‹ FrédériqueChapitre 4 sur 8 · RS CE · texte numérisé non relu

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elle exportait même, outre-Manche, des papiers dits anglais. Jude Duramberty avait trente-sept ans; il était veuf, sans enfant. Riche, dégoûté de la fête parisienne pour l'avoir trop menée, il continuait à travailler âprement, envoûté comme les rois de l’industrie américaine. Autoritaire, parfois violent avec le personnel, il était, en somme, assez aimé pour sa réelle générosité. Il ne cherchait jamais à gagner sur le salaire.

« Où l’ouvrier souffre, l’usine souffre, » répétait-1l volontiers.

On ne reprochait même pas, à cet homme sanguin, jeune encore, aux cheveux drus, à lœil brun mobile, au geste vif, les choix qu’il avait faits, à plusieurs reprises, dans l'atelier des femmes. Il réglait de telles aventures comme un contrat de négoce, s'adressant de préférence aux ouvrières délaissées par leurs parents, ou s’arrangeant à l’amiable avec ceux-ci. On le savait libéral, discret et armé. En cas de chantage, Duramberty n'était pas homme à s’effrayer d’un procès, même scandaleux.

Léa et Frédérique, qui vivaient dans l’usine presque complètement à l'écart des employés et des ouvrières, ne se doutaient guère qu’elles passaient pour servir, l’une et l’autre, aux plaisirs du patron.

La rapide élévation de Frédérique à un poste d'ordinaire occupé par un homme, l'atelier spé-

cial accordé à Léa, bien qu’elle fût simple dessinatrice, avaient excité trop de jalousies pour que la malignité ne prit pas sa revanche. On admettait donc sans discussion que M. Jude avait pour maîtresses les deux « grandes-duchesses » — ainsi nommait-on les deux sœurs. Cette légende leur valait à la fois la haine et Le respect. |

En réalité, Léa ne voyait guère M. Duramberty. Quand elle avait fini un dessin ou un calque, elle le remettait directement à l’ingénieur, M. Lepic, qui lui confiait un nouveau travail. Frédérique, au contraire, s’entrerenait chaque jour avec lui, entre cinq et six heures: il la traitait exactement commeun employé homme dont il eût été satisfait.

Voici comment était réglée la journée des deux sœurs :

Elles arrivaient à neuf heures, en toute saison. Frédérique conférait aussitôt avec les autres commis de la comptabilité générale, au nombre de trois, un vieux Bordelais, nommé Pasquet, qui gardait le terrible accent du terroir, et deux jeunes Parisiens, fils d’industriels, corrects et insignifiants.

Elle dépouillait le courrier, l’annotait, passait au père Pasquet tout ce qui concernait plus particulièrement la machinerie et devait être soumis à l'ingénieur. Elle triait la correspondance purement commerciale, répondait elle-même aux

lettres importantes, transmettait les autres aux commis.

La cloche de l’usine sonnait à midi et à une heure et demie, limitant l’espace de liberté des ouvriers et du personnel. D’ordinaire, les deux sœurs ne quittaient pas l’usine pendant cet intervalle. À moins qu’une course pressée ne les forçât à sortir, elles prenaient dans l'atelier de Léa leur repas léger : quelques tasses de thé, du pain et du beurre. S’il faisait beau, elles allaient se promener sous les châtaigniers du terrain vague. Sinon, elles demeuraient à causer et à lire. A une heure et demie, elles se remettaient au travail. Elles n’avaient guère plus le loisir de se parler jusqu’au soir : mais elles se sentaient proches l’une de l’autre; c'était assez pour que la besogne leur parût agréable. Après La conférence de Frédérique et de M. Duramberty, elles étaient libres. . |

Cette vie régulière et laborieuse ne fut en rien altérée pendant l’absence de Pirnitz, qui dura dix longs mois. On vit chaque jour les deux sœurs arriver à l’usine, y accomplir leur besogne, s'en retourner. Christine elle-même n’aperçut aucun changement dans la façon d’être de ses filles. Et cependant, ces dix mois modifièrent leurs âmes plus que ne l’avaient fait les dix années précédentes.

La gêne qui embarrassait leur tendresse réciproque s’était dissipée dans l’enthousiasme des

confidences, dès le matin qui suivit la nuit mémorable passée par Frédérique auprès de Pirnitz. Elles avaient, ensemble, accompagné celle-ci au chemin de fer, lorsqu’ elle partit; elles étaient revenues plus unies que jamais par la ferveur commune d’apostolat.

Et dès lors commença pour elles une sorte de

noviciat, sans autre discipline que les livres, le souvenir toujours présent et les fréquentes lettres de Pirnitz.

Cette chambre de l’absente, devenue leur retraite, répandit sur elles l’influence d’un lieu saint. L'âme de Pirnitz y veillait: on eût dit que sa silhouette douloureuse, ses yeux d’apôtre, la grâce souffrante de ses gestes demeuraient entre les murs où elle ne respirait plus.

Aussitôt que les deux sœurs regagnaient la rue de la Sourdière, elles se réfugiaient là. D’abord, elles n’osèrent pas porter la main sur les livres, ouvrir les tiroirs, user de toutes choses comme d’un bien propre, ainsi que l’avait recommandé Pirnitz.

Puis, celle-ci ayant écrit à Frédérique pour lui demander compte de ses lectures, il fallut se décider. Léa, au hasard, cueillit un volume de la bibliothèque. C’était la vie de Sophie Germain. Comme des néophytes au récit d’une vie de saint, elles s’exaltérent sur l’œuvre laborieuse et désintéressée de la mathématicienne. Elles lurent ensuite, pêle-mêle, un rapport sur le sau-

vetage de l'enfance, un travail anglais sur la régénération des détenues; l’Êve nouvelle, de Jules Bois; une brochure sur le travail des jeunes filles dans les ateliers; Ourre-Mer, de Bourget; un discours sur le collège américain de Vassard.

Elles lisaient en commun, l’une écoutant l’autre, tour à tour, dans la chambre de Pirnitz. Elles eussent regardé comme une sorte de sacrilège d’emporter hors du sanctuaire les livres qu'avait feuilletés l'Apôtre. Seule, la brochure de Stuart Mill dont Pifnitz avait fait présent à Frédérique ne les quittait jamais. Elles l’étudiaient ensemble à l’usine, aux heures de loisir. Frédérique, plus apte à l'analyse, pénétrait mieux les idées du maître, les rendait accessibles à Léa, qui comprenait aussitôt ce que l’aînée commentait. S’imposant chaque jour un tel sujet de méditation, elles arrivèrent bientôt à connaître l'ouvrage comme un bréviaire. Frédérique l’avait parfaitement entendu, donc aussi Léa, grâce à leur harmonie merveilleuse.

Certes, les employés de l’usine Duramberty n’en auraient pas cru leurs oreiïlles, s’ils avaient surpris les entretiens de celles qu’ils appelaient les grandes-duchesses. « L’affranchissement de la femme, l’Éve future, l'humanité régénérée par la volonté féminine... » Un poète eût été attendri par cette ardeur naïve et sincère; un philosophe, peut-être, eût souri. Comme à tout esprit jeune, les idées leur apparaissaient simplifiées, plus

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nettes, plus impérieuses que l'avenir ne devait les leur montrer. Les obstacles n’existaient pas. On irait par le monde, quelques jeunes filles belles et sages’ comme elles l’étaient ellesmêmes ; on traverserait les foules, pareilles à des reines; nul contact impur ne souillerait les robes blanches; les foules conquises se mettraient aussitôt à applaudir et à suivre.

. Se pouvait-il que des intelligences humaines ne fussent pas convaincues par des arguments aussi irréfutables que ceux de Suart Mill ? Se pouvait-il qu’on résistât à l’action d’une Romaine Pirnitz ? |

Pourquoi la vieille Europe ne connaïtrait-elle pas les puissantes coalitions féminines que Frédérique et Léa croyaient la règle, l'usage universel dans le Nouveau-Monde?

Oh! voir celal... Voir se dérouler autour de soi les théories d’Eves nouvelles, de Vierges fortes, comme disait Pirnitz! Créer beaucoup d’âmes à leur ressemblance! Car elles se sentaient bien vraiment, toutes les deux, inaccessibles aux défaillances de leur sexe, courageuses jusqu’à la mort dans la lutte pour la vérité...

Au milieu de nos rêves les plus exaltés, la destinée nous surprend et nous ramène rudement aux misérables contingences de notre condition. Quelques mois après le départ de Pirnitz, Christine tomba malade. Depuis longtemps dys-

peptique, son état tout à coup s’aggrava. Elle avait toujours été gourmande : le moindre repas fut suivi de tortures. Aussi rapidement que s’altérait sa santé, son caractère s ‘aigrit. Elle devint bizarre. Elle eut des fantaisies qu’il fallait satisfaire sur-le-champ. Même dans le répit de ses crisés, elle ne travailla plus. Si sédentaire autre. fois, elle désira sortir, aller en voiture. Elle commanda des robes; comme au temps du père Legay, elle voulut traîner Frédérique et Léa au Bois de Boulogne le dimanche.

Pour les deux sœurs, ces promenades étaient : un supplice. Elles avaient une telle horreur du monde! Une si vive ferveur de solitude, de studieux recueillement les animait { Et il fallait rouler le Iong des avenues, dans un fiacre de louage, à côté de Christine en toilette éclatante, regardées pour Christine, — regardées pour elles-mêmes, pour la grave beauté de Frédérique et le charme romanesque de Léa.

Cette mère qu’elles chérissaient, l’âge et les souffrances la ramenaient à la puérilité : le mal détruisait rapidement l’œuvre de restauration morale qu'avaient accomplie Frédérique, Léa et Pirnitz. Seule durant le jour, elle rechercha la société du petit monde de la maison, la concierge, les modistes du second, le coiffeur de l’entresol. Elle s’en cacha d’abord, puis le fit ouvertement, comme pour braver Frédérique et Léa.

Celles-ci n’osaient la contrarier.

Frédérique avait demandé la vérité au médecin : elle avait appris le nom terrible de la maladie, sans guérison ni ralentissement possible, qui dévorait la pauvre femme.

Les deux sœurs subirent donc les visites douteuses, les conversations indécentes, les voisinages répugnants; car Christine invitait ses nouvelles amies. En de telles angoisses, leur fraternité se resserra, autour du pieux souvenir de Pirnitz. Elles offraient à ce souvenir leur présente misère. L’apôtre, chaque semaine, les réconfortait par de brèves épitres, qu’elles ne se lassaient pas de lire et de relire, comme d’autres jeunes filles lisent des lettres d'amour.

Cette ère douloureuse, pendant laquelle elles durent enfermer leur chagrin dans leur cœur, pendant laquelle, aussi, pesa sur elles, plus lourd que jamais, le poids d’une déchéance de femme, les mûrit pour les devoirs futurs, mieux que ne l'avait présagé Romaine Pirnitz. Quand celle-ci revint à Paris, dix mois après son départ, elle trouva ses jeunes amies façonnées sur le modèle idéal qu’elle leur avait proposé. Elle leur dit, dès le premier soir :

— Vous êtes vraiment, l’une et l’autre, prédestinées. Je n’ai plus le droit d'attendre pour vous enrûler parmi nous.

Cette parole fut accueillie par Frédérique et Léa comme une promesse d'initiation. Elles n’o-

saient demander à Pirnitz en quoi consistait cet enrôlement; mais l’une et l’autre y souscrivaient d'avance. Elles se consumèrent à le désirer. Pirnitz, souriante et secrète, laissait s’exalter leur désir. Ce fut au bout de plusieurs semaines qu’elle . leur dit :

— Demain, je vous emmènerai « là-bas ».

Là-bas, c'était le centre mystérieux de l’œuvre que Romaine se refusait encore à leur désigner plus clairement.

Le lendemain fut un dimanche: mais Christine eût vainement essayé d’entrainer ses filles au Bois de Boulogne. Du reste, Pirnitz avait pris les devants et, par sa seule influence, obtenu qu’on lui laissât les deux sœurs pendant toute la matinée. Elle avait, en compensation, accepté de déjeuner avec elles et Christine.

Par ce radieux dimanche de mai, les trois amies quittèrent à neuf heures la rue de la Sourdière et se dirigèrent à pied vers la Seine.

Passé le pont de la Concorde, elles gagnèrent la rue de Bourgogne, puis la rue de Grenelle. Bien que leur nuit eût été troublée par l'attente de linitiation, les néophytes marchaient joyeuses. Devant le 83 de la rue de Grenelle, Romaine dit :

— C'est là.

. L'hôtel suranné où elles entraient par la voûte cochère offrait sur la rue une façade étroite, dissymétrique, la porte rejetée à droite, le logement

du concierge à gauche et, surplombant cet avantcorps, un seul étage de communs, d’aspect morne et poudreux.

Sur le seuil de la loge, un vieil homme en jaquette, cheveux gris bouffants, bien rasé, tenant un livre à tranches dorées qui semblait un paroïssien, salua Pirnitz d’un signe de tête fami-

lier.

La cour montrait ses gros pavés pareils à des carapaces de tortue, encadrés de moisissures. Quelques füts de colonnes, quelques chapiteaux corinthiens, gisaient à même le sol, — orne-' ments ou débris, on ne savait.

D'un côté, le mur mitoyen d’un jardin limitait la cour — de l’autre, le pignon monotone de la maison voisine, bâtisse moderne à six étages, dont la blancheur hurlait parmi cette vétusté de tons. Le perron de l'hôtel était niché dans l'encoignure de droite sous une marquise de zinc, grise de poussière.

— Nous sommes chez Mlle de Sainte-Parade, dit, en s’arrêtant devant la porte vitrée, Pirnitz, toujours un peu haletante après quelques marches gravies. |

Une chaîne, avec une poignée de fer, pendait au jambage de droite. Avant de tirer la poignée, Pirnitz ajouta :

— C'est une vieille demoiselle du Midi, un peu originale, mais très bonne. IL ne faut pas la contrarier. Elle adore la jeunesse. Elle vous ai-

mera. Elle peut beaucoup pour nous. Elle est riche et généreuse.

Une servante en tablier blanc vint leur ouvrir. Elle représentait fidèlement le type des femmes de quarante-cinq à cinquante ans du pays de Garonne, quand un débordement de graisse alourdit leurs formes naguère fines. Son visage encore sec et brun contrastait avec un ventre et une gorge énormes. Un foulard noué à la mode méridionale cachait presque entièrement les cheveux.

— Adieu, mademoiselle Romaine, dit-elle simplement.

— Bonjour, Maria.

Avant de fermer la porte, Maria considéra les jeunes filles qui, d’un coup d’œil avide, regardaient le vestibule tendu d’andrinople, le carrelage rouge, l'escalier de bois décoré d’un tapis de lisière, et une statue de saint Antoine de Padoue, dressée juste en face.

— Ahl eh bél fit-elle. Pour le coup, vous nous amenez deux belles drôles. C’est toujours pour le bâtiment?

— Oui, Maria, répliqua Pirnitz en souriant, ces demoiselles viennent « pour le bâtiment ».

À la suite de Maria, qui semblait rouler sans bruit comme une grosse boule feutrée sur les carreaux rouges, puis rebondir doucement de marche en marche, les trois femmes montèrent jusqu’au premier étage.

Là, après avoir traversé une sorte de salon antichambre, meublé d’un canapé et de quatre fauteuils empire recouverts en velours jaune, Maria les introduisit dans une vaste salle, occupant toute la façade. Elle donnait par trois fenêtres sur un jardin dont on apercevait les verdures balancées par un vent léger, derrière les rideaux de calicot.

La pièce avait l'aspect spécial aux lieux de réunions officielles : boiseries blanches, parquet ciré, des plans aux murailles, et, au centre, une longue table ovale, à tapis vert.

Personne, en ce moment, n’était assis autour de la table. Un groupe de cinq femmes en tenues sombres occupait l’angle gauche, près d’une fenêtre.

L'entrée de Pirnitz et des deux sœurs interrompit une voix nette, brève, qui parlait. Le groupe circulaire s’ouvrit. Léa et Frédérique suivirent Pirnitz jusqu’au fauteuil où était assise Mile de Sainte-Parade.

Ce qui les frappa, ce fut l'ampleur du visage de la vieille fille, et la petitesse de son corps, ratatiné dans le fauteuil à brancards. Cette figure démesurée, aux traits ridés, fondus, coiffée d’une sorte de mantille, surmontait un buste roulé dans la dentelle noire. Mlle de Sainte-Parade res-

semblait aux caricatures qui juchent un masque

énorme sur un tronc minuscule. Frédérique et Léa ne virent d’abord que ce visage et celui

d’une religieuse en vêtement violet, debout derrière le fauteuil, — délicat ovale pâle avec de grands yeux incolores, encadré dans le blanc lustré de la cornette.

— Mademoiselle, j’ai l'honneur de vous présenter les petites amies dont je vous ai parlé... L'aînée, Frédérique, et la cadette, Léa.

L'infirme accotta sur les bras du fauteuil ses mains mitainées de soie, cligna, puis ouvrit tant qu’elle put deux petits yeux foncés, aux paupières cuisantes.

Elle dit d’un air désappointé, assez comique :

— Oh! comme elles sont jolies! Elles sont trop jolies, Pirnitz. Elles ne voudront jamais rester avec nous.

Des cinq femmes présentes, une seule, qui portait sur ses cheveux très noirs une capote à rose rouge, eut un geste de mécontentement bien féminin. Les autres sourirent.

Deux de celles-ci n'étaient ni belles, ni laides : mais une grande et grasse blonde à chair blanche, à cheveux de lin, et une petite rousse à corps plat et délié de garçonnet, avec des tics dans les mains et sur les lèvres, pouvaient passer pour jolies, en dépit du médiocre compliment que leur adressait Mlle de Sainte- Parade.

Celle-ci prit Léa par la manche et La tira sous le grand jour de la fenêtre.

— Quel âge avez-vous, mon enfant?

— Dix-sept ans, madame.

— Vous n’avez pas envie de vous marier?

— Oh! non, madame!

— Vous voulez bien vous occuper des pauvres, en compagnie de rabâcheuses, comme Pirnitz et Moi?

Léa, fâchée d’entendre Pirnitz mise par cette vieille fille sur le même rang qu'elle-même, rougit. Son regard chercha celui de l’apôtre.

— Léa est une personne sérieuse, dit Pirnitz, qui n’a d’autre compagnie que sa sœur et moi.

— Voyons la sœur, fit Mile de Sainte-Parade.

Lâchant tranquillement Léa, elle se tourna vers Frédérique.

— Oh! oh! Comme nous avons l'air grave!

Vous savez qu’on est gai ici! On fait le bien et la charité gaiement. Est-ce que vous êtes toujours grave comme Ça?

Dans le silence curieux qui l’environnait, Frédérique, calme, répondit:

— Je ne ris pas volontiers, c’est vrai, mademoiselle.. Mais je ne suis pas triste pour cela. Je ne suis jamais triste sans raison.

Mile de Sainte-Parade ne répliqua pas. Elle regarda encore un instant les deux sœurs; Léa avait rejoint son aînée et s’appuyait contre elle.

La vieille fille se tourna à demi vers la religieuse : |

— Elles sont très bien, ces petites à Pirnitz,

n'est-ce pas, ma sœur Odile? Elles feront notre affaire? Qu’en pensez-vous ?

Du fond de la longue cornette, une voix d’enfant répondit avec un fort accent d’Alsace :

— Pour sûr, mademoiselle,

— Allons, déclara Mis de Sainte-Parade.

nous sommes au complet... Pirnitz.. ses petites. Duyvecke... Mile Heurteau.. Daisy... cette peste de Geneviève. Commençons à travailler. Vous avez expliqué à vos petites ce que nous faisons, Pirnitz?.…

— Oh! fit Pirnitz, elles s'y mettront vite; je vais les placer à côté de moi... Je leur expliquerai les choses à mesure.

Sœur Odile et la dame à la rose rouge prirent chacune deux bras du fauteuil mobile et le portérent, avec Mile de Sainte-Parade assise dessus, jusqu’à la table. Puis on se groupa autour du tapis vert, Pirnitz et les deux jeunes filles à l’une des extrémités.

— Commençons, dit Mlle de Sainte-Parade.

Une des plus jolies assistantes, dont la blondeur grasse évoquait l’idée d’un portrait de l’école flamande, se mit à lire :

« Réunion du 10 mai.

« Présentes : Mile de Sainte-Parade, Mlle Heurteau, Mlle Pirnitz, Geneviève Soubize, Daisy

Craggs, Duyvecke Hespel.

« On reprend la discussion sur le programme général de l’enseignement. Mie Heurteau propose d’exclure les arts décoratifs et de $e borner, pour commencer, à la fondation d’une école primaire... »

La voix un peu roucoulante de la lectrice détailla la proposition de Mlle Heurteau, et les observations qu’elle avait soulevées.

Pirnitz commentait, pour Frédérique et Léa, le procès-verbal.

— Celle qui lit, disait-elle tout bas, s’appelle Duyvecke Hespel... C’estune charmante fille, née de parents paysans, aux environs de Hazebrouck. Elle suit les cours d’une école normale. La dame à capote noire, avec une rose rouge, est une aficienne institutrice, — Mlle Heurteau, — qui a eu des difficultés avec son administration, ét s’est fait mettre en disponibilité. Elle est très intelligente, très expérimentée; elle nous est très utile.

Le rapport continuait :

« Mie Craggs fait observer que le nombre des candidates au professorat,en France; pèche plutôt par l'excès; elle insiste pour exclure, au contraire, tout enseignement non professionnel... »

« Mie Pirnitz intervient... »

— Mie Craggs, poursuivit Pirnitz à voix basse, c’est cette dame aux yeux bleus.

— Qui a une figure de bébé? dit Léa.

— Oui, une honnête figure de bébé couperosé, avec des cheveux blonds grisonnants. C’est une Irlandaise, elle a pris part avec un grand courage aux soulèvements de 1878. Depuis la déroute du parti nationaliste en Irlande, elle a quitté son île et vit à Paris de correspondances avec divers périodiques anglais. Très bonne, très charitable.. Elle a fait élever Geneviève Soubize, cette petite rousse à l’air si nerveux et si intelligent, qui est assise à côté d'elle. IL y a là tout un roman de charité que je vous conterai, fort touchant. Geneviève était une enfant assistée qui...

Elle s’interrompit : tout en parlant elle prêtait l'oreille au rapport :

— Non, Duyvecke, interrompit-elle tout haut de sa douce et ferme voix, qui tout de suite imposait le silence; je n’ai pas dit qu’il ne faudrait pas vendre les objets fabriqués; j'ai dit qu'il ne fallait pas avoir d'intentions commerciales. Nous ne voulons pas faire une affaire, nous voulons faire du bien.

— Cependant, objecta la dameàroserouge que Pirnitz avait désignée sous le nom de Mi: Heurteau, si l’on peut subvenir aux frais de l’école...

— Qui dit commerce dit chance de perte autant que de gain, répliqua Pirnitz. Nous ne pouvons pas risquer de perdre notre argent. Il est trop nécessaire.

Après avoir corrigé son rapport, Duyvecke Hespel continua:

« On vote sur les propositions de Mlle Heurteau, et de Mile Pirnitz. |

« La proposition de Mlle Heurteau, tendant à fonder une simple école d’enseignement primaire, est repoussée par quatre voix contre une,

« La proposition de Me Pirnitz, tendant à fonder une école exclusivement professionnelle, est adoptée à l’unanimité par mains levées. »

Duyvecke Hespel ayant refermé son cahier, il . y eut quelques instants de silence. La voix aiguë de Mlle de Sainte-Parade s’éleva alors, entrecoupée par des reniflements de camphre.

— Résumé : Écoutez bien, les deux jolies nouvelles! Moi, je vais vous expliquer ça clairement. IL s’agit de venir en aide à des tas de pauvres filles de Paris qui ne savent comment gagner leur vie, et qui alors se conduisent mal, ou se marient bêtement, ce qui ne vaut guère mieux. Quoil ça vous choque, ma sœur Odile? Pourtant, c’est la vérité. Vous ne comprenez pas ça, dans vos couvents. Parbleu! le couvent, c’est l’idéal; mais on ne peut pas mettre toutes les filles au couvent. Alors, ces petites, nous Îles prenons, nous les réchauffons, nous les habillons, nous leur donnons à manger, nous leur enseignons un métier. Nous les éduquons surtout. Elles apprennent par

nous que l’on peut se passer d’une culotte pour vivre. Pas la peine de rougir, ma sœur Odile. Maintenant, il s’agit d'exécuter; ça n’est pas commode... Nous avons un peu d'argent... Tout ce que je possède, moi, bien entendu, je le donne... mais ça n’est guère.

— C’est assez, dit Pirnitz.

— Vous croyez? dit la vieille demoiselle, dont les yeux s’éclairérent. Et vous, Heurteau ?

La dame à capote rouge, sans répondre, fit des yeux et de la main, un geste de doute.

— Cette Heurteau n’a pas la foi, dit la présisidente. Nous nous passerons de son avis. Essayons avec nos forces! Pirnitz, puisque l’idée de l’école professionnelle est de vous, dévelop-

pez un peu le projet complet. Vous avez la parole.

Pirnitz parla :

— Notre présidente a parfaitement résumé nos projets : donner à des jeunes filles une saine doctrine et un bon métier. La saine doctrine, c’est que la femme est un être libre, une personne, et non pas le reflet d’une autre personne, l’ans nexe d’un autre être : en un mot, que l'appui de l’homme ne lui est pas indispensable. Le bon métier sera celui qui permet justement à la femme de vivre libre, sans l’appui de l’homme. Sur la doctrine, nous avons toujours été d’accord. Quant au métier, après d’utiles discussions, nous avons résolu d’orienter notre enseignement vers les arts

” du mobilier, —le dessin, la peinture, la sculpture de tapisserie et d'ameublement. On peut assez aisément pourvoir à un tel enseignement avec peu de maîtres et peu de place. Il n’est pas besoin de grands ateliers, de mise de fonde importante; enfin, nous avons deux des nôtres, maintenant, qui peuvent là-dessus nous fournir des renseignements précieux.

— Quoi, s’écria Miss Craggs, ces jeunes demoiselles pratiquent des arts d'industrie? Cela est très, très intéressant!

— Frédérique est le chef de la comptabilité et Léa dessinatrice dans la grande maison Duramberty à Saint-Charles.

— C’est juste, fit Mlle de Sainte-Parade : vous m'aviez dit cela, Pirnitz. Eh bien! qu'est-ce que vous pensez des idées de Pirnitz, jeunes filles ?

Léa et Frédérique se regardèrent. Puis, comme on semblait attendre, et que, Pirnitz, d’un sourire, encourageait Frédérique, celle-ci répondit posément :

— Nous aimons beaucoup, l’une et l’autre, notre métier. Notre patron est très bon; nous vivons toutes deux réunies, sans nous méler au reste du personnel. Mais cet avantage existerait a un plus haut degré encore dans un établissement féministe.

— Je demande la parole, fit Mile Heurteau.

— Vous l’avez, Heurteau.

— Je me rallie bien volontiers à l’école professionnelle. Mais je vois une grave objection. Pour exercer les arts industriels, il faut ce que nul enseignement ne crée : des aptitudes. Que ferons-nous des fillettes qui n’auront aucun goût pour le dessin? Je sais par expérience que la moitié des élèves d’une classe est incapable de dessiner. |

— Fille a raison, fit Mile de Sainte-Parade, prompte au dépit comme à l'enthousiasme.

| Qu'est-ce que vous dites de cela, Pirnitz?

— Léa va vous répondre, dit Pirnitz. Qu'en pensez-vous, Léa ?

. Toute rouge, son joli visage romanesque baissé vers la table, Léa répondit d’une voix qui, troublée d’abord, se rassurait peu à peu.

— Mon Dieu! Pour inventer, par exemple, des desseins d'ornement... des types de décoration pour les étoffes ou les papiers de tenture... sans doute, il faut des dispositions spéciales. Mais, pour la fabrication courante... pour le glaçage… l’encollage.. pour la mise en train des impressions. n'importe quelle femme peut y réussir, avec du soin.

— Etcombien gagne-t-on journellement? questionna miss Craggs.

— Trois francs, environ.

— Eh bien! déclara la présidente rassurée, c'est très beau cela. Trois francs par jour!.. Je vois ce qu’il nous faut. Un enseignement artis-

ni

des autres et tournèrent à gauche vers le Quartier Latin. Miss Craggs et Geneviève descendirent la rue de Grenelle et le faubourg Saint-Germain jusqu’à la place de la Concorde. Naturellement, on parlait de l’œuvre; on se félicitait. Après de longs tâtonnements, il semblait que l’arrivée de Frédérique et de Léa eût apporté la solution prompte et complète.

Au pont de la Concorde, une nouvelle scission eut lieu. Daisy Craggs et Geneviève Soubise continuërent à suivre le quai d'Orsay. Pirnitz et ses deux jeunes amies traversèrent la Seine, puis longèrent, sous les marronniers déjà épais, la silencieuse avenue Gabriel.

Pirnitz parla :

— Je sens que vous êtes un peu désenchantées, mes filles. Oh1 ne dites pas non. Je connais votre cœur. Vous êtes venues à cette œuvre, pleines des rêves théoriques que les livres vous ont inspirés. L’affranchissement de la femme... L’Éve future... La Vierge forte. Et au lieu de tout cela, vous avez trouvé une plate discussion sur les salaires et les métiers, une question d’a-.

-chat de terrains, de construction d’école et de

programme d’enseignement. Avuez que vous avez jugé cela bien terre à terre”

Léa répondit :

— Ce qui me désole, c’est que je n’y entends pas grand’chose.

— Apportez-y tout de mêr% votre effort.

C'est par cet humble labeur que l’avenir se prépare. Que de soins vulgaires la mère donne à son enfant nouveau-né! Mais elle pense qu'elle a créé une âme. Nous sommes des mères. |

Et tandis qu’elles s ’engageaient dans le quartier Saint-Honoré, Pirnitz continua :

— Tout cela paraît médiocre à qui descend des hauteurs de la spéculation pure. Mais tout cela est ennobli par le désintéressement. La spéculation pure est un plaisir égoïste; nos entre- prises pratiques sont une peine féconde. Que de désintéressements étaient unis tout à lheure autour de nous! Duyvecke, sans fortune, gagnant à peine ce dont une fille raisonnable se contenterait pour la vie usuelle, trouve le moyen d'envoyer des secours à ses vieux parents et de participer encore à toutes les œuvres charitables. Elle ferait trop de bien : il faut que Mile Heurteau la gronde et la modère. Et quoi de plus touchant que l’histoire de miss Craggs avec Geneviève Soubize? Pauvre ‘elle-même, vivant de traductions et de correspondances, elle visite un jour le local de Union pour le Sauvetage de l’enfance. On vient d’amener une gamine de douze ans; le père, alcoolique, battait sa femme, qui se conduisait mal et envoyait l'enfant mendier.… La petite, confiée à l’Union, va être dépêchée à la campagne, chez des fermiers de la Creuse... Miss Craggs, qui adore les enfants, cause avec elle. Geneviève, d’abord

silencieuse et hargneuse, s’humanise, finit par parler. Miss Craggs la découvre intelligente, fière et vive. Elle propose de s’en charger. On accepte. Elle l’a élevée, dans l'appartement bizarre qu’elle occupe à un cinquième étage de l'avenue de Ségur... Elle en a fait une personne instruite, la collaboratrice de ses travaux. Geneviève est une des aides sur lesquelles nous comptons le plus.

— Oui, dit Frédérique, on est tout de suite attiré vers elle.

— Mais comment, dit Léa, tout ce monde s'est-il connu? |

— Oh! bien par hasard, J'ai rencontré Mie Heurteau et miss Craggs à l’Union pour le sauvetage de l'enfance, dont j’étudiais le fonctionnement. Par elles, Geneviève et Duyvecke. Quant à Mile de Sainte-Parade…

On arrivait en face de la rue de la Sourdière. Pirnitz s’interrompit pour gâgner le trottoir de la rue.

— Quant à Mile de Sainte-Parade, reprit-elle, c’est bien simple. J'ai mis, il y a quelques mois, dans le journal le plus lu à Paris, une annonce : « On demande des capitaux pour œuvre philanthropique destinée aux femmes. » Le lendemain, Mie de Sainte-Parade m’écrivait.

Pirnitz dit cela sans marquer de surprise.

Elle fit passer devant elles les deux sœurs en ajoutant :

— Allez! ‘Vous savez que je monte lentement. |

Frédérique et Léa obéirent. Elles méditaient cette commune pensée, que la force de l’apostolat, armée de la foi, est irrésistible : il suffit de croire et de vouloir pour susciter l’or nécessaire au Bien. |

WS £s le lendemain, à la conférence de cinq heures, Frédérique aborda la << 4 question du terrain avec M. Jude Du-

ramberty. ‘

— Ahlfit le patron, d’un air à la fois sceptique et sérieux. C’est une école professionnelle que vos amies veulent fonder? Mais... le besoin s’en fait-il sentir? La Ville en a d’excellentes avec un outillage que vous n'égalerez jamais.

— Il s’agit, dit Frédérique avec une ferme politesse, d’une institution libre.

— Une institution religieuse?

— Religieuse, non. Mais dirigée selon des idées spéciales... Un peu à l’image des collèges de femmes en Amérique.

— J'ai compris. Le genre... féministe? n'estce pas, et protestant ?

Frédérique fit un geste évasif, mécontente de

la façon dont M. Jude avait prononcé le mot « féministe ».

Il réfléchissait, levant de temps en temps les yeux sur elle.

— D'abord, mademoiselle, dit-il avec une certaine brusquerie saccadée, mettez-vous dans l'esprit que je désire vous être agréable. Je sais que vous êtes une personne trop avisée pour m'engager dans une affaire qui ne présenterait pas des garanties financières solides. Je ne tiens pas à vendre mon terrain. Il vaudra dix fois plus dans vingt ans qu’aujourd’hui; seulement, il faut attendre vingt ans. Voici ce que vous proposerez à vos amies : je le leur donne.

Il s’arrêta sur ce mot, attendant l'effet.

— Oh! Monsieur! s’écria Frédérique étonnée.

Comment, vous donnez?.…..

— Ne me remerciez pas. Je cherche assurément à vous faire plaisir, mais je ne sacrifie pas mes intérêts. Une œuvre comme celle dont vous me parlez demande des capitaux énormes, immé- . diatement.. Je veux aider votre effort en vous les économisant. Vos capitalistes déposeront à la Banque une somme égale à la moitié de la valeur actuelle du terrain, estimée par experts. Les revenus leur appartiendront; c'est un simple cautionnement. Vous pourrez bâtir ce que vous voudrez, comme vous voudrez. Dans vingt ans, le terrain et les bâtiments me retourneront, je les louerai à votre œuvre après une nouvelle

évaluation des experts; à vous de vous arranger pour gagner à la combinaison. Si, d’autre part, l’entreprise avorte, comme je n'aurai plus de locataires, et qu’on m'aura encombré de

constructions inutilisables, je redeviendrai pure-

ment et simplement propriétaire du tout. C’est clair ?

— C'est clair, dit Frédérique... Mais je n'ai pas qualité pour accepter ou refuser.

— Transmettez mes propositions. Je ne contrains personne : il est superflu que je reçoive vos amies. Je ne veux avoir de rapports qu'avec vous, jusqu'au moment où l'on signera le contrat. Je ne vous reparlerai pas de l'affaire le premier. Vous me la rappellerez quand il vous plaira.

La-dessus, il tendit, comme chaque soir, la main à Frédérique. Elle quitta le bureau, toute pleine des idées que l'entretien suscitait en elle. Un malaise singulier lui venait. Elle en chercha le motif. Elle se rendit compte alors que M. Duramberty lui avait serré les doigts de façon inusitée.

— Que je suis sottel pensa-t-elle. IL songe bien à de pareilles niaiseries |

Léa, patiemment, ses jolies formes enveloppées d’un fourreau de toile qui ne parvenait pas à l’enlaidir, lavait le dessin d’un papier de tenture. De grosses pivoines vertes alternaient avec

des bouquets d’épis de blé.

Frédérique entra dans l'atelier et baisa le cou penché de la dessinatrice.

— Chérie! dit-elle, je crois que la chance est pour nous et que, vraiment, nous porterons bonheur à l’œuvre.

— M. Jude consent?

— Écoute.

Jusqu'au soir, elles ne purent causer d’autre chose. Mais, en rentrant rue de la Sourdière, Christine fut trouvée plus souffrante. Elle avait eu une syncope dans l'après-midi; Pirnitz l'avait soignée. Elle lui lisait un roman à haute voix. Appuyée sur les oreillers, Christine écoutait, gémissant de temps à autre.

- — Comme vous êtes en retard! s’écria-t-elle.

— Oh! mère... pardonne-nous, dir Léa, la plus tendre et la plus facilement émue.

— Vous ne vous inquiétez guère de moi, reprit la malade.

Des deux préoccupations qui se disputaient son cœur, Frédérique céda, sans essayer de feindre, à celle qui la touchait le plus : 1’OEuvre. Elle avait trop admiré lapôtre, dans Pirnitz, pour n'avoir pas, sur un tel exemple, façonné son âme... Elle était de celles qui obéissent à l’Esprit quand il leur dit: « Tu quitteras ton père et ta mère... »

Léa, au contraire, oublia vraiment tout pour ne plus penser qu'à Christine. Pendant les six

semaines de déchéance rapide qui précédèrent la fin, elle laissa Frédérique aller seule aux réunions du comité, rue de Grenelle. L’aînée y fut vite indispensable. Son clair génie avait aussitôt conquis tous les membres de la réunion.

Pirnitz lui disait :

— Moi, je n'entends pas grand’chose aux affaires. Il nous fallait une Herminie Sanz.

Vous en êtes une, ma fille. |

Les propositions de M. Duramberty avaient d’abord surpris, puis séduit.

— N'est-ce pas un piège? demanda Mie Heurteau, à la séance extraordinaire convoquée dès le lendemain. |

— Méfiez-vous des hommes, fit Mile de Sainte- Parade. | |

— Je ne crois pas à un piège, répondit Frédérique. D’abord, le patron n’a pas la réputation d’un fourbe. Et ce qu’il propose, en somme, ne lui coûte rien. IL réserve la vente de son terrain, dans vingt ans, au prix courant. Il a une sorte d’hypothèque sur les constructions que nous y éléverons. Il ne court aucun risque et son bénéfice est certain. Il fallait seulement y songer.

— Vous êtes un amour, Frédérique, s’écria Daisy Craggs.

— Pourquoi? demanda naïvement Frédérique. |

— Parce que, jolie à croquer comme vous

: l’êtes, vous dites tout cela de l'air d’un vieux notaire expérimenté.

Effectivement, la jeune fille mena toute l’entreprise avec l’ardeur d’un néophyte et l’habileté d’un homme d’affaires.

Elle eut, au cours des négociations, des conférences plus fréquentes que de coutume avec M. Duramberty. Son instinct antimasculin, toujours en garde, guetta le retour de l'impression désagréable causée par la poignée de mains du premier soir. Mais Duramberty discutait froidement, affirmait son désir d’avoir des garanties, parlait chiffres et argent, regardait bien en face. En la quittant, il lui serrait la main d’un geste sec, tout viril. Décidément, elle s'était trompée.

Frédérique hâta les négociations comme eût fait une jeune fille ordinaire pour un mariage souhaité. Quand elle put apporter à M. Duramberty la parole de Mi: de Sainte-Parade, le fabricant de papiers déclara qu’il consentait à entrer en relations avec l’homme d’affaires de la vieille demoiselle.

C'était un nommé Michel, ayant un cabinet au carrefour de la Croix-Rouge où il gérait principalement les intérêts d’ecclésiastiques er de communautés.

Mie de Sainte-Parade qui était pieuse par accès, mais qui, en d’autres moments, se brouil-

lait avec le ciel, avait eu son adresse d’un confesseur, — l'abbé Minot, — pendant une des périodes où elle se confessait.

Michel, dans son cabinet modeste, orné d'images de religion, offrait aux visiteurs un visage sémitique et des façons. obséquieuses. Il avait, peu à peu, accaparé toute la direction des placements de sa riche cliente, lui ayant fait retirer ses fonds de chez le notaire de Nérac, où longtemps elle les avait laissés. D'ailleurs, rien n’avait permis de suspecter son honnêteté, et les opérations suggérées par lui s'étaient trouvées fructueuses.

Frédérique, qui se méfiait de Michel par une sorte d'instinct de chien contre chat, voulut assister à son entrevue avec le patron. Michel parla peu. Il écoutait M. Duramberty d’un air respectueux, ponctuant ses phrases de divers : « Bravol... Bravol » ce qui était sa façon de dire : parfaitement! Il se contenta de demander :

— Est-ce... moi... qui préparerai l'acte... ou. monsieur votre notaire ?

— Cela m'est égal, fit Duramberty. Qui est le notaire de Mlle de Sainte-Parade ?

Michel répliqua :

— Mc Lequesneux.

— Je croyais, dit l’usinier, connaître tous les notaires de Paris.

— Excusez-moi... c’est un notaire de Levallois.

— Ah? fit Duramberty.

— J'ai été clerc dans son étude, autrefois, Alors, naturellement, je suis resté en rapports avec lui. Si cependant il ne convient pas à Monsieur... | |

— Que m'importe! dit brusquement M. Duramberty. Mon notaire est M° Lehaut-Desplanques... IL s’entendra avec M°.. Comment dites-vous ? |

— M° Lequesneux, à Levallois.

En raison de linfirmité de Mile de Sainte-

Parade, on convint que l’acte serait signé dans l'hôtel de la rue de Grenelle.

La veille de ce grand jour, la vieille demoiselle eut la curiosité de voir de ses yeux le fameux terrain, rue des Vergers, à Saint-Charles. On prit rendez-vous pour l'après-midi. Frédérique, Mlle Heurteau et Duyvecke, outre, bien entendu, la sœur Odile, accompagnaient Mlle de Sainte-Parade.

Duyvecke et Frédérique, considérées comme les plus robustes de la bande, portèrent le fauteuil tout autour de l’espace pelé, moisi, peuplé de rares châtaigniers, où devaient bientôt s’élever les murs de l’école. Mill: Heurteau et la calme sœur Odile suivaient. Léa et Pirnitz étaient restées auprès de Christine.

Cette étrange procession eut pour témoins quelques employés étonnés, qui la regardaient

be … ad :

derrière les vitres du bâtiment d'administration, et M. Duramberty, que Frédérique aperçut un instant, à sa fenêtre.

Mie de Sainte-Parade, avec son imagination de méridionale, déclara que le terrain était, comme terrain vague, assez joli, et que vraiment ce M. Duramberty avait bien de la bonté de ne point le faire payer. Le contrat de vente fut signé le lendemain, rue de Grenelle.

M° Lehaut-Desplanques, jeune notaire parisien, fort riche, rehaussant d’élégance la sévérité de sa mise, lut l’acte en présence du petit Lequesneux qui avait l'air d’un sacristain, de Michel, assis en arrière de tout le monde, sans doute par humilité, de Mie Heurteau, et enfin de M. Duramberty qui, tout le temps de la lecture, parut distrait.

Personne ne souleva d'observations. Quand les signatures furent apposées, le fabricant demanda à Mile Heurteau :

— Est-ce que ces demoiselles Legay-Sürier sont souffrantes? Elles devaient assister à la signature..

— Mie Frédérique et sa sœur, lui fut-il répondu, sont retenues auprès de leur mère, très

malade.

En effet, après un semblant de mieux pendant les mois de juin et juillet, un mois d’août soudain pluvieux et aigre avait terrassé Christine.

Elle ne quittait plus le lit, ne se nourrissait plus que de lait. La veille du jour où fut signé le contrat, Frédérique revenant de Saint-Charles rencontra la concierge de la maison qui venait la chercher. Christine était plongée dans une syncope d’où l’on désespérait de la tirer.

Frédérique hâta le pas, à côté de la portière bavarde, jusqu’au premier fiacre. Rue de la Sourdière, elle vit, en entrant dans la .chambre, Christine, la tête tournée vers le mur, qui dormait, avec une respiration saccadée et douloureuse.

Pirnitz et Léa étaient à genoux près du lit.

Frédérique s'agenouilla elle-même. Elle ne savait : pas prier. Elle écouta les paroles de sa conscience.

« Qu’ai-je fait? Ai-je fait mon devoir? Ai-je aimé ma mère comme je le devais?

« Voici Léa, qui, certes, fut pour elle, dans ces dernières semaines, une fille plus attentive, qui lui donna, plus que moi, des soins, des consolations. Suis-je donc moins pieuse, filialement, que Léa? Ai-je un cœur plus dur?...

« fl me semble que non.

« Chère mère, à te voir souffrir, je comprends combien je t’aime. J’ai tâché de te faire du bien. Je suis sûre que je t'en ai fait un peu : par moi, tu as eu quelques années paisibles.

« Aujourd'hui, je sais que ta vie est comme

finie; je cède à cette nécessité comme je céderais à celle de mourir moi-même. Je me suis efforcée de ne pas trop m'appesantir sur mon chagrin, parce que, dans ce moment, ma lucidité, mon effort sont utiles. Mais j’ai beaucoup de douleur, mére, à me séparer de toi. »

Des larmes montaient à ses yeux... Elle les arrêta :

« Non, pensa-t-elle, je ne dois pas me laisser distraire par une douleur égoiste de ce qui est mon devoir humain. Ma tâche me requiert; quand je t’aurai perdue, chère mère, je la reprendrai, c’est la meilleure façon de t'aimer. Car je travaille pour ta revanche, afin que le mal que l'on t'a fait ne soit plus fait, ou soït fait moins souvent à d’autres, pareilles à toi, sans défense — comme tu l’as été. »

Christine reçut dans la soirée les derniers sacrements. La nuit fut assez calme. Les deux jeunes filles accablées de fatigue s’endormirent sur des chaises jusqu'à la pointe du jour.

C'était le matin même où l’acte devait être signé chez Mile de Sainte-Parade. L’anxiété de savoir tout réglé, irrévocable, tourmentait Frédérique au milieu de sa douleur et de son sommeil.

L’agonie commença vers une heure après midi.

Dans l'horreur de ces approches de la mort, la délicate et sensible Léa s'était réfugiée contre Frédérique. Elle pleurait, la tête appuyée sur le

sein de l’aînée. La garde-malade e et Pirnitz voulurent, vers trois heures, retourner dans son lit la malade qui gémissait. Mais à peine approchée du chevet, Pirnitz appela :

— Léa!

Léa se précipita, recueillit dans ses bras la tête de Christine, d’où le souffle s’envolait par légers soupirs. Frédérique prit sur les draps la petite main exténuée et la garda contre ses lèvres.

Presque à la même heure, M. Duramberty quittait l'hôtel de Mie Sainte-Parade, et; après avoir causé un instant avec son notaire, disait à Michel :

— Monsieur Michel, avez-vous un instant?

— Mais, pour Monsieur, certainement.

— Eh bien, montez dans mon coupé et accompagnez-moi jusqu'à l'usine. Je vous ferai reconduire. Montez, montez, Monsieur, ajouta-t-il vivement, — Michel faisant des politesses.

Puis, au cocher :

— Achille, passez d’abord 21, rue de la Sourdière.

Léa, tout en larmes, Frédérique, les yeux secs, étaient agenouillées auprès du lit maternel, déjà paré pour la veillée, quand la concierge, entrée à petits pas, toucha l’épaule de l’aînée, lui remit la carte de Jude Duramberty.

Elle chuchota « que ce monsieur était venu dans une voiture de maître... qu’en apprenant... il n’avait pas voulu monter. Mais qu’il présentait ses condoléances à ces demoiselles et se mettait à leur service. » |

M. Duramberty ne se contenta pas de cette démarche. Sa compassion, son désir d’être utile, se manifestèrent d’une façon continue, active. L'employé des pompes funèbres, qui se présenta dans la soirée, déclara qu’il avait mission de faire régler, à l’usine, tous les frais de la sépulture. Un garçon de bureau prit les ordres des orphelines. Enfin, M. Duramberty, avec le personnel administratif et les dessinateurs, assista aux obsèques.

Au cimetière Montparnasse, quand il vint serrer les mains de Léa, aveuglée de pleurs, et de Frédérique, tragiquement calme, il dit à celle-ci :

— Demeurez chez vous tout le temps qui vous sera nécessaire. Personne ne vous rem- ‘placera; n’ayez donc aucune crainte. C’est moi qui ferai votre besogne jusqu'à votre retour. Prévenez-moi seulement quand vous serez en état de revenir à l’usine. Mais je ne veux pas vous revoir avant une quinzaine.

Cette cordialité troubla Frédérique.

« Il y a donc des hommes parfaitement laborieux, désintéressés et bons? pensa-t-elle. Un homme comme celui-ci, évidemment, saurait être

FRÉDÉRIQUE If1

un compagnon sûr pour une femme, un appui...

Il saurait être un éducateur moral! »

Le goût de Frédérique et de Léa, pendant les jours qui suivirent, eût été de vivre dans une solitude jalouse, admettant tout au plus la présence de Pirnitz. Mais Pirnitz elle-même exigea au nom de la fraternité qui devait unir des apôtres, qu’elles demeurassent le plus possible avec leurs compagnes d’apostolat.

— Pas de solitude! disait-elle, la solitude est égoïste et stérile!

Cette observance, d’abord acceptée à contrecœur, leur fut rendue précieuse par la bonté des femmes dévouées que Mlle de Sainte-Parade appelait son état-major.

On s’arrangea, dans le groupe féministe, pour ne jamais les laisser prendre un repas seules, dans cet appartement de la rue de la Sourdière visité par la mort.

Elles connurent ainsi la vaste salle à manger de l’hôtel de Sainte-Parade, son plafond à caissons vermoulus, ses portes-fenêtres cintrées donnant de plein pied sur le jardin. Une toute petite table semblait un jouet de poupée au milieu de l’immense pièce.

Avec Pirnitz et Mle de Sainte-Parade, les orphelines y mangèrent plusieurs fois les cuisines méridionales confectionnées par Maria, cuisines épicées et délicieuses, car la vieille demoiselle gardait malgré sa misère physique

152 LES VIBRGES FORTES

un estomac sain et une juvénile gourmandise.

Elles connurent l’appartement de Duyvecke Hespel, deux pièces de dimensions moyennes, dans la rue Cujas, meublées en bois blanc minutieusement lavé à la mode flamande.

Duyvecke les y invita avec Mile Heurteau, qui vivait dans une pension de famille du boulevard Saint-Michel. Cette figure énigmatique de l’ancienne institutrice inquiétait, troublait Frédérique. Elle se sentait attirée vers elle par un physique agréable (Mie Heurteau, à trente-six ans, était encore jolie, le visage seulement entamé de couperose), et aussi par la riche intelligence, par l'abondante culture qui paraient sa conversation. Mais quelque chose d'un peu fuyant dans le regard, d’un peu faux dans la voix, mettait en garde son instinct. Duyvecke, au contraire, avec sa grâce de jolie blonde, déjà alourdie et pourtant charmeuse, avec sa bouche fine, ses dents nettes, sa peau de camélia, ses épais cheveux cendrés, à peine plus clairs que ceux de Léa, l'avait tout de suite conquise.

Duyvecke était laborieuse, lente à comprendre, mais possédait définitivement ce qu’elle avait une fois compris. D’ailleurs, ménagère incomparable, préparant elle-même de savoureux dîners, agrémentés de toutes les viandes fumées du pays flamand, de tous les fruits monstrueux couvés par les serres du Nord.

FRÉDÉRIQUE 1f3

Comme les deux sœurs dinaient rue Cujas, quelques jours après la mort de leur mère, en compagnie de Pirnitz et de Mie Heurteau, on frappa à la porte, et un homme d’une trentaine d'années, vêtu d’un complet brun, sans élégance, entr'ouvrit la porte. Aussitôt interdit à la. vue de personnes inconnues, il balbutia :

— Ah! mademoiselle, vous avez du mondel

Son visage honnête et commun, encadré des broussailles d’une barbe et d’une chevelure très noires, exprimait une timidité si comique que Pirnitz et Mie Heurteau ne purent s'empêcher de. sourire.

— Qu'est-ce qu'il y a, Rémi? demanda Duyvecke.

— C'est pour Gaston, mademoiselle Duyvecke. Il s’est coupé le doigt en taillant son pain. Le sang coule. Ça n'est rien, je le lui arrêterais bien. Mais il vous demande tout le temps. J’ai peur qu’il ne prenne la fièvre.

— J'y vais. Excusez-moi, dit Duyvecke à ses hôtes. |

Pendant sa courte absence, Mlle Heurteau expliqua aux jeunes filles que ce Rémi s'appelait en réalité Rémineau; qu'il était veuf, avec un petit garçon de six ans. Sculpteur sur bois, très bon ouvrier, très sérieux, il demeurait juste audessus de Duyvecke.

— Elle est la providence de ce ménage sans femme. L'enfant l'adore... Je crois que le père,

Qe

1f4 LES VIERGES FORTES

s’il osait, demanderait sa main. C’est d’ailleurs un excellent homme...

— Quoil dit Frédérique, Duyvecke épouserait : cet ouvrier?

— Duyvecke, dit Mlle Heurteau en détournant les yeux, est trop dévouée à l’œuvre pour se marier jamais, — en eüt-elle envie.

L'appartement où vivaient en commun miss Craggs et Geneviève Soubize intéressa singulièrement Frédérique. Elle y dina une fois avec Léa. Er, le lendemain, elle y revint seule, tant elle s’y était plu.

C’est que, perspicace et toujours en éveil, elle avait démêlé tout de suite, dans le féminisme de Mie de Sainte-Parade, la monomanie d’une vieille fille toquée; un peu d’apprêt, de politique, un certain manque de franchise rendaient suspect celui de Mile Heurteau. Duyvecke était sincère, mais sans ardeur, bonne nature dévouée à tout le monde. Tandis que dans le modeste cinquième de l’avenue de Ségur, Frédérique respirait l'air de ferveur aspostolique qui vivifiait cette « chambre de Pirnitz », où les deux sœurs avaient entendu

les paroles de vérité.

Léa et Frédérique y firent, d’ailleurs, un dîner affreux, préparé à la diable par une sorte de vieille folle bossue que la charitable Daisy avait recueillie. On ne buvait que de l’eau.

— Comme les pauvres gens de Clifden et de

FRÉDÉRIQUE Iff

Galway, disait miss Craggs, et encore la leur sent la tourbe!

On servit un bizarre gigot bouïilli dans une sauce de farine, des pommes de terre, une marmelade d'oranges et une extraordinaire galette fabriquée spécialement par la folle et que Daisy, malgré son indifférence, déclara exécrable. Elle mangea, toutefois, sa part jusqu’au bout, « pour . ne pas faire de peine à la vieille ».

Mais le soleil couchant dorait le petit logegement, toutes les fenêtres ouvertes sur le balcon et sur la large avenue. Daisy, excitée par Geneviève Soubize, se laissait aller à conter les histoires de sa vie politique. Geneviève l’écoutait les yeux luisants, la bouche mobile.

L’Irlandaise, revenue de bien des enthousiasmes juvéniles, évoquait ces temps héroïques avec une bonhomie qui excluait toute apparence de vantardise. Elle semblait se railler, parler d'elle comme d’une enfant terrible que le temps et les épreuves auraient assagie.

Toute la passion de ces récits s'était infusée dans Geneviève, qui les avait cent fois entendus et ne se lassait pas de les entendre encore.

— Daisy, racontez l’histoire du journal supprimé!

C'était une aventure plaisante et glorieuse arrivée à miss Craggs lorsqu'elle avait quatorze ans. Son père, qui dirigeait une feuille nationaliste à Dublin, venait d’être emprisonné, le jour-

Me"

nal supprimé. Alors Daisy, l’air d’un joli bébé rose et blond, en ce temps-là, avait émporté dans sa malle les formes de l’imprimerie, et s’en était allée tranquillement faire son journal à Chester... Srupeur du gouvernement, voyant le lendemain reparaître le papier interdit!…

— Et l'exécution de lord Frédérick Cavendish? demanda Geneviève.

Ce qu’elle appelait l'exécurion, c'était le meurtre de M. Burke et de lord Frédérick, dans le Phoœnix Park, à Dublin. Daisy était alors dans la capitale de l'Irlande; elle avait, par hasard, assisté à la découverte des corps. Elle contait en perfection. Frédérique et Léa, tout comme Geneviève, se sentaient troublées par un souffle révolutionnaire, quand elles entendaient le récit des conciliabules à la veille de l'assassinat.

— Bah! concluait Daisy, en avalant une large rasade d’eau claire, tout cela était rêves et utopies! L’Irlande n’a plus de parti nationaliste. Les opprimés se soumettent. On n'est plus patriote, on est politique. Alors, à vingt ans de distance, ces vengeances sanglantes semblent des crimes inutiles. |

— Des crimes, protestait Geneviève. Oh!

Daisy, pouvez-vous dire cela!

Ainsi, par une étrange endosmose, l’enthousiasme anarchiste apaisé chez lIrlandaise s’infil trait, se déposait dans l’âme jeune, dans l'esprit névrosé de Geneviève.

Toutes deux, d’ailleurs, s’unissaient dans les soins d’une charité inlassable.

Geneviève achevait ses études à la Faculté de Paris, afin d'exercer plus tard, gratuitement, pour les humbles, la profession de sagefemme. La ferveur de l’étudiante captivait Frédérique. Elle trouvait à ce masque pâle, chiffonné, taché de son, agité de tics, éclairé par deux yeux gris-vert anxieux et tendres, auréolés de cheveux roux, un attrait d’étrangeté. L’exaltation quasi-maladive de la bonté chez Geneviève la touchait aussi. Elle en savait par miss Craggs des traits admirables. . Une épidémie de fièvre typhoïde ayant sévi au Gros-Caillou, Geneviève avait, grâce à son titre d’étudiante, forcé les portes de l'hôpital et soigné les malades jusqu’à ce qu’elle tombât elle-même, épuisée, échappant par miracle à la contagion. Le danger la grisait, la misère d’autrui l’hallucinait : elle avait ce que Pirnitz appelait le vertige de la charité.

Oui, toutes furent affectueuses et compatissantes aux orphelines. Mais leur contact eut pour effet de ramener sur Pirnitz l’admiration accrue de Léa et Frédérique.

— Comme elle est supérieure aux autres disait Léa. Qu’est-ce que Mile de Sainte-Parade, Mie Heurteau, Duyvecke, et même Daisy et Geneviève à côté d’elle?

— C'est vrai, répondait Frédérique. Toutes les autres ont des ridicules, des faiblesses. des limites! Elle est parfaite... Jamais le mot qu’elle dit ne défigure sa pensée, et cette pensée est toujours lumineuse. Jamais ses actes ne fontsourire, et elle répand la gaieté autour d'elle. Elle a l’attrait d’un pur esprit. Elle est la Sainte.

Cependant les préparatifs de l'œuvre progressaient. Un architecte avait été choisi, sur les conseils de Michel, plutôt entrepreneur qu’architecte, puisqu'il s'agissait d'exécuter, en l'accommodant

aux nécessités locales, un plan étudié et détaillé

d'avance, celui du collège de Bude et de l’ancien Free College de Londres. L’entrepreneur se contenta d’un prix minime : huit pour cent de la dépense totale. Pirnitz et Frédérique examinèrent les cahiers des charges, aidées par Mie Heurteau et par Rémineau, dont l’honnête expérience ne fut pas inutile. |

Le 1ÿ septembre, la première équipe d’ouvriers — les terrassiers — prit possession du terrain vague de la rue des Vergers.

M. Duramberty, depuis l'abandon de son terrain, n'avait plus fait, dans ses entretiens avec Frédérique, aucune allusion à l'affaire.

[l'avait même repris le ton administratif dont il usait avant la mort de Christine, ce qui étonnait un peu la jeune comptable, mais ne lui déplaisait pas.

Frédérique, quand la résignation volontaire

eut fini par cautériser sa douleur filiale, vécut donc dans une de ces douces effervescences qui accompagnent l’enfantement d’une œuvre importante, commencée sous d’heureux auspices. Tout marchait à souhait. On pouvait espérer d'ouvrir les cours dans un an environ. Jusqu’à cette date, les deux sœurs remettaient le souci de décider si elles resteraient à l’usine ou se consacreraient uniquement à l’école.

Trois mois environ après la mort de Christine, un jour que Frédérique vérifiait les comptes de dizaine avec le patron, celui-ci, ayant apposé son visa sur la dernière feuille d’émargement, dit à la jeune fille :

— Mademoiselle Legay-Sûrier, avez-vous quelques minutes encore à me donner?

— Certainement, monsieur.

— Je voudrais vous entretenir d’une affaire qui vous concerne.

Frédérique, un peu inquiète, s’assit sur le fauteuil placé à droite du bureau. M. Duramberty recula lui-même le sien et commença, visiblement embarrassé malgré son aplomb habituel :

— Mademoiselle, je vous vois à œuvre ici depuis longtemps déjà. Je vous. étudie avec un vif intérêt. IL me semble que je vous connais assez bien. Je voudrais vous dire quelle idée je je me fais de votre caractère.et comment j'imagine votre avenir. Vous me le permettez?

Frédérique, dont l'inquiétude vague se changeait en malaise, fit un signe de tête affirmatif.

— Mettez-vous dans l'esprit, en tout cas, que je n'ai nullement le dessein de ‘vous déplaire. de manquer aux égards qui vous sont dus. Nous causons d'homme à homme; je vous parle franchement, vous me répondrez avec la même franchise. N'est-ce pas ?.. Nous oublions, pour une heure, que je suis votre « patron »?

Il'insista en souriant sur le dernier mot. Puis il reprit :

— Vous avez vingt-quatre ans. Vous êtes orpheline avec une sœur de sept ans plus jeune que vous. Vous n’avez aucune fortune. Vous comptez sur votre travail pour vivre. C'est fort juste, car votre sœur et vous êtes douées de . façon à gagner largement votre vie. Vous n’avez, m'assure-t-on, ni l’une, ni l’autre, l’intention de vous marier. Bien! Je crois deviner les motifs qui vous déterminent. Quels qu’ils soient, ils ont été fortifiés par vos relations avec un groupe de femmes à grands projets... J'ai mon opinion sur ces projets, je n'ai pas une foi absolue dans leur réalisation; mais ils sont respectables et je n’en veux pas dire de mal.

Frédérique fit un geste de protestation.

M. Dur: mberty l’arrêta.

— Je vous en supplie, laissez-moi parler. Il est assez difficile, même avec un esprit supérieur tel que le vôtre, d'aborder la question qui me préoc-

cupe. Je vous disais que j’ai compris votre caractère et votre ambition : pas de mariage pour garder votre indépendance et vous consacrer à une œuvre qui peut être jugée uropique, mais qui: vous attire. Est-ce cela?

— C'est cela, en résumé, dit Frédérique, après un moment de méditation. Mais, bien entendu, Monsieur, nous ne regardons pas ces choses du même point de vue.

— Je sais, d'autre part (vous m'excuserez de m'en être informé), que votre conduite privée est à l’abri du plus léger soupçon. Tout cela m’a beaucoup intéressé à vous, outre que... je ne vois pas en quoi ce que je vous dis là pourrait vous blesser. votre jeunesse et votre extérieur m'ont prévenu favorablement. |

A partir de ces mots, le malaise de Frédérique se transforma en une étrange angoisse qui devint peu à peu intolérable. Elle se sentait prise comme dans un cauchemar, fixée sur son fauteuil, sans pouvoir ni remuer, n1 parler... Ce silence parut, sans doute, d’un bon augure à M. Duramberty, car il s’expliqua plus clairement.

— J’estime, dit-il, pour ma part, qu’un capital intellectuel tel que vous ne doit pas demeurer improductif. J’ai besoin de vous ici. Vous pouvez me rendre de grands services. Vous me connaïissez. Je suis un peu autoritaire. Je ne saurais changer à mon âge. Je vais vous proposer une véritable association : une part de quatre pour

cent sur les bénéfices nets de la maison, ce qui, présentement, équivaut à une dizaine de mille francs par an et peut s’accroître.

M. Duramberty s'arrêta quelques secondes...

Ses yeux, fixés à terre pendant les derniers mots qu’il avait prononcés, se relevèrent et regardérent Frédérique, comme s’il attendait une réponse.

Frédérique ne pouvait pas répondre. Ses lèvres refusaient de s'ouvrir. Et cependant, elle devinait ce qui allait suivre : elle eût voulu à tout prix empêcher que ce fût dit. Elle soupira avec effort. M. Duramberty reprit :

— Je comprends votre trouble. Je le comprends fort bien, parbleul... Mais je fais appel à votre intelligence, à vos idées libérales, affranchies de préjugés. Est-ce que vous n’avez pas compris le néant des conventions sociales ? D’ailleurs, vous êtes éprise des nouvelles doctrines féministes. Elles ne me sont pas familières…. mais je sais que le mariage n’y est pas en faveur.. et que la liberté de l’union en est un principe fondamental.

L’angoisse de Frédérique commença à paraître dans l’élargissement de ses yeux. Elle put articuler ce seul mot :

— Monsieur !.….

— De grâce, ne vous alarmez pas, reprit M. Duramberty. Vous êtes libre de faire à ma proposition l’accueil et les objections que vous

voudrez. Je sais seul. J’ai été malheureux dans mon premier mariage. J'ai des habitudes de célibat qui me conviennent et que je ne veux pas rompre. Vous avez, de votre côté, une façon de vivre à laquelle vous êtes attachée... Vous ne la changeriez pas sans peine, probablement. Eh bien! loyalement, en collaborateur qui vous apprécie, je vous propose d’unir ce que nous pourrions appeler l'excédent de notre liberté?..

. Il y eut un silence. Frédérique se taisait toujours. Elle ne pensait en ce moment qu'à une chose :

« Si cet homme se lève et vient à moi, comment fuir? »

Comme à travers une porte sourde, elle entendait les paroles que prononçait le patron. Ses yeux s’attachèrent, hypnotisés, à la capsule d'argent de l’écritoire ouverte.

— Je vous prie de croire, mademoiselle, continua M. Jude, que la franchise avec laquelle je vous parle est une marque d’estime pour votre intelligence et votre caractère. Hors des opinions artificielles, vous êtes capable de vois créer à vousmême une morale d’accord avec votre conscience.

Frédérique baissait un peu la tête; l’usinier crut à un acquiescement.

— Vous consentez? dit-il.

Sa voix s’étrangla sur ce mot. Il se leva et, hésitant encore à s’approcher, car l’émoi de Frédérique se marquait au tremblement de tous ses

membres, il se pencha vers elle, et dit, la respiration embarrassée, la parole hachée par la fièvre qui le gagnait :

— Vousnepouvezpas vous imaginer. combien je souhaitais. combien j'avais enviel.. Mais votre attitude. votre air sévère... ma foil je n’osais pas. Ah! vraiment, vous êres charmante. et je vous assure que vous n’aurez pas à regretter... Votre avenir... et celui de votre sœur... et l’école

à laquelle vous vous intéressez... Je me charge.

de tout... ma chère petite. ma chère petitel

L’aveuglement de son désir l’'empêcha de voir ce qui était manifeste : Frédérique immobile, contractée par l'effroi. Une main de la pauvre fille pendait sur sa robe, 1l la saisit en disant encore, à mots balbutiés :

— Ma chère petite...

Mais la main se retira.

Frédérique, subitement debout, galvanisée par le rappel d’une sensation qui, une fois déjà, lui avait été odieuse, repoussait le fauteuil avec ses jarrets raidis.

Le patron étonné s'arrêta :

— Quoi! dit-il... je vous. je vous fais peur?

Non, il ne lui faisait plus peur. Elle regardait, maintenant, avec une surprise peu à peu mêlée de dédain, cet homme qu’elle avait cru fort et bon, et qu’elle voyait devant elle, congestionné, ridicule : le mâle ordinaire, le déloyal ennemi haï depuis l’enfance.

Fr

— Je pensais. avoir parlé... ne m'être pas départi. enfin... être resté dans les bornes.

Toute son assurance tombait. Iln ‘avançait plus. Frédérique, devant ce désarroi, reprit courage. Sa voix fléchissait à peine quand elle répondit:

— Monsieur, je vous prie, ne parlons plus de

cela. -

— Mais enfin, qu’y a-t-il de blessant... pour un esprit comme le vôtre ?

— Je vous en prie, monsieurl...

Il comprit que la partie était perdue. Il reconquit, d’un violent effort, la maîtrise de soi et le ton ferme dont il usait d’habitude.

— Alors, mademoiselle, je cesse de m’expliquer vos doctrines. Je croyais que vous autres, féministes, proclamiez l'égalité des deux sexes. ce que je vous proposais était l'expression même de cette égalité... Chacun de nous conservait son indépendance... c'était un contrat d’association. .

— Non, monsieur, dit Frédérique, redevenue tout à fait calme. C’était un contrat de vente.

— Mademoiselle!.…

— Rien ne vous autorisait à me le proposer... rien, puisque, dites-vous, vous connaissez ma vie. Enfin, j'ai le malheur d’être pauvre et d’être femme. Vous êtes riche, vous êtes homme et vous me payez. Cela vous donne des droits. ou du moins, vous le jugez ainsi. Permettez-moi de me retirer, monsieur...

Les larmes montaient à ses yeux et les sanglots à sa gorge; mais c'était l’indignation, non la faiblesse qui les suscitait.

Duramberty retourna brusquement vers son ‘bureau, haussant les épaules. Frédérique gagna la porte, sortit sans hâte. Mais dès qu’elle fut seule dans le corridor, elle courut comme une folle jusqu’au petit atelier de sa sœur.

Léa, effrayée, la reçut dans ses bras.

— Fédil ma Fédil... Qu’est-ce qu’on ra fait?

— Reste... reste près de moi, sanglota l’aînée. Reste près de moi... et laisse-moi pleurer... Je te dirai... Je te dirai...

Léa questionnait.

— Mais qui t'a fait du mal?

— Luil... dit Frédérique, montrant la direction du bureau du patron.

— M. Jude?

— Oui.

Elle conta tout, lambeau par lambeau.

Pour comprendre l'exaltation indignée où les mit l’une et l’autre cette aventure, il faut songer que Frédérique et Léa étaient exactement lopposé de l'ordinaire ouvrière des grandes villes.

Toute leur jeune pensée s'était, depuis l’enfance, accoutumée à envisager comme la pire catastrophe, pour une femme, ce que M. Duramberty venait de proposer à Frédérique.

Au récit de sa sœur, Léa fut bientôt la plus bouleversée des deux.

— S'il allait venir ici, murmura-t-elle. s’il allait te poursuivre ?.….

Gagnées par la peur,elles se barricadèrent dans l'atelier. Elles attendirent anxieusement le soir et n’osèrent sortir elles-mêmes qu'après avoir vu M. Duramberty quitter l’usine dans son coupé. Un fiacre les ramena rue de la Sourdière. Elles reconquirent un peu de calme auprès de Pirnitz. Elles lui contèrent l'événement.

— Hélas! leur dit lapôtre.. Je ne suis pas étonnée. A moins d’être difforme comme Mademoiselle de Sainte-Parade ou moi, qui ne sommes pour ainsi dire pas des femmes, on est exposée à de pareilles attaques de la part du sexe maître. Méprisez les hommes qui croient pouvoir acheter les femmes, mais songez que bien des femmes se prêtent à de pareils marchés. Là est la honteuse excuse de leur audace. Duramberty a agi en homme, ni plus ni moins.

— Jamais... plus jamais, murmura Frédérique, je ne pourrai lui parler.

— Ni moi, dit Léa; il me semble que si je le voyais venir à moi, je me sauverais ou je me trouverais mal.

— Oui, fit Pirnitz; voilà évidemment le plus fâcheux de cette sotte affaire : comment les relations quotidiennes vont-elles pouvoir durer maintenant entre vous et lui? L’homme, tel que je l'ai compris, ne pardonnera pas qu’on l'ait vu

dansune posture ridicule. Et1l est trop intelligent pour n'avoir pas roupi, après.

— Pourvu dit Léa, que cela ne nuise pas à l'OŒuvrel ‘

— Que peut-il contreelle ? répliqua Frédérique, qui avait eu, sans l’exprimer, la même pensée. Les actes sont signés... Nous n'avons rien à lui demander, n’est-ce pas, Romaine?

Pirnitz haussa les épaules.

— Qu'il soit un ennemi pour nous, c’est possible. Mais nous en aurons tant d’autres!

— Pourquoi?

— Notre œuvre, nos doctrines contrarient des appétits comme celui de cet homme. Soyez assurées que la coalition des égoistes tels que Duramberty est d'avance et d’instinct contre nous. Qu'importe! Herminie et moi, nous en avons bien triomphé à Bude et à Londres. Écoutez, ajoutat-elle après quelques minutes de méditation... Il y a peut-être, dans ces événements, une indication de la Destinée... Le lien qui vous attachait à la maison Duramberty est coupé inopinément, malgré vous... n'est-ce pas un signe providentiel que vous devez tout abandonner, et nous suivre ?...

— Ohl oui... Romaine. je vous en prie, dit Léa suppliante, ne laissez pas retourner Frédérique dans cette horrible usine!

— Peut-être, en effet, dit Frédérique, la Destinée m'a-t-elle avertie.

— Demain est dimanche, répondit Pirnitz.

Ne m’accompagnez pas rue de Grenelle. Je parlerai, après le conseil, à Mile de Sainte-Parade, en tête à tête. | |

Frédérique et Léa eurent, dès cette minute, la conviction qu’elles ne travailleraient plus chez Duramberty. Effectivement, le lendemain, vers midi, quand Pirnitz rentra rue de la Sourdière, elle leur dit:

— Voici ce qui a été décidé: Mile de Sainte- Parade est heureuse de vous associer directement à l'œuvre. Elle se charge de vous. vous savez comment : on ne fait pas fortune en notre compagnie, la vie y est assurée, voilà tout.

— Quel bonheur! fit Léa. Mais qu’allons-nous faire?

— Nous avons décidé que vous partiriez im- :

médiatement pour Londres. Léa y étudiera le style décoratif anglais dars la grande fabrique Clariss and Sons, où Mme Sanz a des relations. Elle complètera ainsi les connaissances dont elle a besoin pour enseigner dans notre école. Frédérique se mettra à la disposition d'Herminie à Free College et, tout en lui donnant une aide précieuse, apprendra l'administration.

— Et vous, demanda Frédérique, vous ne viendrez pas ? |

— Non, ma présence ici est nécessaire, vous le comprenez; mais je veillerai sur vous de loin, je vous le promets... Quelques mois d’épreuve sont bientôt passés! Êtes-vous décidées ?

— Nous ferons ce que vous nous direz de faire. |

Pirnitz les embrassa.

— Maintenant, leur dit-elle, vous êtes vraiment mes filles. L'OŒŒuvre est jalouse; elle vous a voulues tout entières.

Dès le soir même, Léa écrivit à M. Duramberty une lettre où, sans aucune expression d’acrimonie, elle le prévenait que des raisons de famille les forçaient, elle et sa sœur, à abandonner. leur service à l'usine et qu'elles ne s’y présenteraient plus. |

Pour toute réponse, M. Duramberty envoya le compte des deux jeunes filles arrêté au samedi soir. | |

Leurs préparatifs de départ furent vite terminés et, dès le jeudi suivant, elles quittaient Paris pour Londres

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