‹ Frédérick-Lemaître et son temps, 1800-1876 (volume 2)Chapitre 23 sur 28 · FREDERICK-LEM AITRE · texte numérisé non relu

FREDERICK-LEM AITRE

C'était une pièce d'optique à laquelle il fallait la lueur du soleil, de la lune et du canon.

Diverses circonstances et diverses questions plus urgentes de politique lui firent oublier cette c(Hnposition ébauchée. Dans un de ses voyages aux Pyrénées, en 1842, il perdit une partie de ses papioii^ ; Toussaint Louverfare était du nombre. Quelques années après il le retrouva dans sa cave, servant de bourre à un panier de vin de Jurançon. Il le relut et le rejeta dans l'immense rebut de ses vers.

Après la R^ublique, M. Michel Lévy lui offrit d'acquérir un volume de drame enfoui dans ses portefeuilles. Lamartine accepta. Michel Lévy avait le droit de faire représenta Toussaint Louverture et le fit recevoir au théâtre du la Porte-Saint-Martin.

Un grand acteur, écrivit plus tard Lamartine, a voilé BOUS la splendeur de son génie les imperfections de l'œuvre. Le publie n'a vu que Frédérick-Lemaître ; Fauteur a heureusement disparu derrière Facteur. Le drame a été oublié ; le grand comédien a été applaudi, il a grandi et j'ai été sauvé d'une chute que j'avais méritée et acceptée d'avance. Tout est bien.

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Les artistes de la scène sur laquelle ce drame a été représenté méritent plus que moi la reconnaissance des compatriotes de Toussaint. Us ont encadré mes faibles vers dans tout le luxe d'art qui pouvait suppléer à Tinsuffisance du tableau. Les vers sont à moi, le drame est véritablement à eux. Bien que je ne doive pas récidiver, je Tespère, et que je ne sois qu'un auteur dramatique d'une sbirée>il convient que je fasse comme mes confrères en poésie^ et que je dise, après le rideau baissé, ce que j'ai éprouvé aux premières représentations, caché au fond d'une seconde loge, en voyant marcher, parler et agir sur la scène, ces vers personnifiés dans des hommes, dans des femmes, dans des enfants, dans des jeunes filles qui semblaient m'ètre renvoyés des régions de l'imagination comme les fantômes incarnés de mes conceptions. Le public leur a payé en applaudissements ce que je leur dois en reconnaissance.

Frédérick-Lemaître a été le Talma des noirs, un Talma des tropiques, un grand dessinateur, d'un caractère plus sauvage, plus ému, plus explosible que le Talma de Tacite, que nous avons vu chez nous se poser, marcher, penser et parler comme la statue vivante de l'histoire classique. C'est bien de Frédérick- Lemaître que le public a pu dire ce que les Français disaient de Toussaint :

Cet homme est une nation.

Une jeune fille> sœur de Mlle Rachel, dont le nom

impose la responsabilité du don théâtral, a bien porté, quoique si enfant, ce nom de famille, si écrasant pour la scène. Mlle Lia Félix a eu le souffle du tropique dans la poitrine, le cri de la liberté dans la voix, la fibre de l'amour filial dans le cœur, il ne lui manque que des années pour avoir en émotion ce que sa sœur a en génie. Jemma a déguisé sous son talent, la nullité d*un rôle ingrat, et les lacunes d'un mauvais acte qui remplit la scène sans la passionner. Tous les autres personnages ont concouru à Fœuvre avec zèle et désintéressement d'amour-propre, dans la proportion de leurs trop faibles rôles. Un compositeur intelligent et sensible a associé la musique aux vers, il a trouvé des notes qui préludaient merveilleusement aux émotions que j'aurais voulu produire; enfin, le théâtre a véritablement protégé l'écrivain. Mon seul mérite est de Pavouer. Je dois au théâtre de la Porte- Saint-Martin de la reconaaisàance, le public lui doit de l'estime ; les spectateurs et les lecteurs ne me doi« vent à moi que le pardon.

(Paris, 15 avril 1850.)

Toussaint Louverture n'eut qu'un succès

médiocre.

Au mois de novembre ;de la même année, Frederick passa à la Gaieté, et joua Paillasse, de MM. Marc Fournier et d'Ennery.

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Paillasse, c'était Frederick. Jamais on ne fut plus saltimbanque. Il n'est pas un bateleur qui ne lui eût envié sa voix criarde, trempée d'eaude-vie, enrouée et glapissante. On sentait qu'il cachait dans sa valise des redingotes à brandebourgs, plus soutachées aux manches que des pantalons de tambour-major, avec des lacets de ganse pendant à des olives décousues ; évidemment, il devait arracher les molaires à la pointe du sabre, et vendre du vulnéraire suisse et des fioles d'huile incomparable pour la chute des cheveux.

Le drame de Paillasse j qui obtint un succès immense, fut suivi des reprises de Robert- Macaire, de Ruy-Blas^ de Trente Ans et d'Henri III dans lequel il joua le duc de Guise.

Le Rcidêi ùràltÊ» — Tatonnn^^. — le Vieux Caporal. — La B9nn€ Affenturê. ^ André Gérard. «— Le Maitre. d*Écol$,

— Le Marchand de Coeo, — Les Saliimbanquee. — Odry.

— Le Comte de SauUes. — La dernière heore des eomédiens.

— Le Père Gâchette, -* Le Crime de Faverne,— Vn Làehe^

— Le Portier du no .15. — Marie Tudor. — Vanité des Vanités 1 — Hic Jacet!

En 1852, Frederick reparut âùx Variétés dans le Roi des Drôles et dans TacoDnet^ deux vaudevilles médiocres qui eurent grand'pioine a être sauvés d'un insuccès mérité par le talent de leur interprète.

Son apparition sur cette scène fut de courte durée. Il retourna bien vite au drame et Joua en 1853, à la Porte-Saint-Martin, Je Vieux Caporal^ dans lequel il représentait un personnage muet.

L'auteur avait voulu tirer parti de l'éloquente mimique du comédien. Il créa ensuite» en 1854, la Bonne Aventure^ au théâtre de la Gaieté. Il commençait à vieillir terriblement, et cependant, dans cette Bonne Aventure^ la portion de son âme restée attachée à son corps comme par un ancre, lui suflisait pour arriver à de terribles effets, à de violentes émotions. Ce n'était plus l'âme entière de Frederick, ce n'était plus que le reste de Frederick, mais un reste encore admirable et d'une telle puissance que les plus jeunes et les plus habiles n'auraient su y atteindre.

Laissez-moi vous citer ce passage du feuilleton que lui consacra Jules Janin.

Malheureux artiste, et tout-puissant, et vaincu! âme enûambée et haletante de colère, de tendresse, de passion I quand j'assiste aux efforts suprêmes de cette intelligence admirable, quand je vois cette lutte ardente de Tesprit contre le corps qui Tanime, et que je me rends compte et que je contemple cette ruine éclatante du monument victorieux que j'admirais dans ma jeunesse, il me semble que moi aussi, je rêve, et que j'ai sous mes yeux éblouis un fantôme. Hélas I le

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Yoilà donc le fantôme de mes belles mmées ! le rêve des jeunes poètes! Tidéal des vaillantes rencontres poétiques! l'aventurier de M. Victor Hugo^ Tamoureux de la Thisbé, le mélancolique et passionné sir de Ravenswood!.Il était notre fête, notre joie et notre orgueil! Il répondait à tous les noms de l'histoire, il portait toutes les écharpes, il se battait contre toutes les épées! Il était le sourire, il était la vaillance, il était la douleur, il était le charme ! il allait, d'un pas égal, sur les ronces et sur les flairs, à l'abîme, à la gloire, à la bataille et au meurtre, à la mort, à Tamourl Sa voix nous remplissait de fièvre et son regard d'épouvante! il était la passion, l'amour, la vengeance et r inspiration ! il était le héros I il était Fécolier, il était le démon, il était Ruy-Blas, et sa voix, à réciter ces mélodies, était un enchantement. Souvent, dans sa voie ardente, il traînait avec lui une forme, une voix, une douleur, une passion. . la Dorval !

Mais si nous portons envie à l'artiste mort à son heure, nous ne saurions trop ren Jre grâce à l'artiste excellent, qui ne veut pas mourir ! Frappé dans son œuvre, il se relève, et le voilà vainqueur de l'obstacle! Ainsi, à deux ou trois reprises, dans ce rôle manqué, si malheureusement manqué de Taconnet, Frederick^ Lemaître a bien lutté ; il s'est bien débattu contre l'impossible : on le disait fini!... il a voulu montrer que ces rares et excellentes natures ne rendent pas

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les armes pour si peu I Cet homme est un comédien acharné à sa proie» il a la volonté et les appétits d*un géant; il ne comprend pas que la terre puisse lui manquer, il ne veut pas reconnaître que le temps a la main pesante, il porte un défi implacable à ces entraves que Tâge amène avec soi; et rien ne le gène, rien ne lui fait peur; il mourra debout; il mourra après un grand triomphe 1

La même année, Frederick créait André Gérard de Victor Séjour, à l'Odéon. Il remporta un immense succès, mais il y avait loin de là au triomphe prédit par Jules Janin.

Ce grand triomphe, il ne le trouva ni à T Ambigu-Comique, où il joua en 1859 le Maître d'École et le Marchand de Coco ; ni au Palais-Royal j où malgré sa promesse il eut la faiblesse de reprendre, en 1865, dans les SaltimbanqueSy le rôle de Bilboquet si admirablement tenu par Odry ; ni enfin, dans le Comte de SavUeSf représenté au théâtre de TAmbigu- Comique le 6 avril 1864.

Il y a une heure, — c'est triste à dire, — où les artistes devraient mourir ; ceux-là surtout qui ont touché le ciel, devraient replier leurs

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ailes et ne plus redescendre sur terre. Gettë vérité s'applique principalement aux comédiens. Quand on les a connus jeunes et superbes, à toutes voiles, dans la maturité de leurs talents et de leur beauté, il est vraiment par trop pénible de les troirver vieux et décr^its, se trai-> nant encore sur les planches d'un làéfttte quelconque. Le sculpteur dont la main tremble, le peintre dont les doigts ont perdu leur agilité, le chanteur dont le gôàiér n^a plus de souplesse, saluent là foule et redeviennent de simplei^ mortels. Seul lé oottrédlen résiste. Il veut défiei* les ans et se figure que sous sa perruque et son fard les marquéisr iMplàcables de la vieillesse disparaîtront à tout jamais.

Il est arrivé pour Frederick ce qui est arrivé pour Déjazet. Poussé par le besoin de vivre, et par la nostalgie dès planches, — le théâtre porte le spleen dans lois pBs de son rideau, — il a voulu jouer quand même. Au Keu de prendre sa retraite en 1864, aprês/e Comte deSaulIeSy abusant de la puissance qu'il avait conservée sur le public, il reparut sur diverses scènes, soit dans la reprise de quelques-uns de ses anciens

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rôles, sait dans des rôles nouveau j:. En 1867, nous le voyons aux Folies-Dramatiques dans le Père Gâchette^ et vers la même époque à TAm-» bigu dans le Crime de Faverne.

Pendant le siège de Paris, dans une matinée littéraire consacrée à la lecture des Châtiments^ il dit avec une simplicité émouva.nte le chefd'œuvre intitulé : Souvenir de la nuit du 4. Ces dernières années, il donna quelques représentations de ses anciens rôles et en créa à TAmbigu-Comique deux nouveaux, le rôle du père dans Un L&che^ drame de Touroude, et le Portier du W* 15, où, malgré l'afTaiblissement de ses moyens physiques, sa mimique expressive produisait une grande impression» Son dernier rôle fut celui du Juif dans Marie Tudor^ reprise à la réouverture du nouveau théâtre de la Porte- Saint-Martin, en septembre 1873. .

Le public d'hier s'imagina tout d'abord qu'en retrouvant le comédien desbeaux jours, il allait rentrer en même temps, dans la grâce et dans les bonheurs delà vingtième, année.

vanité des vanités 1 c'est surtout le vieux comédien qui est une vanité !

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Il se montre enfin, c'est liû-méme ; on le reconnaît à peine; il joue. — Âh ! le bon homme, et qu'il est changé ! disent les contemporains, ce que c'est que de nous! Puis chacun de s'enfuir en toute hâte, comme s'il avait vu l'ombre de son grand-père ; et le lendemain de cette grande résurrection, si vous saviez les gorges chaudes de la présente jeunesse à propos de ce vieillard I

Grands dieux I disent*ils, nos parents sont fous, avec leur admiration pour ces débris, et pourquoi diable les comédiens ont-ils oublié de se faire enterrer ! Quoi ! ce serait là le célèbre Frederick? Éloignez-vous, spectre, laisseznous, fantôme ! . . . Ainsi dit la jeunesse ; et nous sommes dans notre droit.

c Notre âge est sans pitié. »

Cependant le héros de cette rentrée intempestive, ce vieux reste de comédien que le public a supporté, et même applaudi le premier jour, devinant ce mépris, se demande en tremblant, si c'est à lui qu'on en veut, et ce qu'il a fait pour déplaire à ces gens-là ? — Ce n'est pas à toi, vieillard, que s'adressent tant de repu-

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gnanceSy c'est à ta vieillesse. Quel est rhomme qui vieillira plus vite, que celui dont la vie entière est en spectacle ? Les passions qu'il représente sont bornées, les événements dans lesquels il s'agite sont comptés, il a eu chaque jour une passipn nouvelle ; il agit pendant que les curieux se regardent, il parle pendant que les oisifs se taisent, il marche, et les spectateurs sont assis ; il est bien vite au bout de son compte, il a bientôt touché le bicjacet !

xvra

Samafodie. — Sa mort. — Les obgèqaes« — Discours de Victor Hago — Discours de V. Eagèoe Moreaa. — Discours de M. Ferdinaad Dngaé. — Poésie de M. Jean Richepio. — Nonf^l-Siillf. ^ ÉpilofM.

Frédérick-Lenmitre tomba malade au commencement du mois de décembre 1875. Il commença par avoir une sorte de paralysie de la langue. A la paralysie succéda une douleur aiguë; un ulcère venait de se déclarer. On lutta, en vain, contre le mal. Le jour arriva où l'on parla d'amputation; mais l'état toujours de plus en plus faible du vieillard fit hésiter les médecins, qui s'y décidèrent trop tard.

Le mercredi 26 janvier 1876, il rendait le dernier soupir.

Il mourait d'un ulcère à la langue.

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