsieur.
— Nous devons, en administrateurs prudentS; refuser les œuvres de tout auteur qui n'a pas encore eu le baptême du succès, à