‹ Frédérick-Lemaître et son temps, 1800-1876Chapitre 19 sur 45 · JUGEMENT · texte numérisé non relu

JUGEMENT

Alleudu qu'il résulte de linslruclion et des débats contradictoires que Barba a traité de l'achat de la pièce de Eoberl-Macaire avec l'un des auteurs de cette pièce; que cet auteur ne lui a pas livré le manuscrit de celte pièce, qui se trouvait entre les mains de Frédérick-Lemaître, co-auteur de ladite pièce;

Que le sieur Barba, lorsque Frédérick-Lemaître est venu à Paris, s'est adressé à lui pour obtenir la remise du manuscrit, en exécution de son traité ;

Que le sieur F'rédérick-Lemaître s'est refusé à la remise du manuscrit, en déclarant qu'il ne consentait pas à ce que la pièce de Robert-Macaire fut imprimée;

Qu'au mépris de ces refus. Barba s'est procuré la pièce en la faisant sténographier sur le théâtre où elle se représentait;

Qu'au mépris des droits d'auteur du sieur Frédérick- Lemaître, il a imprimé la pièce de Robert-Macaire, ce qui constitue le délit prévu par les articles 425 et 427 du Code pénal ;

Le tribunal condamne Barba à 200 /rancs d'amende;

FKEDERICK-LEMAITHE. 169

Slnhiaiil ?iii- les condus-ions de lu i)arlic civile a lia de doniiiiages-inlérêts, le condamne à payer à Frédéi'ick-Leniailre la somme de mille fiancs :

Ordonne l'afficlic du [u^ seul jiigcmenl au nombre de cinquante exemplaii'es.

Barba et Frederick interjetèrent tous deux appel de ce jugement.

L'affaire vint à la cour d'appel le 18 février

Nous empruntons encore le compte rendu à la Gazette des Tribunaux.

COUR ROYALE DE PARIS (Appels corhectionnels).

(Présidence de M. Jacquinol-Godard.)

Audiences des S et IS février.

M. FRÉDÉRICK-LEMAÎTRE ET M BARBA. — COXTREFAf.ON DE

Robert-Macaire.

Les faits de cette cause sont bien connus par les détails dans lesquels nous sommes entrés en rendant compte des débats qui ont eu lieu devant la 6'' chambre correctionnelle.

M. Barba, libraire, condamné à :200 francs d'amende pour délit de contrefaçon de la pièce de liobevL-Macaire,

ilO FRP:DERICK-LEMAlTaE.

et à 1,000 francs de dommages-intérêts an profit de M. Frédérick-Lemaître, l'ua des auteurs, a interjeté appel ; il a persisté à déclarer que M. Bezou, libraire, avait acquis de MM. Antier et Saint-Amant, deux des auteui's de la pièce, le manuscrit moyennant 400 francs. Cet acte enregistré a été rétrocédé à M. Barba. Il s'agissait d'exécuter le traité; M. Frédérick-Lemaître, en voyage à Londres lors de la vente, avait promis verbalement, à son retour, la livraison du manuscrit; mais comme il différait de jour en jour de remplir cet engagement , M. Barba prit le parti d'envoyer aux représentations de la Porte-Saint-Martin, des jeunes gens étrangers à la sténographie, mais qui, à l'aide de leurs notes et d'un prodigieux effort de mémoire, parvinrent à en faire une copie littérale.

M. Antier, homme de lettres, dépose que lui et M. Saint-Amant étaient, en effet, auteurs de Roberl- Macaire, conjointement avec M. Frédérick-Lemaître; cependant il avait été convenu que les deux premiers garderaient l'anonyme et que le nom de Frédérick- Lemaître figurerait seul sur l'affiche. M. Frederick exigea de plus que pendant un certain temps la pièce ne fût pas imprimée, afin de se réserver exclusivement la possibilité de la jouer en province. On supposait que les droits d'auteurs, plus productifs, feraient une compensation suffisante avec le défaut de vente du manuscrit. Au re^^te, la durée de cette prohibition n'avait pas été fixée.

M. le jirosidenl : — Ce n'est pas vous qui avez livré le manuscrit?

M. Anlier : — Non, monsieur, la pièce a été prise au vol, et très-mal sténographiée.

Af. Barba: — Dites, au contraire, fort bien; les témoins ont déclaré que Roberl-Macaire a été rendu mot pour mot.

AI. Anticr : — Des scènes entières ont été étranglées.

M. Barba: — Tant mieux !*on aura élagué tout ce qu'il y avait de mauvais.

M. Mourier, directeur du théâtre des Folies-Dramatiques, déclare que M. Frédérick-Lemaître, en jouant d'abord à son théâtre Robert- Macaire , avant de le représenter à la Porte-Saint-Martin, avait expressément déclaré qu'il ne voulait point que la pièce fût imprimée. De cette manière les directeurs des théâtres de départements ne pouvaient pas user, en quelque sorte, la pièce, en faisant jouer le principal rôle par l'acteur comique de leur troupe avant la tournée que se pro • posait de faire M. Frederick dans toutes les parties de la France.

M* Lateri'ade, avocat de M. Barba, établit, pour faire tomber le jugement de première instance, trois propositions : 1° il n'y a pas de délit véritable de contrefaçon loi'sque l'on s'est rendu cessionnaire de l'un ou de plusieurs des autears; 2° la vente faite par l'un des sociétaires oblige ses co-sociétaires; 3° la loi de 1793 ne permet point les poursuites en contrefaçon lorsqu'il

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n'y a point eu édition primitive de l'ouvrage original, et lorsque le dépôt préalable de deux exemplaires de l'édition originale n'a pas été fait à la Bibliothèque nationale.

M* Syrot a réduit la cause à des proportions plus resserrées, croyant pouvoir écarter le luxe des fias de non-rccevoir employées par son adversaire. Il a présenté M, Frédérick-Lemaître comme le plus actif collaborateur de la pièce de Rohert-Macaire ; toute la difficulté d'une pareille composition se trouvait dans la mise en scène, et il y a employé deux mois de sou temps. En résumé, la pièce a été imprimée sans le consentement de tous les auteurs, il y a contrefaçon d'après le texte précis du Code pénal.

Quant aux dommages et intérêts. M* Syrot a soutenu l'appel incident de M. Frederick, et s'est efforcé d'établir que les premiers juges ont accordé une trop faible indemnité. Pendant l'instance de police correctionnelle, et même après le jugement qui avait une force non légale, mais morale de chose jugée, M. Barba s'est permis de continuer la vente de l'ouvrage contrefait, et de multiplier ainsi ses profits illégitimes. M. Barba n'a pas craint de faire imprimer en regard du titre qu'il poursuivrait les contrefacteurs ; en vérité, Robert- Macajre a trouvé son maître.

M. Didelot, substitut du procureur général, a conclu à la confirmation du jugement, sauf à la Cour à aug-

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menter la quotité des dommages el intérêts, si elle le juge convenable.

La Cour, après une demi-heure de délibération, dans la chambre du conseil, a rendu l'arrêt suivunt :

« Statuant sur les appels respectifs ;

« En ce qui touche la fin de non-recevoir ;

« Considérant qu'en subordonnant la poursuite du contrefacteur au dépôt des deux exemplaires de l'ouvrage, et en réglant les effets de celte poursuite, les articles 4 et 6 de la loi du 19 juillet 1193 ne disposent que pour le cas où l'ouvrage a été mis au jour par la voie de l'impression, et qu'à l'égard des écrits non publiés, le droit de propriété au préjudice duquel toute édition non au'.oi'isée constitue le délit de contrefaçon, résulte, conformément à l'article l'"'" de la loi précitée, de la seule qualité d'auteur ;

« En ce qui touche le fond, adoptant les motifs des premiers juges ;

u Considérant que les dommages-intérêts ont été proportionnés au préjudice occasionné à Frédérick- Lemaître par le délit;

« Sans s'arrêter aux appels de Barba et de Frédérick- Lemaître ;

« La Cour confirme, et condamne les appelants chacun aux dépens de leur appel. «

Le point le plus curieux de ce procès, c'est

qu'il en résulte que la version exacte de Robert- Macaire n'existe pas, et que les rares exemplaires que l'on trouve aujourd'hui, ne reproduisent pas fidèlement la pièce telle qu'elle fut représentée.

Les contemporains de Frederick. — Lockroy. — Ligier. Bocage. — Beanvallet. — Mélingue. — Mlle Mars. Mlle Georges. — Madame Dorval.

Nous avons parcouru la belle époque de Frederick, que nous avons déjà suivi dans Pàchard d'Arlington, Robert-Macaire, Lucrèce Borgia !

Avant de continuer, traçons à la hâte l'esquisse de ceux qui tenaient avec lui le sceptre du théâtre.

On verra le beau temps que ce fut !

Jamais, en effet, l'art dramatique n'avait été si bien servi. Comptons ensemble : Lokroy, Ligier, Bocage, Beauvallet et Mélingue, et puis les dominant tous, Frederick ! Ce n'est pas tout. Et Mars ! et Georges ! et Dorval !

nr. FREDERICK-LK.MAITHK.

Gomment voulez-vous qu'avec de pareils prêtres la foule ne vienne point à l'autel ! Chacun d'eux était né pour rendre un sentiment, une manière, et si l'on eut pu les réunir on aurait eu le spectacle le plus complètement manifeste de la vie humaine. Malheureusement, au théâtre, les génies dramatiques s'évitent au lieu de chercher à se compléter. Ce qui se passe derrière les coulisses est toujours si petit! Comment se fitil, par exemple, que Frédérick-Lemaitre, Bocage et Mme Dorval n'aient jamais été plus souvent employés ensemble ? Leur vraie place à tous trois était à la Porte-Saint-Martin : c'est là qu'ils avaient grandi, qu'ils s'étaient développés, qu'ils avaient eu leurs plus beaux moments de hardiesse, de verve et de naturel ; c'est là que Frederick avait créé Ravenswood, Robert-Macaire, Richard d'Arhngton; et Bocage, Antony, Buridan; et Mme Dorval, Adèle Hervey, Marion Delorme. Les directeurs habiles auraient dû enchaîner avec des chaînes d'or (ce sont les plus solides), les destinées de ces trois acteurs à la Porte-Saint-Martin. Nous n'ignorons pas, encore une fois, que ce sont des

FilKDEUICK-LKMArriU:. 1"

bétes féroces bien difficiles, à conduire que de grands talents dramalif[ues -. Carter et Van-Amburg en avaient conduit bien d'autres.

Tous ces jeunes talents étaient d'autant plus faits pour se compléter, que chacun d'eux avait une sorte de spécialité.

Bocage avait la passion, la mélancolie, l'ironie amére, l'àprelé misanthropique ; Ligier, l'art, l'éloquence, l'entraînement ; Beauvallet, la chaleur, la jeunesse, la noblesse et la poésie; son débit avait une suavité et une ampleur bien rares, à une époque ou les acteurs cherchaient le naturel. A Mélingue étaient échus l'esprit, la bravoure, l'allure et la gaieté. Personne mieux que lui n'exprimait le courage insouciant, la hardiesse cordiale, la franchise souriante, prête à soutenir son dire à grands coups d'épée. C'était la personnification du héros bon enfant, de cape et d'épée^ qui traverse sans être étonné les aventures les plus compliquées et les plus romanesques.

Tant de talents ensemble ! que de guerres sourdes, de jalousies secrètes, de vilenies ! ce que l'on va faire pour avoir un rôle, et pour l'ar-

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racher à son voisin ! que de petites escarmouches et de petites infamies !

Frédérick-Lemaitre vient de quitter l'Ambigu pour la Porte-Saint-Martin. Remplacer un acteur de ce mérite était chose difficile.

On jette les yeux sur Beauvallet. Le directeur de l'Ambigu lui propose de l'engager à des conditions superbes. Il accepte. Nous le voyons débuter au boulevard par le rôle de Cardillac, une création récente de Frederick. L'écueil est à craindre. Comment égaler ce grand modèle ? Aussi, le jour de son début, Beauvallet a la fièvre. Des camarades charitables lui disent, pour l'encourager.

— Sois tranquille, on va te siffler à mort ! Après Frederick, mon cher, que veux-tu? C'est impossible autrement.

Beauvallet triomphe de ses craintes, fait appel à tout son aplomb, et affronte vaillamment la rampe. On sait que le rôle débute par une scène mimée que l'orchestre accompagne et les titis attendaient avec impatience que le comédien s'exprimât autrement que par gestes. Enfin Beauvallet ouvre la bouche et prononce la

FRÉDEUIGK-LEMAITUE. ITO

première phrase de son rôle, qui est celle-ci :

— Eilcore une fois sauvé !

Un murmure de surprise court dans la salle ; puis une voix rauque d'homme du peuple s'exclame du haut du poulailler :

— Gré nom ! pus qiiçk de gueule !

Frederick avait un cheval. Beauvallet en

achète un, sur lequel il arrivait triomphalement, chaque jour, à la porte de l'Ambigu.

Frederick ayant fait l'acquisition d'un tilbury, Beauvallet jugea convenable d'en avoir un à son tour. Deux mois après, il le revendit à la porte.

— C'est dommage, lui dit un de ses camarades. Pourquoi t'en es-tu défait?

— Pour payer le cheval, parbleu !

Cinq ou six jours après le cheval alla retrouver le tilbury.

— Quoi, tu as aussi vendu ton cheval noir ?

— Tiens! merci !... tu es bon. Et payer le tilbury ?

Mais tout bien pesé, les autres étaient des masques ; Frederick était un homme. Il avait le panthéisme intelligent. Lui seul emplissait le

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drame, lui soufflait la vie, le pétrissait clans ses mains puissantes. Que lui importait le temps, le costume, le héros, la situation ou l'âge ! Il saisissait la vie dans son énergie et le cri dans son explosion.

Voilà pourquoi Frederick était le seul partner qui fût digne de madame Dorval, aux excès duquel elle ne descendait jamais, mais qu'elle sauvait par une grâce ineffable. Tandis qu'elle s'abandonnait, charmante, à toutes les inspirations de son cœur, mademoiselle Georges, de son côté, était remplie à l'excès de violences, de colères, de tendresses et d'emportements.

Il fallait voir aussi madame Dorval à côté de mademoiselle Mars. C'était Là un spectacle à la fois rare, inattendu, ravissant, quand chacune de ces deux femmes, obéissant, à son insu, à l'entraînement, à la toute -puissance, à l'inspiration de sa voisine, hésite, et sans trouble, au contraire, avec la volonté la plus entière, s'avance heureuse et fière dans des sentiers qui ne sont pas frayés par elle ! Madame Dorval était la femme du peuple, violente et sans frein, sans loi ni règle, comédienne par hasard et par

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instinct, comme mademoiselle Mars était la comédienne par la nature et par l'étude; comédienne avec son cœur comme mademoiselle Mars était comédienne avec son esprit ; madame Dorval était le soutien délirant et déguenillé du 'drame moderne, mademoiselle Mars était le chaste et correct interprète de la vieille comédie!

c Ni le même visage, s'écrie Jules Janin, ni le maintien, ni le sourire, ni le regard ; rien de commun entre ces deux créatures, parties de si haut et de si bas, et qui se rencontrent dans le même poème, inspirées des plus tendres et des plus violentes passions, afin, sans doute, que chacune de ces créatures mortelles, eût sa part dans cette œuvre impérissable, et se fit son domaine au milieu de l'univers que le grand poète avait découvert. »

Écoutez ! Soyez attentifs ! Mademoiselle Mars élève la voix pour réciter les beaux vers de Molière ou la prose musquée de Marivaux ; ne croyez-vous pas entendre la voix argentine d'une duchesse de Louis XIV, de Louis XV ? Cette voix d'un si beau timbré, à l'accent net et vrai,

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c'est l'écho même de Versailles ou de Trianon ! En ce moment votre oreille attentive et charmée confond, dans son admiration reconnaissante, le poète et la comédienne ; il vous semble à vous-même que vous êtes devenu un des seigneurs des petits appartements, et que vous avez été présenté, naguère, à cette duchesse éloquente. Ah ! dites-vous, que je suis aise de me voir si complètement duc et pair et cordon bleu, et que j'ai bien fait de me vêtir de mon justaucorps à revers!

Mademoiselle Mars, on voyait qu'elle était venue en carrosse ; elle portait élégamment les belles robes de la grande faiseuse, mademoiselle Victorine ; elle étudiait aux lumières, avant d'acheter une robe, les nuances diverses du ^ blanc, du bleu et du rose; elle avait même donné son nom à une espèce de couleur d'un rose à part, et charmant aux lumières, qu'on appelait le rose de mademoiselle Mars. Elle était souriante, élégante et parée à ravir. Une déesse eût avoué ses amples vêtements ; une Grâce eût envié sa fraîche ceinture. Elle avait le don exquis de tout voir, de tout comprendre et de

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tout savoir. Elle savait attaquer, elle savait se défendre ; elle sentait bon ; et des pieds à la tète, de la pointe des cheveux aux petits jours de ses bas de soie, elle était vraiment au meilleur gré des plus difficiles. Aussi bien elle marchait, la tête haute, entre mille déférences et mille respects.

Cependant. . . sauve qui peut! Voici madame Dorval ! Madame Dorval. . . c'était le fantôme, l'extase et l'agonie ; à la voir, on voyait tout de suite qu'elle n'était pas venue même en fiacre ; elle venait, haletante, de la rue et du carrefour, à pieds, les souHers éculés, et les cheveux épars. Sa robe, à peine attachée à ses épaules blanches,ne tient pas à son corset; on voit battre à travers sa robe en coton, son cœur gonflé de mille douleurs, et certes elle ne songe pas à le réprimer. Quant à son geste, elle n'a pas de geste. Elle va, elle vient, elle crie, elle pleure, elle sourit, selon le caprice et la volonté de la minute présente; elle obéit librement.. . à toutes les passions vulgaires, et toutes les passions lui conviennent, pourvu qu'elles soient vulgaires.

Dans son drame, elle fuit l'esprit, elle fuit

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le style, elle a peur de l'ironie ; elle a horreur du sourire ; le fard l'écrase, et la conversation la perd. Donnez-lui l'exclamation, les frénésies, les colères, les désespoirs ! Gomme aussi, prenez garde aux perles, aux diamants, à la couronne, à l'habit de satin, au manteau de velours. . . ! Elle arrache, à la fois, de sa tête brûlante, et ses cheveux et la couronne qui les pare ; elle va déchirer ses dentelles en voulant se meurtrir le sein ; le soulier de satin la gêne, comme la robe en satin. Malgré sa belle robe, elle se vautrera par terre dans la poussière et dans le sang, s'il le faut. Que font la robe et l'ornement à madame Dorval? Elle les laisse à mademoiselle Mars !

Mademoiselle Georges tenait le milieu entre ces deux écoles dramatiques.

Voici comment nous la dépeint Théophile Gautier dans l'article qu'il consacra à sa représentation de retraite, donnée le 21 mai 1849, au théâtre des Italiens.

« Jamais carrière dramatique ne fut mieux remplie que celle de mademoiselle Georges ; douée d'une beauté qui semble appartenir à une

race disparue et avoir transporté la durée du marbre dans une chose ordinairement si fragile et si fugitive, que sa comparaison naturelle est une fleur, mademoiselle Georges a rendu des services égaux aux deux écoles ; personne n'a mieux joué le drame ; les classiques et les romantiques la réclament exclusivement. « Quelle Clytemnestre ! » s'écrient les uns. — « Quelle Lucrèce Borgia ! » s'écrient les autres. Racine et Hugo l'avouent pour prétresse et lui confient leurs plus grands rôles.

« Par la pureté sculpturale de ses lignes, par cette majesté naturelle qui l'a sacrée reine de théâtre à l'âge des ingénues, par cet imposant aspect dont la Melpoméne de Velletri donne l'idée, elle était la réalisation la plus complète du rêve de la muse tragique, comme, par sa voix sonore et profonde, son rire impérieux, son geste naturel et fier, son regard plein de noires menaces ou de séductions enivrantes, par quelque chose de violent et de hardi, de familièrement hautain et de simplement terrible, elle eût paru à Shakespeare l'héroïne formée exprès pour ses vastes drames.

18(3 frederick-lp:mâitre.

« De longtemps, on ne verra une pareille Agrippine, une semblable Clytemnestre ; ni Lucrèce Borgia, ni Marie Tuclor ne trouveront une interprète de cette force ; le souvenir de mademoiselle Georges se mêlera toujours à ces deux formidables rôles, où elle a vraiment collaboré avec le poète, et ceux qui n'auront pu voiries deux pièces jouées par la grande actrice n'en comprendront pas aussi bien l'effet irrésistible, immense.

« Souvent, dans notre carrière de feuilletoniste, nous avons eu à regretter des retraites, à jeter des fleurs sur ces comédiens si glorifiés qui rentrent dans l'oubli, et ce spectacle nous a toujours inspiré une tristesse profonde.

« Aucun artiste n'a certainement les jouissances d'amour-propre de l'acteur ; — quand nous disons acteur, l'épithète de bon est sousentendue ; — sa gloire lui est escomptée surle-champ, et il n'a pas besoin d'attendre d'èlre un buste de marbre pour se voir triomphalement couronné de lauriers. Les bouquets pleuvent sur lui de l'avant-scène ; les mains gantées de blanc des fashionnables et des belles dames ne

dédaignent pas de se rapprocher en sa faveur ; on le fait revenir après la chute du rideau ; on crie, on trépigne, on hurle, on cogne le plancher avec sa canne, on casse les banquettes, on mettrait volontiers le feu au théâtre pour lui exprimer plus chaudement son admiration ; mais, s'il a cette douce satisfaction d'être applaudi tout vif et de toucher sa renommée du doigt, il a aussi ce malheur de ne rien laisser de lui et d'être oublié ou contesté après sa mort. La chose a déjà lieu pour Talma, qui est à peine refroidi dans son suaire drapé à l'antique ; la jeune génération sourit aux miracles qu'en racontent les hommes de l'Empire, et préfère le couplet de Frederick, dans l'Auberge des Adrets, à la napoléonienne perruque de Sylla. »

Tels étaient en quelques mots les camarades et les rivaux de Frédérick-Lemaître.

Sa gloire survivra à la leur ; c'est dire quel était son génie !

Son réengagement à la Porte-saint-Martin, — Il va aux Variétés. — Le Marquis de Brunoy. — Reprise du Barbier d'Aragon. — Kean. — Anecdotes. — Buy-Blas. — Visite d'Alexandre Dumas à Victor Hugo. — Le prince d'Orléans. — M. Guizot. — Amener Joly. — Le théâtre de la Renaissance. — La première représentation.

Le 11 juillet 1835, Frederick était réengagé à la Porte-Saint-Martin, où il débuta le 17 août 1835, dans une reprise de F Auberge des Adrets. Mais la direction allait mal et Frederick repartit en province.

Ce ne fut que le 11 mars 1836 qu'il revint à Paris, signer un engagement avec le théâtre des Variétés, où sa présence étonna tout son public ordinaire.

Le 14 mars il débuta dans le Marquis de

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Bruno}'. La pièce était mauvaise et n'eut pas de succès.

Frederick s'attira, sans motif, la colère des journaux, le jour de la première représentation: au moment le plus pathétique un spectateur se met à crier :

— Vous n'êtes qu'un vieux blagueur !

La presse se servit, comme d'un prétexte, de cette exclamation pour tomber sur le transfuge.

On annonce que Frédéiick-Lemaîtic va reprench'e le Barbier du roi d'Aragon, qu'il a joué à la Poi'te- Saint-Martin. Qui se souvient de cela? Ce n'est assurément pas nous, et cependant nous devrions le savoirmieux que personne. Cel autour est tout a fait usé pour Paris.

(Courrier des Tiiéâtres.)

Le Courrier Français s'écrie :

Tu l'as voulu, marquis de Brunoy ! De deux choses l'une : ou tu avais de l'esprit, et tu devais prévoir ce qui t'arrive ; ou tu n'étais qu'un sot, et tu mérites ton destin.

190 fredp:r!C1vLemaitri:.

Le Marquis de Brunoy disparut bientôt de rafflclie pour faire place à la reprise du Barbier d'Aragon, qui n'eut encore qu'un petit nombre de représentations.

Enfin arriva Keaii !

La première devait avoir lieu au mois de juin, et ne fut donnée que le 31 août 1836. Le retard était attribué, sur l'affiche, à une indisposition de Frederick. Malheureusement il était rencontré partout, à pied, ou dans sa calèche a deux chevaux. La vérité était qu'il y avait eu des explications relatives à son congé entre lui et le théâtre, et qu'on en attendait la solution pour représenter la pièce immédiatement après les fêtes de juillet.

Kean obtint un succès considérable. Alexandre Dumas avait touché juste, Kean et Frédérick-Lemaitre se confondaient alors l'un dans l'autre, et qui disait celui-ci, disait celui-là. L'auteur avait bien raconté, avec sa violence et son esprit de tous les jours, cette existence de maître d'armes et de bateleur, d'ivrogne et de Lovelace, d'enfant gâté par le succès et d'homme corrompu par tous les vices.

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Frederick était vraiment tout cela !

Frederick semblait s'être si bien identifié avec son rôle, qu'il n'arrivait jamais au théâtre sans avoir largement sacrifié au dieu du pampre, et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il semblait devoir à cette surexcitation même ses plus grands effets d'excessive sensibilité; de lyrisme et d'audace.

Un soir, il fit attendre le public pendant quarante-cinq minutes. La salle était dans une indignation terrible. On menaçait de briser les violons de l'orchestre, dont la musique beaucoup trop prolongée agaçait les spectateurs au lieu de calmer les ennuis de l'attente. Le théâtre avait en vain commandé une battue chez les restaurateurs et dans les estaminets du voisinage. Point de Frederick. Enfin on le vit paraître, mais il aurait eu besoin, ce soir-là, comme Silène, d'être soutenu par les nymphes.

— Holà ! cria-t-il, place au théâtre !

— Vous n'entrerez pas ainsi en scène ! dit le régisseur furieux. On va rembourser le public, et vous payerez le dommage.

192 fr?:derick-lemaitre.

— Ah ! ma foi, ce sera justice ! fit Dumas, présent à l'altercation.

— Paix ! . . . taisez vos becs, dit l'émule de Silène, ou je vous casse ! (Textuel.)

A ces mots il montre son poing d'hercule à ceux qui veulent le retenir, envoie l'auteur de Kean rouler contre un décor, et crie d'une voix formidable :

— Qu'on lève le rideau !

Sans doute le public va l'écraser de sa colère. Pas du tout. Le grand acteur, en cette suprême occurrence, domine le trouble de son cerveau, fait appel à son génie, et subjugue par une entrée magnifique la salle orageuse. Les applaudissements éclatent en triple salve.

On arrive à certain passage de la pièce ou Kean déplore ses excès et ses désordres. Encore ému par la scène des coulisses et sentant avec vivacité le malheur de sa passion, Frederick abandonne la prose de Dumas, pour improviser un thème subhme, plein de regrets et de larmes, qui jette la salle entière dans le transport. Pendant cinq minutes, un tonnerre de bravos ne lui

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permet pas de continuer son rôle. On applaudit du parterre aux combles. C'est un délire.

Avisant tout près de là, dans une avant-scène, Alexandre Dumas confondu, Frederick s'approche, et lui jette au visage cette phrase triviale et railleuse :

— Hein, cadet, ça te la coupe ! (Toujours textuel.)

Ce trait peint complètement l'homme, — bizarre mélange de grotesque et de sublime ; de cynisme et d'élévation.

Après le succès de Kean, Frederick consentit à jouer Scipion ou le Beau-Père (15 décembre 1836), Nathalie (19 janvier 1837), et quitta les Variétés. Harel, qui ne pouvait se passer de lui, lui fit de nouvelles propositions qu'il refusa pour partir en province. Tout le monde avait à se plaindre de Harel.

Sur ces entrefaites, Alexandre Dumas vint chez Hugo, et lui raconta une conversation qu'il avait eue avec le prince d'Orléans. Le prince s'informant pourquoi il ne faisait plus rien jouer, il lui avait répondu que la littéra-

19i FREDERICK-LEMAITRE.

tiire nouvelle n'avait pas de théâtre; qu'elle n'avait jamais été chez elle au Théâtre-Français, qu'elle y avait été quelquefois tolérée, jamais acceptée; que la vraie scène eût été la Porte-Saint-Martin, mais que les procédés de son directeur en avaient éloigné tout ce qui avait du talent ou seulement de la dignité, et qu'on y était tombé aux exhibitions de ménageries ambulantes ; qu'entre le Théâtre-Français, voué aux mots, et la Porte-Saint-Martin vouée aux bétes, l'art moderne était sur le pavé. Il avait ajouté que ce n'était pas lui seul qui se plaignait, que tous les auteurs du drame disaient comme lui, à commencer par Victor Hugo, qui ne faisait plus de pièces que de loin en loin, et qui en aurait fait deux par an s'il avait eu un théâtre.

Le duc d'Orléans avait dit que c'était là, en effet, un état de choses impossible, que l'art contemporain avait droit à un théâtre et qu'il en parlerait â M. Guizot.

— Maintenant, conclut Alexandre Dumas, il faut que vous alliez voir Guizot. J'ai persuadé le prince, persuadez le ministre.

FREDKRICK-r.KMAITlîE. 195

— Un théâtre, c'est très-bien, dit Victor Hugo, mais il faudrait un directeur.

Dumas n'avait personne dont il pût répondre.

— Connaissez-vous quelqu'un, vous? demanda-t-il à Victor Hugo.

— Oui et non. Je reçois un journal de théâtre qui est entièrement dans nos idées, et qui nous défend tous les deux, évidemment avec conviction et sans arrière-pensée, car le brave garçon qui fait ce journal ne vient pas même chercher des remerciements, et je ne l'ai pas vu quatre fois. Je crois donc en lui précisément parce que je ne le connais pas. On m'a dit que son rêve serait d'être directeur de théâtre. C'est le directeur du VeiH-Vert.

— Anténor Joly ! mais il n'a pas le sou.

■ — Avec un privilège il trouvera de l'argent.

Ce privilège fut immédiatement signé, mais Anténor Joly ne trouva de l'argent que 22 mois après, et sa première visite fut pour Hugo, auquel il demanda une œuvre.

Pendant que Hugo écrivait Ruy-Blas, Joly venait le voir souvent, le consultait sur l'emplacement du nouveau théâtre, lui amenait des

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architectes. Victor Hugo était pour un terrain qui se trouvait libre près de la porte Saint- Denis, et pour appeler le théâtre Théâtre de la Porte-Saint-Denis. L'affaire ne se fit pas, à son grand déplaisir, et ils en furent réduits au théâtre Ventadour. Tout ce qu'on put faire pour lui, ce fut de changer son nom, et d'appeler ce tombeau, Tliéàtre de la Renaissance.

Avant de promettre /?wy-^/as, l'auteur s'était enquis de la troupe. On lui avait présenté une liste d'acteurs de vaudevilles et de province. Il avait demandé Frederick- Lemaître ; c'avait été, du reste, sa seule condition. Il avait voulu, à ce théâtre qu'il avait donné pour rien, et dont on avait offert une fois à M. Anténor Joly soixante mille francs, les mêmes conditions qu'au Théâtre-Français et à la Porte-Saint- Martin.

Frederick faisait une tournée en province, un mot d'Anténor Joly le fit revenir en grande hâte. Le théâtre était tout à refaire à l'intérieur et livré aux ouvriers, fauteur, pour ne pas lire au bruit des coups de marteau, fit venir les acteurs chez lui. Frederick fut radieux auxtrois

premiers actes, inquiet au quatrième, sombre au cinquième, et puis s'esquiva sans rien dire.

On ne pouvait répéter au théâtre. Anténor Joly avait obtenu qu'on lui prêtât la salle du Conservatoire. Ce fut là que le lendemain l'auteur distribua les rôles. P'rédérick reçut le sien d'un air résigné, mais il y eut à peine jeté les yeux, qu'il poussa un cri d'étonnement et de joie :

— C'est donc Ruy-Blas que je joue?

Il avait cru que c'était don César.

Le soir de la première représentation, la salle n'était pas terminée; les portes des loges, posées précipitamment grinçaient sur leurs gonds et ne fermaient pas; les calorifères ne chauffaient pas ; le froid de novembre glaçait les spectateurs. Les femmes furent obligées de remettre leurs manteaux, leurs fourrures et leurs chapeaux, et les hommes leurs paletots. On remarqua que le duc d'Orléans eut la politesse de rester en habit. Les trois premiers actes très-bien joués, et plus que très-bien, par Frederick, saisirent la salle. Le quatrième, que Saint-Firmin dit avec une verve spirituelle,

198 FRÉDÉRir.K-LEMAITRE.

fut moins heureux, mais le succès reprit plus énergiquement au cinquième, où Frederick dépassa les plus grands comédiens. La manière dont il arracha le pardessus de la livrée, dont il alla tirer le verrou, dont il frappa l'épée sur la table, dont il dit à don Salluste :

Tenez, Pour un homme d'esprit, vraiment, vous m'étonnez ;

dont il revint demander pardon à la reine, dont il but le poison, tout fut grand, vrai, profond, splendide, et le poète eut cette joie si vraie de voir vivre la figure qu'il avait rêvée.

La presse fut, en général, favorable à Ruy- Blas. Il y vint du monde. Dès la seconde représentation, il y eut un coup de sifflet au troisième acte, quand Ruy-Blas ramasse le mouchoir de don Salluste, et il y en eut plusieurs au quatrième. Il y en eut davantage aux représentations suivantes, et le quatrième acte fut de plus en plus attaqué. Les acteurs disaient que c'était la musique qui voulait tuer le drame pour avoir le théâtre à elle seule. Frederick sortant de scène après le troisième acte, montra à l'auteur

un individu assis au parterre qu'il affirma avoir vu siffler. A la représentation suivante, le siffleur était à la même place. Victor Hugo, qui voulait en avoir le cœur net, alla dans la salle, au troisième acte. Gomme toujours la scène entre Ruy-Blas et don Salluste rencontra de la résistance. Au moment où Ruy-Blas ramassa le mouchoir, Victor Hugo vit l'inconnu porter à sa bouche un petit instrument, et un sifflement aigu retentit. L'auteur n'avait pas été seul à voir ce geste, Frederick, qui avait à dire à don Salluste :

Sauvons ce peuple! osons être grands! et frappons ! Otons l'ombre à l'intrigue et le masque...

n'acheva pas le vers à don Salluste, s'avança jusqu'à la rampe, regarda le claqueur en face, et lui dit :

Aux fripons !

L'allusion fut saisie au vol, et saluée par un tonnerre d'applaudissements.

L'Alchimiste. — Zacharie ou l'Avare de Florence. — Il jette sa perruque au parterre. — Trente-neuf jours de captivité.

— Le cornet de Robert-Macaire. — Vautrin. — La censure.

— Faillite de Harel. — Vautrin défendu par Théophile Gautier. — Paris le Bohémien. — Les biographes infidèles. — Eugène de Mirecourl. — Un homme sans fard et sans chemise.

Ruy-Blas fournit une honorable carrière.

Le 15 avril 1839, Frederick parut dans P Alchimiste, dont le sujet était tiré d'un conte italien de Grazzini, imité par Dumas.

C'était un drame plein d'émotion et de terreur. Ida jouait le rôle de Francesca avec une sensibilité et une passion entraînantes ; Frederick celui de Piazio (l'alchimiste), et en rendit admirablement les diverses nuances. Puis il créa Zacharie en 1841 .

Le drame de Rosier devait être représenté huit jours plus tôt ; mais, par suite de difficultés survenues entre Frederick et Anténor Joly, l'acteur avait refusé tout à coup son service, et la représentation avait dû être ajournée.

Frederick n'avait accepté le rôle qu'à condition qu'on lui donnerait cinquante francs toutes les fois qu'il viendrait répéter. Anténor avait cédé à ses exigences, mais les répétitions menaçaient de ne plus avoir de terme.

Enfin on annonce la première représentation. Le public arrive et se trouve en face de l'affiche ci-dessous :

REIiACHE

par refus de M. Frédérick-Lemaitre de jouer son rôle.

On en conviendra, le tour était violent. Toute la presse jette feu et flamme et prend parti contre l'artiste. Celui-ci, épouvanté de l'arrêt de ce tribunal, dont il ne peut décliner la compétence, juge prudent de ne plus lutter avec la direction. Il entre en scène, et le parterre le

202 FREDEHICK-LEMÂITRE.

siffle avec rage. Mais l'adroit comédien ne se déconcerte pas.

S'avançant au bord de la rampe, il débite ce petit discours :

— Je suis vraiment confus, messieurs, de l'accueil enthousiaste que vous daignez me faire. Agréez l'expression de ma reconnaissance, et croyez que je vais mettre au service du drame toute ma bonne volonté et tous mqs efforts.

Là-dessus, le vent change ; la girouette appelée public tourne, et Frederick est applaudi comme à ses plus beaux jours.

Il ne parlait pas souvent aux spectateurs avec une aussi remarquable soumission. Parfois il se permit à leur égard certaines impertinences qui lui attirèrent les sévérités de la police. Après ces escapades on l'envoyait de temps à autre coucher au violon.

Un jour, il parie qu'il ôtera sa perruque sur la scène sans fâcher le public. Il l'ôte effectivement : on ne dit mot. Mais cette indulgence l'encourage. Un instant après, il l'ôte de nouveau et l'emploie en guise de mouchoir pour s'essuyer le front. Personne au parterre ne sour-

cille. Surpris de cette longanimité, il prend une troisième fois sa perruque et se mouche dedans. Un tumulte effroyable s'élève, on escalade la rampe, afin de contraindre l'insolent acteur à faire des excuses. Il résiste. La pièce est interrompue, et le commissaire du théâtre envoie le coupable en prison. Il y reste trente-neuf jours. Une fois libre, il se hâte de faire la paix avec le public. Son moyen de rentrer en grâce est fort simple, il se surpasse lui-même, et tout est dit.

L'histoire de Frederick offre vingt circonstances de ce genre. Bien longtemps auparavant, dans Cardillac, il avait déjà lancé sa perruque au parterre. L'outrage fut relevé et puni. Vers 1837, jouant Rohert-Macaire en province, il tire tout à coup de sa poche un sale cornet de papier contenant du tabac, et offre une prise à Bertrand. Le public siffle. Habitué aux revirements de la foule, notre imperturbable scélérat jette le cornet, fouille de nouveau dans sa poche et en ramène une tabatière d'or, dans laquelle il offre une seconde prise à son complice. On bat des mains.

204 FRÉDÉRIGK-LE MAITRE.

— Permettez ! dit Frederick au parterre, le cornet valait mieux : il était dans le sens du rôle. C'est la tabatière d'or qu'il faut siffler î

Mais revenons à Zacharie. Quelques-uns se demandèrent si l'auteur avait voulu faire de ÏAyare de Florence une charge ou une pièce sincère. D'un autre côté tous furent d'avis que Frederick y avait été médiocre. Son physique et ses moyens se prêtaient peu à la physionomie de l'avare. L'homme de la vie et de l'expansion par excellence était tout le contraire de ce qu'il fallait pour jouer un avare ; il avait loujours jeté en prodigue à tous les vents son talent, son génie, sa gloire et sa beauté; il était l'acteur du geste soudain et de l'éclair inattendu, et devait échouer dans les rôles froids et ténébreux.

Un an avant Zacharie^ le 14 mars 1840, Frederick était revenu à la Porte -Saint-Martin jouer le Vautrin de Balzac. La pièce fut sifflée tout du long, malgré le talent déployé par Frederick et Mme Génau.

La pièce, jugée à tort d'une immoralité outrée, prétait en outre, par la mise en scène, à

toutes les plaisanteries; sans compter que Frederick, incorrigible, avait jugé à propos de se faire la tête de Louis-Philippe. Un seul fait : un personnage doit reconnaitre les membres de sa famille dans quatre tableaux pendus aux murs d'un salon. Il nomme ses parents :

— Voici, dit-il, mon oncle, mon cousin, etc. Et les quatre tableaux représentent... des paysages !

Le lendemain Vautrin fut interdit, non pas par le préfet de police, mais par M. de Rémusat, ministre de l'intérieur. En vain Balzac, Victor Hugo et Harel sollicitèrent auprès du ministère : rien n'y fit.

Pendant ce temps les plaisanteries coururent à Paris. On dit que Harel était à Jarnac ; que Mlle Georges venait d'arriver de Caen et qu'elle repartait de suite après s'être assurée d'une glace qui était restée dans sa loge ; que les pauvres acteurs de la Porte-Saint-Martin étaient dans la plus profonde misère; qu'on avait évalué au ministère, les dépenses de la mise en scène de feu Vautrin à douze cents

francs,, et que c'était onze cent soixante-quinze francs de trop. Enfin que Harel, pour être récompensé de la bonne idée de Vautrin, ne demandait que :

Soixante-dix mille francs d'indemnité ;

Une place de préfet ;

Une mention honorable aux deux Chambres;

Un grand cordon ;

Et le drapeau de Mazagran.

Et on ajoutait que si le gouvernement, la littérature et la morale refusaient cela, il y aurait une émeute.

La faillite de Harel vint mettre fin à tant de belle humeur. Harel laissait un passif de 668,384 francs.

A l'occasion de cette faillite, un journal signala ce dernier trait de rouerie administrative à faide duquel Harel fit ses adieux.

Cette feuille dit ;

a Le tribunal de commerce de la Seine, présidé par M. Pepin-Lehalleur, a déclaré en état de faillite ouverte M. Harel, directeur de la Porte- Saint-Martin et gérant de la société en commandite constituée pour l'exploitation du

privilège de ce théâtre. A F actif du. bilan déposé au greffe par M. Harel, nous avons remarqué l'article 13 où figure pour mémoire : l'indemnité à poursuivre soit devant r administration, soit devant le Conseil d'État, à raison de l'interdiction prononcée contre le pacte de famine et VAUTRIN, drames approuvés tous deux par la censure et dont les représentations autorisées par le ministre lui-même, ont été arbitrairement interrompues »

Quelques critiques s'élevèrent contre l'interdiction de Vautrin et demandèrent, en ce cas, à quoi pouvait bien servir la censure, si l'on pouvait confisquer une pièce après coup?

Qu'y avait-il d'immoral dans Vautrin? Le héros était un forçat; mais le forçat, à tort ou à raison, était alors le personnage typique du drame, comme l'Arlequin do la comédie italienne, comme le Scapin de la comédie française ; Scapin, n'ayant plus de maitre grand seigneur à friponner, a bien été obligé de vivre aux dépens du public. Le valet est devenu voleur: Robert-Macaire, c'est Scapin sans place.

208 FREDKRICK-LEMAITRE.

Le défaut de Vautrin était plutôt de manquer de réalité; certains passages faisaient l'effet du rêve et produisaient l'impression vertigineuse que l'on éprouve à la lecture des Treize. Vautrin est proche parent de Ferragus. On est si peu habitué à la fantaisie et au caprice, dans le théâtre moderne, qu'il faut, pour le moindre incident et la moindre sortie, des explications interminables. — Molière n'y regardait pourtant pas de si près: il a besoin d'un bâton, le bâton se trouve tout justement à terre ; il lui faut un Turc, voilà un Turc ; un commissaire, donnez un coup de pied dans le mur, il va en jaillir un commissaire comme un diable d'un joujou à surprise. Tous les gens nécessaires à son action passent précisément sur la place publique, commode décoration de ses comédies. — A cela, vous nous répondrez que M. de Balzac n'était pas Molière; c'est juste, il était M. de Balzac, et c'est encore quelque chose.

En somme, on a été injuste envers cette pièce; les mots, les traits y fourmillent. Le troisième et le quatrième acte sont étincelants de plaisanteries drolatiques, de paradoxes ébou-

FRKDERICK-LEMAITRE. 200

riffants ; il se rencontre çà et là des pages de dialogues dignes de Beaumarchais pour la finesse, la vivacité et le mordant ; il y a là de l'esprit à saupoudrer vingt vaudevilles et autant de mélodrames.

Frédérick-Lemaître fut prodigieux, étourdissant, au-dessus de tout éloge.

C'est décidément, écrivit Th. Gautier, le plus graud comédien du monde : les moindres mots prennent dans sa bouche une profondeur et un accent singuliers, ctt de la phrase la plus insignifiante en apparence, il fai, jaillir une lueur fauve inattendue qui éclaire tout le drame. Comme Protéo, il prend toutes les formes : tantôt vieux baron allem;infl, pied bot et bossu ; tantôt ambassadeur mexicain, grand, gros, basané, avec des favoris violents et un toupet pyramidal. Chez lui, à le voir si bonhomme, en pantalon et en veste de nankin avec un chapeau de planteur, vous le prendriez pour Napoléon à Sainte-Hélène; et tout à l'heure il va se dresser comme un autre Van Amburg, et faire ployer, sous les torrents magnétiques de son regard, toute une ménagerie de forçats en révolte ; ii'onie, tendresse, fureur, sang-froid : toutes les octaves du clavier ont élé parcourues par cet acteur sans rival.

Le 18 avril 1842, les frères Gogniard ayant

210 PHEDEniCK-LEMAITRE.

rouvert la Porle-Saint-IMartin, Frederick y fut rappelé et y fit son entrée dans Ray-Blas, puis il créa Pciris le Bohémien, un vieux mélodrame de Bouchardy, plus noir que l'enfer.

C'est vers cette époque que quelques biographes font aller Frederick au Théâtre-Français.

Il était impossible, dit Mirecourt, dont les biographies ont d'ailleurs le privilège de l'inexactitude, que la Comédie-Française n'appelât point à elle le célèbre artiste. On le fît débuter, rue Richelieu, dans /a pièce qui a pour titre Frédégonde et Brunehaut. I^es anciens de l'orchestre, phalange édentée et classique en diable, cabalèrent en vain contre lui. Sous les applaudissements tumultueux la salle étouffa la rancune de ces vieillards et leurs murmures.

Frederick, jouant Othello, s'éleva comme toujours, à des hauteurs que lui seul peut atteindre.

Certes, l'artiste était à sa place, mais l'homme n'y était plus. Dans la maison de Molière, on a des formes, de la dignité, du savoir-vivre, au moins en apparence, et Frederick avec ses goûts de cabotinage, son manque de tenue, ses moeurs bachiques, se trouvait là complètement dépaysé, la Comédie-Française dut le rendre au boulevard.

Nous avons tenu à reproduire ce passage,

FREDEPJCK-LEMAITRE. 21 1

])Our monlrer jusqu'à quel point l'imagination du biographe peut lui faire dire de sottises. Tout cela est absolument inexact. ,

Au reste, une preuve serait l'aversion qu'il avait pour les sociétaires à cette époque.

Témoin la petite histoire suivante ; nous citons les dates.

Le 13 juillet 1841 les comédiens ordinaires de la Comédie rendaient un grand dîner à leur directeur.

Au milieu du dîner on frappe à la porte.

— Qui va là? demandent les convives.

— Un homme qui veut enfin vous parler sans fard et vous dire ce qu'il a sur le cœur, s'écrie Frederick.

Il entre, laisse tomber son manteau et paraît aux yeux des sociétaires vêtu d'un simple fauxcol et d'une paire de chaussettes.

Tableau !

Mademoiselle de la ] allicre.— Les Mijstèies de Paris. — Loii Césor de Bazan. — La Dame de Sainl-T râpez. — Miss Helen et Macready. — L'n amour d'une semaini^. — Frederick à Londres. — Othello contre Othello. — Suicide de Miss Helen .

Après Paris le Bohémien Frederick reprit quelques-uns de ses meilleurs rôles puis créa Mademoiselle de la Vcï/Zière, d'Adolphe Dumas.

Adolphe Dumas avait déjà fait représenter à rOdéon une pièce intitulée : le Camp des Croisés^ qui avait laissé des souvenirs dans la mémoire des amateurs de beaux vers. Mademoiselle de la V allier e était donc intéressante à bien des points de vue, aussi fut-elle religieusement écoutée par le parterre, habitué à des émotions plus violentes.

FREDERICK-LEMAITHE. 213

Frederick, qui jouait le rôle de Molière, y fut admirable de véhémence, de sensibilité et d'ironie.

Enfin le 19 février 1844 eut lieu la première représentation des Mystères de Paris.

Tout le monde avait dévoré les Mystères de Paris, même les gens qui ne savaient pas lire : ceux-là se les étaient fait réciter par quelque portier érudit et de bonne volonté; les êtres les plus étrangers à toute espèce de littérature connaissaient la Goualeuse, le Ghourineur, la Chouette, Tortillard et le Maître d'école.'^

A cette immense curiosité se joignait une crainte bien légitime : on avait peur que la pièce ne fût jouée qu'une fois, comme Vautrin. La censure, après avoir fait supprimer trois rôles tout entiers, essaya des transpositions, des adoucissements , des changements , semblait encore hésiter ; et, jusqu'au lever du rideau, on pouvait douter que la représentation eût lieu. Vous sentez à quel point était porté le désir d'assister à celte représentation peut-être unique.

21 i FREDERICK-LEMMTRE.

Je laisse encore la parole à Théophile Gautier; on verra quel y fut le succès de Frederick.

Quel admirable acteur! Quel sang-froid et quelle passion, quand, sous le nom de Barbe-Rouge, il vient commander un assassinat au Maîti'e d'école ; comme il a la parole froide, brève, aigùe ! comme on sent bien que c'est la cervelle qui parle au bras! Avec quel calme effroyable, au moment où la victime rend le dernier soupir dans l'allée ténébreuse où l'a poussé le Maître d'école, il jette à la poste la fausse lettre qui doit expliquer le crime par un suicide! Et ensuite, quand on le retrouve dans son étude, débarrassé de ses favoris roux, l'air béat et paterne, l'œil amorti par les lunettes, le dos rond, les mains molles et tremblantes, comme cherchant des papiers par un mouvement machinal, le pas lourd et traînant, on a vraiment peine à croire que ce soit le bandit de tout à l'heure, à l'allure ferme, au poitrail carré, au geste impérieux, hure parmi tous ces grouins qui remuent les fanges de la Cité ! De quel air attentif, débonnaire et désintéressé, il écoute les foudroyantes confidences de la comtesse Sara Mac Grégor! Avec quelle rouerie de Shylock, quand il avance au pauvre Morel les 500 francs dont il a besoin, il emprunte à son clerc Germain les 35 francs qui lui manquent pour compléter la somme ! Et, lorsque tout le monde est parti, comme il ferme les volets, les seiTures, les verrous, pour aller retirer de sa cachette

FHEDERICK-LEMÂITRE. 215

le coffre qui renferme son or! Son or! c'cst-à-dirc tous les vices, tous les plaisirs, toutes les débauches, tous les crimes réduits en petits disques jaunes, rutilants dans l'ombre comme des yeux de lion! Dans ce coffre, il y a tout, des chevaux, des palais, des repas splendides, et la vertu des mères, et la pudeur des filles. Aussi avec quelle volupté démoniaque, quel spasme de tigre mangeant une proie vivante, il plonge dans ce bain fauve ses bras d'athlète, devenus aussi nerveux que ceux de Milon de Crotonc ! Cet or, ce sont les dépôts attirés par la réputation d'honnête homme qu'il s'est faite, et qu'il ne rendra jamais! Comme, en jetant ses conserves, il a pris subitement une physionomie hautaine, ravagée, effrayante, moitié satyre, moitié Lucifer ! A cette transformation soudaine, la salle a éclaté d'applaudissements. Pour comprendre et rendre ainsi un rôle, il faut plus que du talent, il faut du génie. Quelle puissance de séduction, quelle fascination de serpent! et puis quelle rage, quels transports il déploie lorsqu'il peint à Fleur-de-Marie, dans l'île des Ravageurs, la passion irrésistible, inexorable, qu'elle lui inspire ! Avec quel accent il lui dit : « Pour te plaire, je serai bon, humain, charitable... réellement, j'aurai toutes les vertus, si tu m'aimes ! » Et, voyant que ses supplications prosternées, que ses adorations de sauvage à son fétiche sont inutiles, comme il l'emporte d'un seul geste, d'un seul bond, en maître, en vainqueur, en homme qui redevient lui-même 1 — Dans

la scène de Vaveuglement, il atteint aux dernières limites de l'effroi : il est beau et terrible comme Œdipe antique.

L'année 1844 fut heureuse.

Un mois après, c'était le don César de Bazan de MM. Dumanoir et d'Ennery.

Frederick avait au fond un peu bien regretté de n'avoir pas joué le don César de Bazan de Ruy-Blas.

— Ah! disait-il, voilà un rôle! les belles guenilles !

Il ne s'était pas consolé du rôle bouffon et trivial. Il aimait tant à cumuler dans le domaine des passions ! Il avait le double instinct de la borne et du palais, du trône et du carrefour. Afin de satisfaire son caprice MM. Dumanoir et d'Ennery prirent à Hugo son personnage comique, comme Frederick lui prit sa préface. Ils ne pouvaient pas emprunter à un plus riche.

Don César de Bazan fut merveilleux dans un rôle qui était toute la pièce.

Il devait être plus merveilleux encore dans la Dame de Saint Tropez, qui fut représentée

au mois de novembre de la même année et dont le sujet, les scènes, les types, les personnages se retrouvaient dans un procès qui eut, quelques années auparavant, un immense retentissement. Les noms véritables des acteurs de ce drame sinistre étaient dans toutes les bouches.

Frederick remua son public, enleva la salle de l'orchestre au paradis !

Il venait de conquérir une nouvelle victoire quand lui arriva le petit roman que voici :

Depuis quelque temps Frederick voyait assidue, comme l'Anna Damby de Kean, une jeune femme blonde, dont le fin profil se découpait tous les soirs, à la même heure, sur les tapisseries sombres qui décoraient l'avant-scène de gauche de la Porte-Saint-Martin. Les premiers temps il la prit pour une simple admiratrice de son talent, puis il finit par attribuer cette persévérance à un sentiment plus tendre et voulut bientôt éclaircir ses doutes.

Il fit suivre la jeune femme par un de ses camarades et il apprit qu'elle demeurait rue de la Paix.

Le lendemain Frederick se présentait chez elle.

On juge de l'étonnement de la blonde enthousiaste.

— Je suis Frédérick-Lemaître, madame ou mademoiselle, je suis comédien, et partant un peu fat. J'ai bien vite attribué à l'amour votre présence quotidienne au théâtre. Si je me trompe, dites-le moi de suite , que je ne caresse pas plus longtemps un rêve qui m'enchante ; si je suis dans la vérité, n'abusez pas de moi et faites en sorte que je réponde le mieux qu'il me sera possible à un sentiment dont je m'efforcerai d'être digne.

On devine aisément quelle fut la stupéfaction de la dame. Mais elle était Anglaise, ne laissa point paraître un trouble exagéré et répondit en se contenant :

— Je ne sais encore si c'est de l'amour, monsieur, mais ce que je puis vous affirmer, c'est que cela a commencé par être de l'admiration. Je suis comédienne, on me nomme miss Helen, je joue depuis cinq ans avec Macready, que j'attends ; à ne rien vous ce-

1er, il est mon amant. Je croyais qu'il fût impossible de le surpasser et j'ai vu que je m'étais trompé.

En disant cela elle étalait une rougeur charmante qui n'échappa pas à Frederick. Miss Helen avait alors vingt ans, et sans être précisément belle, elle était expressive et gracieuse, de celle grâce anglaise un peu maniérée des Keepsakes et des Livres de Beauté. Vous connaissez cela : le sourire vague, l'œil noyé, les cheveux en pleurs, l'épaule onduleuse, des frissons de satin sur les chairs, quelque chose de chiffonné et de miroitant dans la toilette, un hasard souvent heureux de gaze, de rubans el de plumes !

Frederick se sentit bientôt envahir par tant de grâce et la légende raconte qu'un pacte d'amour fut signé entre miss Helen et lui, c'est lune qui rédigea le traité et l'autre qui le scella.

Il avait été stipulé, comme condition, que tout serait oubhé du jour où Macready mettrait les pieds en France. Ce jour ne se fit pas attendre, un mois après on affichait à la salle Ventadour Othello avec F artiste anglais dans le principal

220 FREDEHICK-LEMAITRE.

rôle et miss Helen dans celui de Desdemone.

Frederick avait fait un serment, et pour ne point avoir la tentation de le violer, partit à Londres y conquérir les lauriers que Macready, deux fois son rival, était venu lui disputer en France.

Il y demeura presque une année, y joua la Mère et la Fille, la Dame de Saint- Tropez, Don César et Rohert-Macaire.

Au mois de septembre il se disposait à revenir en France quand il apprit le retour de Macready. Frederick signa immédiatement un nouveau traité avec son directeur et fit afficher pour le lendemain rO/iie/io de Ducis.

Macready était dans une avant-scène avec miss Helen, comme le prince de Galles avec la comtesse de Keefeld. Plus maître de lui que Kean, il se fit applaudir aux yeux de Macready et à ceux de sa maîtresse d'un jour.

Quel drame se passa alors ? nul ne le saura jamais.

Le lendemain miss Helen se jetait dans la Tamise.

Michel Brcmonl. — M. Vionnct.— Le Doclenr IS'dir. -- Il rt.'lounie à Londres. — Le Chiffonnier de Paris. — Tracjaldaba^. — Anccdoles. — Tuussainl Louveriure. — Lamarline.

— Histoire de la pièce. — Frederick jiig(' par Lamartine.

— Mlle Lia Félix. — Jemma. — Paillasse. — Henri III.

Le 7 mars 1846, il créait à la Porte-Saint- Martin Michel Brémont de M. Viennet, sorte d'imitation de F Honnête Criminel de FenouiMot de Falbaire, qui rappelait tous les drames bâtis sur cette donnée. M. Viennet s'était depuis longtemps déclaré l'ennemi né du romantisme. L'auleur des Philippides n'obtint qu'un maigre succès. Frederick qui, contre ses habitudes, avait accepté un rôle d'homme vertueux, eut cependant des soudainetés éblouissantes.

A Michel Brémont succéda le Docteur Noir (30 juillet 1846).

Au mois de janvier 1847, il retourne à Londres et y reçoit un accueil enthousiaste dans Don César, la More et la Fille, les Mystères de Paris, puis revient à Paris créer dans le Chiffonnier de Paris de Félix Pyal, le rôle du père Jean. Ce fut du fanatisme, de la frénésie. Les claqueurs étonnés, laissaient faire les spectacteurs, admirant la force des battements de mains, la sonorité des bravos, l'ensemble de toute celte salle, qui pourtant n'avait pas répété son enthousiasme la veille. Ce soir-là, fut une des preuves les plus convaincantes de la supériorité de la nature sur l'art.

Frederick apporta dans ce rôle une conscience à toute épreuve. On raconte qu'il alla s'établir, quinze jours durant, dans les cabarets immondes de la rue Mouffetard. Gomme il était en train de canonner avec ses modèles, afin de mieux approfondir leur caractère et sonder leurs mœurs, il fut reconnu de l'un d'eux, qui alla prévenir ses collègues d'alentour. En un clin d'œil, trois cents chiffonniers se rassemblent.

Ils envahissent le bouge et veulent absolument trinquer l'un après l'autre avec le grand acteur, lui adressant mille félicitations chaleureuses. Frederick n'eut que le temps de prendre la fuite.

Trarjaldahas fut une des dernières créations importantes de Frederick. On sait si l'œuvre de I\I. Vacquerie eut le glorieux triomphe d'exciter du vacarme, des vociférations, des trépignements et des sifflets. Les cabales opposées furent au point d'en venir aux mains. Il y avait longtemps que les théâtres n'avaient vu de fureurs pareilles. Après les barricades véritables, les barricades Httéraires.

Frederick s'y montra prodigieux !

Ce fut pendant une des représentations de Trarjaldahas qu'il se livra à une de ces fantaisies bouffonnes qu'il se permettait si fréquemment en scène.

A certain passage de la pièce, il doit boire du Champagne.

Or, les administrations dramatiques, forcées d'être économes, remplacent ordinairement la bouteille d'Aï par un liquide aussi mousseux, mais beaucoup moins agréable au palais. Fré-

dérick porte le verre à ses lèvres, fait une grimace horrible, crache la première gorgée, et s'écrie :

— Le directeur ! dites au directeur de venir me parler !

Grand émoi dans les coulisses. Le directeur arrive.

— Approchez, lui dit gravement le comédien. Quelle est cette mauvaise plaisanterie, monsieur? Pensez-vous que je sois capable de vous servir de complice et de vous aider à tromper le pubHc?

— • Moi ! fît le directeur confondu.

— Oui, monsieur, oui, vous-même !

Puis, s'adressant au parterre, Frederick ajoute :

— Messieurs, vous croyez que je bois du Champagne? Eh bien, non, c'est de l'eau de Seltz !

Le pubhc éclate de rire et bat des mains,

— On va vous apporter du Champagne, monsieur Frederick... Un peu de patience!... je vous jure que c'est une méprise, balbutie le pauvre directeur.

Il se retire, et Frederick, en attendant que le vrai Champagne lui soit versé, continue son speech, sur l'eau de Seltz et sur le peu de conscience des directeurs.

Ceci, chez lui, n'était pas calculé. Toutes ces boutades échappaient à sa nature exigeante et pleine de passion.

Il avait souvent des sorties moins comiques, et où sa mauvaise humeur était impardonnable.

A la répétition générale de Toussaint Louverture, dont nous allons parler, Paris artiste s'était donné rendez-vous. Lamartine était aux premières loges, et la Comédie-Française au grand complet se trouvait là. Frederick entre en scène ; il parle, il est superbe. Mais tout à coup il lui semble qu'on a placé un décor en sens contraire. Aussitôt, devant un pareil public, il ne craint pas de s'interrompre et de crier, sur le ton le plus arrogant :

— Desgranges, pourquoi ce décor n'est-il pas à sa place ?

Le régisseur interpellé reste dans les coulisses et ne juge pas à propos de répondre.

— Ah çà ! Desgranges, viendrez-vous quand

je VOUS appelle? reprend l'acteur d'une voix tonnante.

Desgranges se montre enfin, mais pour signifier à Frederick qu'il n'a pas d'ordres à recevoir de lui. Ce dernier, comme un enfant mutin qu'on remet à sa place, boude et veut quitter la scène. Le directeur est obligé de lui donner des consolations publiques, encore ne j>arvientil pas à le calmer entièrement.

Pendant les deux actes qui suivent, Frederick est déplorable.

Enfin il semble oublier Desgranges et le décor. Son énergique talent reprend toute sa puissance. On le trouve admirable de diction, sublime de verve, et Provost, s'oubliant dans son enthousiasme, murmure assez haut pour être entendu de la plupart des spectateurs :

— Sacrebleu ! comme cet animal-Là dit bien le vers !

A la représentation générale d'une autre pièce, Frederick s'arrêta court dans un monologue, déclarant qu'il ne continuerait pas, si l'on n'expulsait à l'instant même des coulisses un pompier qui lui déplaisait.

Nous avons eu, à plusieurs reprises, clans ce livre, l'occasion de démontrer l'amour que notre comédien avait pour les contrastes.

Bocage venait de prendre la direction de rOdéon. Il offrit à Frederick un engagement qu'il refusa pour jOuer le 6 avril 1850, le Toussaint Loiiverture de Lamartine.

Après Vacquerie, Lamartine!

Après Trngaldabas, Toussaint Louverture !

Toussaint Louverture remontait à 1840. A cette époque, Lamartine, toujours fidèle à la cause de l'émancipation, toujours à la tribune, toujours applaudi, mais toujours vaincu dans la Chambre des députés, résolut de s'adresser à un autre auditoire, et de populariser cette cause de l'abolition de l'esclavage dans le cœur des peuples, plus impressionnable et plus sensible que celui des hommes d'État. Il écrivit en quelques semaines de loisir à la campagne, non la tragédie, non le drame, mais le poème dramatique et populaire de Toussaint Louverture, conçu pour les yeux des masses plutôt que pour l'oreille des classes d'élite, au goût raffiné, ce qui exphque la nature de ses imperfections.

C'était une pièce d'optique à laquelle il fallait la lueur du soleil, de la lune et du canon.

Diverses circonstances et diverses questions plus urgentes de politique lui firent oublier cette composition ébauchée. Dans un de ses voyages aux Pyrénées, en 1842, il perdit une partie de ses papiers ; Toussaint Louverture était du nombre. Quelques années après il le retrouva dans sa cave, servant de bourre à un panier de vin de Jurançon. Il le relut et le rejeta dans l'immense rebut de ses vers.

Après la République, M. Michel Lévy lui offrit d'acquérir un volume de drame enfoui dans ses portefeuilles. Lamartine accepta. Michel Lévy avait le droit de faire représenter Toussaint Louverture et le fit recevoir au théâtre du la Porte-Saint-Martin.

Un grand acleur, écrivit plus tard Lamartine, a voilé sous la splendeur de son génie les imperfections de l'œuvre. Le public n'a vu que Frédérick-Lemaître ; l'auteur a heureusement disparu derrière l'acteur. Le drame a été oublié ; le grand comédien a été applaudi, il a grandi et j'ai été sauvé d'une chute que j'avais méritée et acceptée d'avance. Tout est bien.

FRP]DERICK-LEMAITRE. 229

Les ai^tistes de la scène sur laquelle ce drame a été représenté méritent plus que moi la reconnaissance des compatriotes de Toussaint. Ils ont encadré mes faibles vers dans tout le luxe d'art qui pouvait suppléer à l'insuffisance du tableau. Les vers sont à moi, le drame est véritablement à eux. Bien que je ne doive pas récidiver, je l'espère, et que je ne sois qu'un auteur dramatique d'une soirée, il convient que je fasse comme mes confrères en poésie, et que je dise, après le rideau baissé, ce que j'ai éprouvé aux premières représentations, caché au fond d'une seconde loge, en voyant marcher, pai'ler et agir sur la scène, ces vers personnifiés dans des hommes, dans des femmes, dans des enfants, dans des jeunes filles qui semblaient m'être renvoyés des régions de l'imagination comme les fantômes incarnés de mes conceptions. Le public leur a payé en applaudissements ce que je leur dois en reconnaissance.

Frédérick-Lemaître a été le Talma des noirs, un Talma des tropiques, un grand dessinateur, d'un caractère plus sauvage, plus ému, plus explosible que le Talma de Tacite, que nous avons vu chez nous se poser, marcher, penser et paiier comme la statue vivante de l'histoire classique. C'est bien de Frédérick- Lemaître que le public a pu dire ce que les Français disaient de Toussaint :

Cet homme est une nation.

Une jeune fille, sœur de Mlle Rachel, dont le nom

230 FREDERICK-LEMAITBE.

impose la responsabilité du don Ihéùtral, a bien poi'té, quoique si enfant, ce nom de famille, si écrasant pour la scène. Mlle Lia Félix a eu le souffle du tropique dans la poitrine, le cri de la liberté dans la voix, la fibre de l'amour filial dans le cœur, il ne lui manque que des années pour avoir en émotion ce que sa sœur a en génie. Jemma a déguisé sous son talent, la nullité d'un rôle ingrat, et les lacunes d'un mauvais acte qui remplit la scène sans la passionner. Tous les autres personnages ont concouru à l'œuvre avec zèle et désintéressement d'amour-propre, dans la proportion de leurs trop faibles rôles. Un compositeur intelligent et sensible a associé la musique aux vers, il a trouvé des notes qui préludaient merveilleusement aux émotions que j'aurais voulu produire; enfin, le théâtre a véritablement protégé l'écrivain. Mon seul mérite est de l'avouer. Je dois au théâtre de la Porte- Saint-Martin de la reconnaissance, le public lui doit de l'estime; les spectateurs et les lecteurs ne me doivent à moi que le pardon.

{Paris, 15 avril 1850.}

Toussaint Louverture n'eut qu'un succès médiocre.

Au mois de novembre de la même année, Frederick passa à la Gaieté, et joua Paillasse, de MM. Marc Fournier et d'Ennery.

Paillasse, c'était Frederick. Jamais on ne fut plus saltimbanque. Il n'est pas un bateleur qui ne lui eût envié sa voix criarde, trempée d'eaude-vie, enrouée et glapissante. On sentait qu'il cachait dans sa valise des redingotes à brandebourgs, plus soutachées aux manches que des pantalons de tambour-major, avec des lacets de ganse pendant à des olives décousues ; évidemment, il devait arracher les molaires à la poinfe du sabre, et vendre du vulnéraire suisse et des fioles d'huile incomparable pour la chute des cheveux.

Le drame de Paillasse, qui obtint un succès immense, fut suivi des reprises de Robert- Macaire, de Riiy-Blas, de Trente Ans et d'Henri III dans lequel il joua le duc de Guise.

Le Roi des Drôles. — Taconnet. — Le Vieux Caporal. — La Bonne Aventure. — André Gérard. — Le Maître d'Ecole.

— Le Marchand de Coco. — Les Saltimbanques. — Odiy.

— Le Comte de Saulles. — La dernière heure des comédiens.

— Le Père Gâchette. — Le Crime de Faverne. — Un Lâche^

— Le Portier du n» 15. — Marie Tudor. — Vanité des Vanités ! — Ilic Jaçet !

En 1852, Frederick reparut aux Variétés dans le Roi des Drôles et dans Taconnet, deux vaudevilles médiocres qui eurent grand'peine à être sauvés d'un insuccès mérité par le talent de leur interprète.

Son apparition sur cette scène fut de courte durée. Il retourna bien vite au drame et joua en 1853, à la Porte-Saint-Martin, le Vieux Caporal, dans lequel il représentait un personnage muet.

FRÉDÉRIGK-LEMÂITRE. 233

L'auteur avait voulu tirer parti de l'éloquente mimique du comédien. Il créa ensuite, en 1854, la Bonne Aventure, au théâtre de la Gaieté. Il commençait à vieillir terriblement, et cependant, dans cette Bonne Aventure, la portion de son âme restée attachée à son corps comme par un ancre, lui suffisait pour arriver à de terribles effets ; à de violentes émotions. Ce n'était plus l'âme entière de Frederick, ce n'était plus que le reste de Frederick, mais un reste encore admirable et d'une telle puissance que les plus jeunes et les plus habiles n'auraient su y atteindre.

Laissez-moi vous citer ce passage du feuilleton que lui consacra Jules Janin.

Malheureux artiste, et tout-puissant, et vaincu! âme enflambée et haletante de colère, de tendresse, de passion ! quand j'assiste aux efforts suprêmes de cette intelligence admirable, quand je vois cette lutte ardente de l'esprit contre le corps qui l'anime, et que je me rends compte et que je contemple cette ruine éclatante du monument victorieux que j'admirais dans ma jeunesse, il me semble que moi aussi, je rêve, et que j'ai sous mes yeux éblouis un fantôme. Hélas ! le

-234 FREDERICK-LEMAITHE.

voilà donc le fantôme de mes belles années ! le rêve des jeunes poètes! l'iléal des vaillantes rencontres poétiques ! l'aventurier de M. Victor Hugo, l'amoureux de la Thisbé, le mélancolique et passionné sir de Ravenswood! Il était notre iete, notre joie et notre orgueil! 11 répondait à tous les noms de l'histoire, il portait toutes les écharpes,il se battait contre toutes les épccs! Il était le sourire, il était la vaillance, il était la douleur, il était le charme! il allait, d'un pas égal, sur les ronces et sur les fleurs, à l'abîme, à la gloire, à la bataille et au meurtre, à la mort, à l'amour! Sa voix nous remplissait de fièvre et son regard d'épouvante! il était la passion, l'amour, la vengeance et l'inspiration ! il était le héros 1 il était l'écolier, il était le démon, il était Ruy-Rlas, et sa voix, à réciter ces mélodies, était un enchantement. Souvent, dans sa voie ardente, il traînait avec lui une forme, une voix, une douleur, une passion., la Dorval !

Mais si nous portons envie à l'artiste mort à son heure, nous ne saurions trop ren !re grâce à l'artiste excellent, qui ne veut pas mourir ! Frappé dans son œuvre, il se relève, et le voilà vainqueur de l'obstacle! Ainsi, à deux ou trois reprises, dans ce l'ôle manqué, si malheureusement manqué de Taconnet, Frôdérick- Lemaître a bien lutté ; il s'est bien débattu contre l'impossible : on le disait fini!... il a voulu montrer que ces rares et excellentes natures ne rendent pas

FRÉDÉRIGK-LEMAITRE. '■2SÔ

les armes pour si peu! Cet homme est un comédien acharné à sa proie, il a la volonté et les appétits d'un géant, il ne comprend pas que la terre puisse lui manquer, il ne veut |>as reconnaître que le temps a la main pesante, il porte un défi implacajjle à ces entraves que l'âge amène avec soi; et rien ne le gcno, rien ne lui fait peur; il mourra debout; il mourra après un grand triomphe 1

La même année, Frederick créait André Gérard de Victor Séjour, à l'Odéon. Il remporta un immense succès, mais il y avait loin de là au triomphe prédit par Jules Janin.

Ce grand triomphe, il ne le trouva ni à l' Ambigu-Comique, où il joua en 1859 le Maître d'École et le Marchand de Coco ; ni au Palais-Royal, où malgré sa promesse il eut la faiblesse de reprendre, en 18Go, dans les Saltimbanques, le rôle de Bilboquet si admirablement tenu par Odry ; ni enfin, dans le Comte de Saulles, représenté au théâtre de l' Ambigu- Comique le 6 avril 1864.

Il y a une heure, — c'est triste à dire, — où les artistes devraient mourir; ceux-là surtout qui ont touché le ciel, devraient replier leurs

ailes et ne plus redescendre sur terre. Cette vérité s'applique principalement aux comédiens. Quand on les a connus jeunes et superbes, à toutes voiles, dans la maturité de leurs talents et de leur beauté, il est vraiment par trop pénible de les trouver vieux et décrépits, se traînant encore sur les planches d'un théâtre quelconque. Le sculpteur dont la main tremble, le peintre dont les doigts ont perdu leur agilité, le chanteur dont le gosier n'a plus de souplesse, saluent la foule et redeviennent de simples mortels. Seul le comédien résiste. Il veut défier les ans et se figure que sous sa perruque et son fard les marques implacables de la vieillesse disparaîtront à tout jamais.

Il est arrivé pour Frederick ce qui est arrivé pourDéjazet. Poussé par le besoin de vivre, et par la nostalgie des planches, — le théâtre porte le spleen dans les plis de son rideau, — il a voulu jouer quand même. Au lieu de prendre sa retraite en 1864, après le Comte de Scwlles, abusant de la puissance qu'il avait conservée sur le public, il reparut sur diverses scènes, soit dans la reprise de quelques-uns de ses anciens

rôles, soit dans des rôles nouveauj^r. En 1867, nous le voyons aux Folies-Dramatiques dans le Père Gâchette, et vers la même époque à l'Ambigu dans le Crime de Faverne,

Pendant le siège de Paris, dans une matinée littéraire consacrée à la lecture des Châtiments^ il dit avec une simplicité émouvante le chefd'œuvre intitulé : Souvenir de la nuit du 4. Ces dernières années, il donna quelques représentations de ses anciens rôles et en créa à l' Ambigu-Comique deux nouveaux, le rôle du père dans Un Lâche, drame de Touroude, et le Portier dun° 15, où, malgré l'affaiblissement de ses moyens physiques, sa mimique expressive produisait une grande impression. Son dernier rôle fut celui du Juif dans Marie Tudor, reprise à la réouverture du nouveau théâtre de la Porte- Saint-Martin, en septembre 1873.

Le public d'hier s'imagina tout d'abord qu'en retrouvant le comédien desbeaux jours, il allait rentrer en même temps, dans la grâce et dans les bonheurs de la vingtième année.

0 vanité des vanités ! c'est surtout le vieux comédien qui est une vanité !

238 frp:derick-lemaitre.

Il se montre enfin, c'est lui-même ; on le reconnaît à peine; il joue. — Ah ! le bon homme, et qu'il est changé ! disent les contemporains, ce que c'est que de nous! Puis chacun de s'enfuir en toute hâte, comme s'il avait vu l'ombre de son grand-père ; et le lendemain de cette grande résurrection, si vous saviez les gorges chaudes de la présente jeunesse à propos de ce vieillard !

Grands dieux ! disent-ils, nos parents sont fous, avec leur admiration pour ces débris, et pourquoi diable les comédiens ont-ils oublié de se faire enterrer ! Quoi ! ce serait là le célèbre Frederick? Éloignez-vous, spectre, laisseznous, fantôme!... Ainsi dit la jeunesse; et nous sommes dans notre droit.

« Notre âge est sans pitié. »

Cependant le héros de cette rentrée intempestive, ce vieux reste de comédien que le public a supporté, et même applaudi le premier jour, devinant ce mépris^ se demande en tremblant, si c'est à lui qu'on en veut, et ce qu'il a fait pour déplaire à ces gens-là? — Ce n'est pas à toi, vieillard, que s'adressent tant de repu-

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gnances, c'est à ta vieillesse. Quel est l'homme qui vieillira plus vite, que celui dont la vie entière est en spectacle ? Les passions qu'il représente sont bornées, les événements dans lesquels il s'agite sont comptés, il a eu chaque jour une passion nouvelle ; il agit pendant que les curieux se regardent, il parle pendant que les oisifs se taisent, il marche, et les spectateurs sont assis ; il est bien vite au bout de son compte, il a bientôt touché le hicjacei !

Sa maladie. — Sa mort. — Les obsèques. — Discours de Victor Hu,:;o — Discours do M. Eugônc Moreau. — Discours de M. Fcrdiiiand Dugué. — Poésie do M. Jean Richepin. — MonniH-SuHy. — Épilogue.

Frédérick-Lemailre tomba malade au commencement du mois de décembre 1875. Il commença par avoir une sorte de paralysie de la langue. A la paralysie succéda une douleur aiguë ; un ulcère venait de se déclarer. On lutta, en vain, contre le mal. Le jour arriva où l'on parla d'amputation ; mais l'état toujours de plus en plus faible du vieillard fit hésiter les médecins, qui s'y décidèrent trop tard.

Le mercredi 26 janvier 1876, il rendait le dernier soupir.

Il mourait d'un ulcère à la langue.

FREDERICK-LEMAITHE ii'il

Le grand parleur !

Il succombait à la faim.

Le grand viveur !

Quelle horrible ironie du mal !

La mort avait été implacable.

Frederick s'éteignit entouré de ses enfants, MM. Napoléon et Frédérick-Lemaître, et madame Thiébaut, sa fille.

Quelques instants avant l'heure suprême, il exprima par une pantomime extraordinaire la douleur qu'il ressentait de se séparer de ceux qu'il aimait. Puis, après avoir considéré quelques instants le portrait de son plus jeune fils, Charles Lemaître, mort si tristement, il y a quelques années, il porta sa main gauche à sa bouche, la droite était déjà paralysée, et ferma les yeux.

Nous sommes allé rendre une dernière visite au grand comédien.

Il était superbe !

La belle tête que vous savez avait conservé cette grande expression qui en imposait tant au théâtre. Ses cheveux gris lui faisaient comme

2i2 FREDERICK-LEMAITRE.

une auréole, et ses yeux, qui n'étaient pas fermés, semblaient poursuivre une idée.

En face de son lit, sur une commode, on voyait entr'ouvert le second volume du théâtre de Victor Hugo.

Les obsèques eurent lieu le samedi 29janvier, à midi. Jamais on n'avait vu pareille foule. Tout Paris littéraire et artiste était là.

A midi précis, le corbillard s'est mis en marche et s'est dirigé vers la petite église Saint-Martin, où l'on ne pénétrait qu'avec peine et où pouvaient entrer seulement les invités qui avaient eu soin de se munir de leurs lettres de faire part. Le service a duré une heure et demie. Faure et Bosquin ont chanté.

Les deux fils du défunt et M. Thiébaut, son gendre, conduisaient le deuil.

Les cordons du poêle ont été tenus alternativement par MM. Victor Hugo, baron Taylor, Halanzier, Lajoncière, Febvre, Dupuy, Ferdinand Dugué, vice-président de la Commission des auteurs, Eugène Moreau et Surville.

Le corps a été transporté au cimetière

FHÉDÉRICK-LPIMAITRE. 243

Montmartre, en suivant le boulevard Magenta et les anciens boulevards extérieurs.

Au cimetière, les arrivants ont trouvé toutes les places environnant l'étroit espace où allait avoir lieu la cérémonie^ envahies par les curieux avisés au nombre de plus de cinq mille.

Victor Hugo a pris le premier la parole.

Après M. Victor Hugo, M. Eugène Moreau a parlé au nom de l'Association des artistes dramatiques.

Puis M . Ferdinand Dugué s'est l'ai t l'interprète de la Société des auteurs. C'était, disons-le, la première fois que cette Société se faisait représenter officiellement aux obsèques d'un comédien. Mais qui méritait mieux de déterminer cette dérogation aux usages que l'dlustre Frederick ?

M. Mounet-Sully, de la Comédie-Française, a dit ensuite de très-beaux vers de M. Richepin.

Nous reproduisons les discours et les vers :

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