LIURE II
ADEMOISELLE, VOUS fous restezf — Oh! mademoiselle, vous lunchez avec nous ?...
— D'abord, nous ne vous laisserons pas partir...
— Essayez un peu de vous en aller, s’il vous plaît!
Autour de Frédérique, dont le grave visage souriait, les jeunes mains un peu rouges, quelquesunesencapuchonnées de mitaines, se joignirent; une chaîne de bras s’unit en cercle; la maîtresse fut réellement prisonnière de ses joyeuses élèves.
Le quart après midi venait de sonner, au carillon de Free College; c'était samedi, jour de demivacance; la classe qui s’achevait était la dernière
jusqu’au lundi suivant; et la liberté grisait un peu les têtes, blondes de toutes nuances, des fringantes demoiselles qui s’intitulaient French junior larinisr.
— C'est que je comptais rentrer bien vite chez moi et travailler, objecta Frédérique. Enfin, je veux bien. Je prendrai le lunch avec vous.
Les junior latinisr poussèrent des hurrahs, et Frédérique, escortée de cette troupe alerte, gagna le réfectoire gothique où, le soir de son arrivée à Londres avec Léa, elle avait écouté la conférence de miss Smith.
Près de cinq mois s'étaient écoulés depuis lors. Insensiblement, autour d’elle, les choses étran-
ères avaient modifié leur aspect, à mesure qu’elle les pénétrait plus avant et les comprenait mieux. Les impressions isolées s’ordonnaient peu à peu; une explication de la vie ambiante, des âmes ambiantes, s’élaborait, tandis que les objets eux-mêmes et les mots de la langue lui devenaient plus familiers.
Tout exil est d’abord une sorte d’enfance qui commence, évolue, s'achève, aussi mystérieuse, aussi imprécise que l’autre.
Après cinq mois de séjour à Londres, Frédérique se sentait affranchie de la détresse passagère, qu’elle avait d’abord éprouvée dans ce pays dont les mœurs, les traditions, les idées, diffèrent si radicalement des nôtres.
— Mademoiselle, un peu de bière?
— Une tranche de rosbif, mademoiselle ?
Les junior larinisr, ayant enfin réussi à faire asseoir leur professeur à table, la servaient à l’envi. | |
— Merci, Mary; merci, Kate... Oh! Sarah! ne vous donnez pas la peine, chère enfant...
Frédérique, trop choyée, ne savait plus qui remercier.
A cette heure matinale, Kate, Sarah, Mary et toutes les autres étaient encore vêtues d’une sorte d’uniforme : un costume « tailleur » en drap brun, assez analogue à un vêtement religieux, et un tablier de soie noire.
La seule fantaisie habituelle était la rose ou le camélia dans les cheveux, à la boutonnière du corsage, à la ceinture, — ces fleurs qui exercent sur les Anglais, comme par une sorte de nostalgique symbole de soleil et de printemps, un si impérieux attrait.
Le groupe nommé French junior larinisr avait été formé à Free College depuis l’arrivée de Frédérique. Celle-ci, d’abord, devait uniquement aider Mme Sanz dans son travail d’administration. Mais, le bruit s’étant répandu assez vite dans l’école que la demoiselle française savait le latin, une députation de junior larinist — première année d’études classiques, — était venue trouver la directrice, et, avec la décision habituelle aux petites Anglo-Saxonnes, avait fait cette proposition : |
— Puisque Mile Frédérique connaît le latin, celles d’entre noùs qui désirent se perfectionner dans la connaissance du français voudraient qu’on organisât pour elles un cours spécial de latin qui serait professé sans un mot d'anglais. Nous apprendrions de la sorte deux langues d’un coup.
On encourageait trop, à Free College, l'esprit d'initiative pour ne pas aquiescer à cette demande raisonnable. Frédérique se trouva donc, presque au lendemain de son arrivée, appelée à enseigner le français, le latin et les notions générales de littérature, à près du tiers des junior larinisr, qui prirent dès lors le titre de French junior larinisr.
Elle s’en réjouit, d’abord parce qu’elle était tourmentée du désir de gagner vraiment sa vie, et que son apprentissage administratif l’humiliait un peu. Puis elle allait connaître de plus près ces jeunes âmes britanniques.
Les élèves l’aimèrent bientôt; c’étaient naturellement quelques-unes des plus intelligentes et des plus actives qui avaient cherché ce surcroît d'effort d’un cours en langue étrangère. Leur curiosité. était insatiable : elles assaillaient la maîtresse, en classe et hors de classe, d’innombrables questions.
— Mademoiselle, parlez-nous encore des pensions françaises.
— Alors, mademoiselle, à Paris, une. jeune fille ne peut pas sortir seule en cab?
— Est-ce vrai, que chez vous, les jeunes filles qui n’ont pas d'argent ne se marient pas?
Toutes, malgré leur vœu d’être courtoises, laissaient percer cet orgueil anglo-saxon, si insolent, si désagréable à l'étranger, et cette inquié; tude fervente que la France suscite au delà de ses frontières.
Frédérique s’efforçait de répondre en peu de mots, de rectifier les erreurs fondamentales auxquelles lesprit anglais a tant de peine à renoncer. |
Mais elle éprouvait la difficulté de vaincre les préventions de ses élèves, contre la « légèreté française », admise comme un dogme. Les French junior larinisr croyaient lui avoir fait le plus grand compliment quand elles répliquaient :
— Oh! vous, mademoiselle, vous êtes tout à fait comme une Anglaise! Les autres Françaises ne sont pas pareilles à vous! elles ne le sont pas!
Et en disant ces paroles qui blessaient un coin secret du cœur de Frédérique, devenu sensible à l’excès depuis qu’elle avait passé le détroit, les fillettes aux cheveux blonds, aux yeux pâles, aux formes minces et garçonnières, la comblaient de caresses.
Au moment où Frédérique achevait sa collation, la plupart des élèves étaient déja remontées
dans les cabinets de toilette attenant aux vestiaires, et s’habillaient pour l’après-midi.
Cet après-midi du samedi était un congé :
elles en profitaient pour sortir, ou pour se livrer à de longues lectures, ou pour faire de la musique en commun. Quelques-unes gagnaient la porte extérieure en costume de cyclistes; tout à l'heure, par bandes, elles allaient parcourir la campagne de Londres; d’autres prendraient le train pour Weybridge ou Richmond, où elles organiseraient un canotage.
Toutes, à partir de seize ans, diposaient de leur liberté jusqu’au dimanche soir, libres comme ne le sont pas des collégiens de France. Elles devaient être rentrées le dimanche pour la prière en commun, et rendre compte à Mme Sanz de l'emploi de leur temps, si on le leur demandait.
Des maîtresses et des élèves, aucune ne couchait à Free College. Seule, M®° Sanz — {ady president — avait son appartement dans l’immeuble. Les cent trente élèves se logeaient comme elles le pouvaient, chez leurs parents, s’ils habitaient Londres, sinon chez les maîtresses qui tenaient pour elles de petits « boardings » dans les environs.
Après avoir serré les mains, toutes les mains de ses French junior latinisr, Frédérique s’habilla à son tour pour sortir.
Le temps était assez beau et surtout, pour un
jour de la fin de février à Londres, exceptionnellement clair. L’air s’avivait d’une fraîcheur aiguë.
Frédérique voulut marcher un peu, par Kensington et le bord de Hyde Park, quitte à prendre au passage un omnibus pour atteindre Piccadilly, si en route elle sentait quelque fatigue.
En passant devant la salle d’attente qui servait de buffet les soirs de conférence ou de fête, Frédérique questionna une petite femme vêtue - de noir, assise derrière un bureau :
— Personne ne m’a demandée, Mrs Hornhay?
— Personne, Mademoiselle.
— $i M. Ortsen venait, par hasard. vous le connaissez?
— Oui, un gentleman grand, avec une moustache blonde et de beaux yeux bleus?
— C’est cela. Eh bien! si.ce gentleman venait me chercher, dites-lui que j'ai dû partir et que je suis rentrée chez moi directement.
Elle sortit; elle gagna, par Allen street, Kensington Road et les grilles de Hyde Park.
Jusqu’aux environs de Hyde Park Corner, la voie n’est pas encombrée. Frédérique marchait et méditait. Cette fraîcheur saine, annonciatrice du printemps, cette netteté du jour, si rare à Londres en pareille saison, et qui dure si peu d’heures, excitaient son cerveau et l’activité de son sang.
Tout, pour ce vif et curieux esprit, était en-
core, après cinq mois de séjour, matière à réflexion dans la ville-monstre. Chaque instant suscitait une observation nouvelle, fournissait un nouvel anneau de cette chaîne ininterrompue qui constitue, à la longue, la connaissance d’un peuple.
Maintenant, la maison britannique, à visage si différent de la maison française, elle la connaissait. Elle devinait derrière la façade de briques ou de pierre, ornée d’un portique à colonnes, le couloir étroit, l’escalier d’un mètre de large avec son tapis, sa rampe de bois, le salon du rez-dex chaussée, Le « drawing-room »,le «sitting-room», leschambres à coucher simples et confortables, la salle de bains indispensable aux installations même les plus pauvres.
Ces gens qu'elle croisait sur son chemin, affairés et sévères, ils couraient aux distractions du samedi, au foot-ball, au tennis, au petit voyage dans la banlieue de Londres, qui dure jusqu’au lundi et coûte un prix dérisoire. Elle savait un peu l’âme de ces types nouveaux pour elle, la vieille demoiselle qui vit en dépensant à peine une livre par quinzaine, la fille de boutique qui s’en va rejoindre son « doux-cœur » dans l’un des parcs, donnera ses lèvres sans compter, avec le fervent espoir du mariage, et ne donnera rien de plus; le commerçant aux joues animées, qui se hâte vers un bar du voisinage où il demeurera hébété d’alcool et de fumée jusqu’au soir.
Frédérique longeait Hyde Park, arbres nus, pelouses dévorées par les gelées et pas encore reverdies, — les plus proches perspectives envahies déjà par le brouillard bleu qui, rapidement, allait s’épaissir, faire la nuit a trois heures. Elle était libre, elle se portait bien, le temps était beau; elle avait travaillé de son mieux. Elle s’étonnait de ne pas ressentir un plein contentement. |
« Pourquoi, se demandait-elle tout en marchant, pourquoi ne suis-je pas parfaitement heureuse? »
Entraïnée à l’examen particulier, elle divisait l'analyse de son état suivant des chapitres accoutumés de longue date.
« Le travail ? Je fais ce que je peux. Je m’applique à exécuter ce qui m'est ordonné. Il me semble que Mme Sanz est satisfaite de moi et que mes élèves progressent.
« Le perfectionnement intellectuel? Jamais, depuis mon enfance, tant de notions nouvelles n'ont afflué vers mon esprit. J'apprends une langue et un peuple. J'assiste à la réalisation de ce rêve : la femme enseignée par la femme dans l’absolue indépendance.
« Le perfectionnement moral? »
L'examen de la jeune fille fut ici dérangé par la traversée de Hyde Park Corner. Des voitures de maître, simples, de modèles anciens, mais soigneusement attelées, entraient par la
triple brèche des grilles : surtout des landaus ouverts avec des laquais poudrés sur le siège, et dedans, de vieux couples respectables qui prenaient le soleil. |
Au delà des portes du parc, vers le coin de Park Lane, les omnibus multicolores s’arrêtaient en groupe compact, et les conducteurs clamaient le nom des quartiers de Londres, actifs, raccrocheurs, tandis que les cochers, bien tenus et dignes, une fleur au revers mastic du pardessus, attendaient, les rênes en main.
Les hansom-cabs filaient dans toutes les directions, lestes, pivotant au tournant sur leurs roues couplées, les petits chevaux irlandais haut bridés. relevant nerveusement la tête et le col.
Frédérique, un peu lasse, monta dans un des omnibus qui gagnaient Piccadilly. Pendant le court trajet de Hyde Park Corner à l’église de Saint-James, elle resta plongée dans une réflexion morose.
« Être chaque jour meilleur que la veille! »
C'était le principe qu’elle avait entrevu dés son enfance. Pirnitz l'avait ensuite formulé et confirmé pour elle.
« Eh bien, suis-je vraiment meilleure qu’hier, meilleure que je n’étais à Paris ? Fallait-il venir si loin pour découvrir en moi des sentiments à ce point laids et vils, que je n’ose pas les appeler par leur nom? »
Elle soupira. Elle s’attarda à penser qu'elle
allait retrouver Léa, cette sœur adorée dont elle ne jouissait maintenant qu'à la fin de chaque semaine. Ce soir, toutes deux dineraient avec Georg et Tinka Ortsen. Après, Georg, au piano, accompagnerait Tinka, qui fredonnerait des chansons du Nord.
« N'est-ce pas la fraternité la plus enviable ? l'union délicieuse et innocente des êtres purs? Cette intimité rend Léa si simplement joyeusel Pourquoi y apporté-je, moi, un esprit aigri, qui soupçonne? Suis-je jalouse du plaisir de ma sœur? »
Non. Son anxiété venait d’une source plus saine. Dès le premier soir de leur arrivée à Londres, elle avait eu le sentiment du péril auquel la présence d’un homme jeune, séduisant, artiste, exposait l’âme innocente et sensible de Léa.
Rien, à vrai dire, n'avait depuis justifié cette appréhension. Si étrange que cela parût à Fré-. dérique elle-même, Parisienne accoutumée aux façons des Parisiens, c'était le mot de « candeur » qui définissait le caractère de Georg Ortsen.
L'observation avisée de la jeune fille ne pouvait s’y tromper; cet homme de vingt-six ans regardait les femmes comme des compagnes de conversation, d’art et de jeux, sans plus. Georg incarnait ce frère d'élection que toutes ont rêvé. Îl traitait Léa et Frédérique comme des
sœurs. Que de fois, en sortant d’une leçon qu'il donnait aux environs de Free College, 1l venait chercher Frédérique et rentrait avec elle à Apple- Tree-Yard, causant amicalement, sans jamais glisser à la moindre apparence de flirt]
En lui prêtant les intentions ordinaires des hommes sur les femmes jeunes et jolies, Frédérique sentait qu'elle lui faisait une injure imméritée. De telles pensées n’occupaient pas plus Georg que Léa; elle seule, Frédérique, imaginait un péril auquel ils ne songeaient guëre... Par là, elle se sentait inférieure à eux, inférieure à cette paisible Tinka, inexplicable, elle aussi, pour des esprits déductifs de Latins : Tinka, ménagère adroite en même temps qu’artiste, calme et capable des plus violentes résolutions, puisqu’un jour, apprenant que son mari, le professeur Ebner, avait une fille naturelle non reconnue, elle avait quitté le foyer conjugal en compagnie de son frère.
Descendue devant Saint-James-Church, Frédérique regagna d’un pas vif la petite maison jaune de Apple-Tree-Yard. Autour d'elle, c'était le prélude mitigé du terrible repos dominical. Nombre de magasins déjà étaient fermés. Londres se préparait au dimanche et ce dimanche londonien, avec ses rues vides, les façades mornes et closes, attristait Frédérique. Elle le passait toujours chez elle, préférant encore aux rues
funèbres la mélancolique chambre d’Apple-Tree- Yard, où un étrange crépuscule tombait du plafond vitré… |
Sur le bureau qui ornait un des angles de la chambre, elle trouva une lettre de France. Cher timbre du pays absent! chère lettre de la plus chère amie! Pirnitz écrivait :
« Ma Frédérique, ne soyez pas triste! ne vous laissez pas vaincre par ce mal de Londres, que je connais pour l'avoir ressenti.
« Je sais quel trouble envahit l’âme quand, au milieu du jour, une lueur fausse se répand dans la rue, une clarté qu’on dirait échappée d’une lointaine fusion de soufre! Ne vous laissez pas abattre par le mal de Londres : que votre soleil soit au dedans de vous!
« Tout ce qui diminue la volonté, tout ce qui diminue la joie d’agir est mauvais, tout cela doit être rejeté comme pensée coupable... Je vous en conjure, ayez l'espoir : faute d’espoir, la charité s'éteint.
« Ce que vous voyez à Free College n'approche pas de ce que nous avons conçu ensemble? Comptiez-vous donc trouver l'Éve prochaine, rien que pour avoir passé un bras de mer et changé de pays ?
« Ce ne sont, me dites-vous, que des fillettes plus énergiques, plus garçonnières, plus pratiques. Et vous vous demandez si le meilleur de
leurs qualités ne tiendrait pas — plutôt qu’au mode de l’éducation — à leur race, à leur tempérament d’Anglo-Saxonnes.
« Ma Frédérique, un excessif souci de perfection vous rend injuste. La perfection n’est pas à Free College; mais l'œuvre de Me Sanz est cependant haute et utile, et devance de dix ans, peut-être, le système scolaire de l’Europe.
« Où trouverez-vous, ailleurs qu’à Free College, le principe de l'égalité des sexes devant l'éducation, reconnu non comme une théorie abstraite, mais comme le ressort même de l’enseignement ?
« Dans quel milieu, mieux que là, une enfant pourrait-elle acquérir les moyens de lutter à égalité d’armes, contre la concurrence des hommes? Où prendrait-elle mieux conscience de sa propre force morale? D’où sortirait-elle plus inattaquable par les bas procédés ordinaires de la domination masculine ?
« Songez que, chaque année, une cinquantaine de jeunes filles ainsi préparées se répandent dans le Royaume-Uni, convaincues qu'entre elles et les hommes la différence sociale est artificielle, et capables de le prouver. Songez que plusieurs seront à leur tour des apôtres, bâtiront des écoles, feront fructifier la bonne semence...
« Ah! croyez-moi, Fédi, l’œuvre de Mme Sanz est belle, elle n’est point inférieure à celle que nous entreprenons à Paris. Méfiez-vous d’un
sentiment naturel et périlleux qui nous porte à juger les choses accomplies sur la mesure de nos rêves.
« Vous pensez surtout, vous, aux pauvres filles, aux enfants du peuple qu’il faut défendre, prémunir. Elles sont plus touchantes, soit! Mais 1l nous faut aussi les autres, les riches, les intellectuelles, celles qui exerceront l'autorité sur beaucoup de femmes dans la vie.
« Ce que vous faites à Londres, Fédi, vaut ce que vous ferez à Paris!.. »
Ainsi s 'exprimait Pirnitz en encouragements précis et tendres. Frédérique, à mesure qu’elle la lisait, sentait vraiment le baume de cette parole respectée descendre sur son cœur, y rafraichir la cuisante anxiété du « mieux faire » qui la dévorait.…
Rêver d’agiter les foules, de créer une religion nouvelle dans l'humanité, et n’arriver qu’à enseigner le français et le latin à de petites Anglaises, quelle déchéance! Pourtant Pirnitz disait : « C’est le chemin qu’il faut suivre dans l’espérance et dans la foil » Pirnitz ne pouvait pas se tromper.
La lettre continuait ainsi :
« J'ai bien médité sur vos confidences au sujet de la chère Léa. Léa est un lis blanc. Comme vous, je suis jalouse de sa blancheur et de son
parfum; il me semble qu’on profane ce dis rien qu’à le contempler ou à le respirer.
« Pourtant Mint Sanz est trop perspicace pour se porter garante des Ortsen sans raisons sérieuses. D'ailleurs, j'ai vécu dans les pays du Nord, je connais, pour lavoir souvent rencontré, ce type d’homme-enfant, cette candeur virile qui paraît invraisemblable, presque ridicule, aux Français.
« Et puis, vous êtes là, chère Frédérique, et vous veiilerez..… Aucune défaillance coupable n’est à redouter de Léa; mais je pense, comme vous, qu’il serait désolant de laisser troubler son cœur. Votre rôle sera d'empêcher cela. Dieu que la vie est compliquéel... Rien n'est. moins conforme à nos idées sur l’éducation, n’est-il pas vrei ? que d’entraver les sentiments purs. Et voilà que pour cette enfant que nous aimons, nous souffrons déjà de nos principes mêmes!.. »
Frédérique relut la lettre de Pirnitz aussitôt après l’avoir lue. Elle baisa les lignes tracées par la chère main. Elle. médita. Les paroles de la grande amie répondaient à toutes les inquiétudes qu’elle lui avait avouées. Mais l'anxiété n’était pas abolie.
« Si elle était là, la Sainte, elle me consolerait! »
Comme elle se füt jetée dans ses bras débiles, si forts pour la serrer!..
« Hélas! elle est loin! et mes lettres ne savent pas, n'osent pas tout lui dire. Si j'étais près d'elle, elle m'expliquerait à moi-même... elle verrait en moi ce que je ne sais pas y voir... »
— Fédi... on peut entrer?
La porte s’ouvrait doucement; un visage de poupée jolie, aux yeux vert-de-mer, aux blondes frisures, apparut dans l’entrebäillement.
— Entrez, chère Tinka!
— Fédi, regardez ce que je viens de faire.
pour notre souper... pour ce Soir.
Avec un rire radieux de gamine, Tinka, en tablier à bavette à petits carreaux blancs et roses, lui donnant l'aspect d’une soubrette de comédie, apporta triomphalement à Frédérique sur la touruière de métal, une tarte aux pommes odorante, qui sortait du four.
La croûte avait des reflets d’acajou clair; la purée de pommes était couverte d’un glacis de caramel sur lequel se croisaient des baguettes de pâte dorée.
— Est-ce bien? Fait-on mieux à Paris?
— C'est superbe, répliqua Frédérique, très indifférente à toutes les gourmandises, mais amusée par le sérieux de Tinka.
— Vous n’imaginez pas quel mal cela m’a donné, dit la jeune femme, en contemplant son œuvre avec satisfaction. Nous ne connaissons
pas ces pâtes légères dans le Nord. Heureusement que j'ai un livre de pâtisserie française.
D'une comique gravité, elle regardait la tarte posée sur le bureau de Frédérique... Puis, brusquement :
— Léa n’est pas rentrée?
— Non, répondit Frédérique. Je m’en étonne un peu... Îl est deux heures, bientôt.
— Oh! je vais vous dire... Que je suis sottel.….. J'ai une commission de Georg pour vous. Il avait l’intention d’aller chercher Léa chez Clariss and Sons, aujourd’hui, comme il fait si beau, et de revenir avec elle en se promenant.
— Il a été chercher Léa à son atelier?
— Oui, fit Tinka en regardant Frédérique de ses yeux d’ingénue. Cela vous contrarie?
Frédérique faillit dire : « Assurémentl Et s’il m'eût consultée, je m’y serais opposée. »
Elle ne dit rien, pourtant. Jamais, jusqu’à présent, Georg n'avait ramené Léa, dont l'atelier était éloigné du centre, dans le quartier de Walworth. Mais comment lui reprocher d’avoir fait pour Léa ce qu’il faisait souvent pour elle-même ? Il n’y mettait aucune gêne et personne à Free College, pas plus que Léa, ne songeait à s’en offusquer.
Frédérique se maîtrisa donc :
— Georg a bien fait, dit-elle... mais a-t-il eu quelque raison particulière d’aller chercher ma sœur aujourd’hui à l’atelier?
— Non... Il a vu le soleil en se levant; il a eu envie de chanter et de gambader comme un petit garçon. « Je vais aller à pied jusque chez Clariss, m'a-t-1l dit. Je ramènerai Léa. » J’ai trouvé l’idée excellente.
— On ouvre la porte de la maison, dit Frédérique. Ce sont eux qui rentrent, sans doute.
Léa parut la première, toute rose de visage et fraîche de peau, sentant bon l'air printanier.. Elle courut embrasser sa sœur.
— Je suis en retard, tu n’es pas fâchée?
Puis, embrassant Tinka :
— Georg a été si gentil! Figurez-vous que je l'ai aperçu à la porte de l’atelier comme je sortais. Et nous sommes revenus ensemble. La bonne surprise!
Tout en défaisant son chapeau, son collet et la fourrure nouée autour de son cou, elle parlait, animée, vibrante.
— Notre retour a été délicieux, à pied, par Westminster Bridge et Saint-James Park... Là, comme Georg était fatigué, nous nous sommes assis sur un banc. Le printemps venait de partout, malgré les apparences de l'hiver. Positivement, les arbres craquaient. De gros merles sautillaient sur les pelouses, dans les branches nues, sans siffler. Oh! c’est la première journée vraiment belle que nous ayons eue à Londres.
N'est-ce pas, Fédi?
— Oui, répondit Frédérique avec un sourire
qui ne laissa rien paraître du tumulte de ses pensées… C’est un peu, aujourd’hui, le printemps de France.
Tinka, subitement absente de leur entretien, laissa tomber ces mots, comme pour elle-même; elle avait oublié sa pâtisserie, Frédérique, Léa et le monde:
— Dans nos contrées, dit-elle, — le printemps n'arrive pas lentement, lentement, à pas de voleur, comme ici ou comme en France... Il y a un magicien qui frappe de sa baguette la neige, la glace, la parure scintillante de la nature — et d’un coup l’habiile en soleil, en verdure, en fleurs... C’est le réveil en sursaut, dans un palais resplendissant, d’un mendiant assoupi la veille sur un grabat. Et nos âmes sont comme notre pays. d’un coup, elles sursautent dans leur léthargie hivernale, et se réveillent en plein printemps. Plusieurs fois déja, nous avons senti venir ce réveil, Georg et moi; et puis le sommeil de l'hiver nous a repris. Ce n’était qu’un épisode du rêve... En réalité, nous dormons toujours, lui et moi... Nous n’avons pas encore tressailli dans le printemps.
Tinka se tut.
De la poupée folle occupée de la dînette du soir qui, tout à l’heure, avait fait irruption chez Frédérique, il semblait qu'il ne restât
plus rien, dans la prêtresse inspirée qui venait de parler sous la dictée d’une voix intérieure.
L'entrée de son frère la rappela à à elle :
— Ah! Georg!
Il la souleva comme une fillette j jusqu’ au plafond et l’on vit ses jambes rondes, les percales simples et blanches de ses jupons.
— Bonjour, Frédérique, dit Georg en tendant la main... Vous savez que j'ai promené la petite. sœur? Vous a-t-elle dit que nous avons joué à cache-cache dans Saint-James Park?
— Oh! Georg, dit Léa, vous osez raconter cela!
— Léa court bien mieux que moi, continua Georg. seulement, quand elle va être prise, elle perd la tête. Elle ne sait plus où elle va. Elle a pensé culbuter un clergyman de province qui traversait la Serpentine et s’en allait le nez dans son Murray, à menus pas.
— Qu'il était drôle! s’écria Léa... Son Murray lui en est tombé par terre. Il a juré : By Fove/Il s’est retourné furieux. Puis, quand il m’a vue, me reconnaissant tout de suite pour une Française, 1l a voulu montrer son savoir. Il a dit :. « Aoh! très drôle. très amusant courir... comme à Paris... comme Touileries, très drôle. très content. » J'ai balbutié : « Pardon, monsieur! » et je me suis sauvée. Ce méchant Georg s’était caché... J'ai vu le moment où le clergyman me
proposerait de m’emmener, de me reconduire chez moi.
Tinka, Georg, Léa, égayés par le soleil qui réussissait à illuminer même cette chambre en façon de puits, continuërent leur bavardage de collégiens. Frédérique les écoutait en souriant : |
« Pourquoi douté-je d'eux? Ce sont de véritables enfants. Ils ont le rire, la joie facile, la pureté de cœur des enfants... Moi qui les soupçonne de mauvais projets, je ne les vaux pas. Ils ne se soucient guère de ce qui m'effraie pour eux. Cet homme de vingt-six ans a une âme plus nette que la mienne... O triste passé qui m’a enseigné des terreurs qu’un homme de mon âge ne comprend pas! »
— Allons, conclut Tinka, tout cela est bel et bon, mais il faut que je travaille.
Georg répondit :
— Tu montes, Tinka? Je vais avec toi. Il doit y avoir, aujourd’hui un peu de lumière dans mon atelier... Je vais essayer de travailler aussi.
— À ce soir, dit Tinka aux deux jeunes filles. Nous dinons à six heures et demie... Soyez exactes. Ah ma tarte aux pommes que j'ou-
bliais….
Quand Frédérique et Léa furent seules, Léa vint embrasser longuement sa sœur aînée.
LS
— Oh! Frédérique, murmura-t-elle, comme je suis heureuse! |
Frédérique la serra contre sa poitrine. Elle caressa les cheveux châtains, qui exhalaient une odeur de sève printanière. Le cœur vaguement douloureux, elle n’avait pas le courage d’alarmer cette innocente!.
IT
OUTE la colonie fraternelle d’Apple- £ } Tree-Yard, accrue d’Edith Craggs, KA 2) invitée par un message, se réunit le soir, comme il était convenu, autour de la table des Ortsen.
Pendant les premiers services, Tinka, affairée, soucieuse de l’excellence de sa cuisine, s’assit à peine. Elle n’avait pour l’aider que la bonne de la maison, une petite anglaise aux grosses joues, aux yeux afHeurants, désespérément lente. Georg fit les honneurs pour Edith et celles qu’il appelait ses deux sœurs françaises. La chère fut d’ailleurs très fine : un potage de riz et d’huîtres, un homard chapeluré, rissolé dans le beurre, un canard rôti et la fameuse tarte aux pommes. L’habitude de tous les convives était de boire de l’eau; mais Georg exigea qu’une bouteille de champagne füt débouchée en l’honneur du prin-
FRÉDÉRIQUE 19f
temps. Frédérique, Léa et Tinka enfin attablée avec ses hôtes, vibrante d'activité et de plaisir, lui firent raison.
Seule, Edith s’abstint. Elle émit comme explication suffisante ce verset du psalmiste :
« Îl boira en route de l’eau du torrent; et pour cela, il lèvera la tétel »
La gorgée de champagne eut pour effet de rendre Tinka extraordinairement loquace. Ellemême l'avait annoncé à l’avance.
— Tu te rappelles, Georg, le jour de mes fiançailles avec le professeur Ebner?... Mon père me versa deux grandes coupes de vin mousseux. Je n’en avais jamais bu. On me grisa tellement que je montai sur une table et que je jouai toute une comédie improvisée, dont je faisais tous les personnages... Cela amusa tant les invités!
— Et cela les scandalisa aussi, dit Georg.
Frau Reuben, la tante d’Ebner, déclara que tu étais folle et qu’il fallait t'enfermer au plus vite dans l'asile d’Elsingfors.
— Et votre fiancé? demanda Edith, qu’en pensa-t-il? |
— Îl trouva cela charmant. Il applaudit; il m'embrassa de toutes ses forces. Plus tard, le lendemain de mon mariage, il me dit : « Je vous défends de boire jamais une goutte de champagne en public, Tinka!l Vous avez été si inconvenante, le jour des fiançailles! Mais quand
nous serons tous les deux, je vous apporterai souvent du champagne... » Tel était le professeur Ebner, — ajouta-t-elle, avec une moue divertissante.
Et, trempant encore ses lèvres dans La liqueur blonde :
— C'était un homme soumis à deux influences:
ses passions et l'opinion des voisins. A part cela, il n'était pas méchant. J'ai été très heureuse auprès de lui pendant plus de sept ans.
— Sept ans!... fit Léa. Comme vous vous êtes mariée jeune!
— À dix-huit ans. Le professeur Ebner en avait vingt-huit. Il me semblait tout à fait un vieux avec son vaste front luisant et son lorgnon d’or... On me fit tant rire quand on me dit qu'il voulait m’épouser et que je serais la « Madame Professeur »! Papa me demanda si j’étais contente, je dis que oui : si contente que je prétendais me marier le soir même. On m’expliqua qu’il fallait attendre... Une chose me préoccupait cependant: je ne voulais pas être séparée de Georg. D'où quelques difficultés, car mon fiancé ne se souciait pas d’avoir toujours mon frère auprès de nous. Je montrai un tel entétement que l'accord faillit être rompu.
— Chère Tinka! dit Georg en rebroussant du bout des doigts les boucles frisées de sa sœur. C'est qu’elle a une énergie de fer quand elle veut |
— Quand tu veux, corrigea Tinka.… Moi, tout m'est égal, au fond, pourvu qu’on me laisse m'occuper du ménage et écrivasser… Il est ‘indispensable que j'aie près de moi quelqu'un que j’aime — (elle tira la moustache blonde de son frère) — qui me dise ce qu'il faut penser, ce qu’il faut vouloir... Alors, par exemple, je pense ces choses très clairement, je les veux très fort. Vous n’imaginez pas comme 1l est doux pour une femme, faible petite femme, de puiser hors de soi le principe de son activité, en un être qu’on admire et qu’on aime.
— Si, dit Léa, je l’imagine!
Elle prit la main de sa sœur aînée et la baisa.
— Tinka exagère, dit Georg. Elle n’est pas, loin de là, une simple annexe de moi, de mon esprit. La vérité, c’est qu'ayant vécu ensemble, dans une intimité de jumeaux, malgré
nos deux années de distance, — nous pensons
souvent les mêmes choses en même temps. Mais combien nous différons par ailleurs! Elle est active et minutieuse; je suis désordonné et paresseux.…
— Parce que tu es souffrant, objecta Tinka.
— Non... parce que le mouvement et Îe travail me pèsent... Le peu que je réalise dans mon art ne rend qu’une infime partie de ce que j'éprouve. Tandis que Tinka sait fixer ses idées, ce qu’elle observe, ce qu’elle éprouve, en traits ineffaçables. Je suis un amateur qui ne créera
jamais rien : toi, tu as déjà écrit un livre immortel. Le jour prochain où notre langue ne sera plus un idiome presque inconnu, le monde saluera ton génie.
Georg regardait Tinka; et une telle foi l’échauffait qu’elle gagna Frédérique, Edith et Léa.
Tinka était devenue sérieuse; ses yeux bleus, si chargés de méditation, contrastaient avec les lignes puériles de son visage, ses cheveux aux courts frisons et son costume de soubrette à tablier blanc brodé.
Frédérique demanda :
— Comnient avez-vous commencé d'écrire, Tinka?
— Tout simplement le jour où j'ai eu besoin de gagner ma vie. Vous savez sans doute dans quelles circonstances j’ai dû quitter le professeur Ebner?.….. Il avait eu une fille d’une pauvre servante, quand il était célibataire. Il l’avaic fait élever, sans la reconnaître, et la servante étant morte, il laissa la petite en apprentissage, comme une ouvrière. Le jour où nous apprimes cela, Georg et moi, nous dimes à mon mari : « Îl faut que votre fille aînée vienne ici, avec nous. » [1 commença par mentir, par dire qu’il n'avait pas de fille... Puis, quand il vit que nous savions tout, il déclara qu’il ne pouvait pas la reconnaître et la prendre avec lui, que cela lui ferait du tort dans la ville... que
PRÉDÉRIQUE 199
nous étions, Georg et moi, deux fous. Alors toute l'affection que je portais à mon mari tomba, et je me mis à moins chérir mes deux petites, Carola et Ida, parce qu’elles me faisaient songer à cette autre, leur sœur, qu’on leur sacrifiait.. « Oh! Georg, dis-je à mon frère, que devenir? Cette maison est une maison d’iniquité, je ne puis plus y vivre. » — « Soit, répondit-il. Partons. Moi non plus, je ne saurais avoir sans cesse cet homme devant les yeux. » Et le soir même, nous quittâmes ensemble la maison et la ville par le bateau qui mène à Copenhague.
— Vous ne regrettiez rien? demanda Léa, à qui l’idée des deux fillettes abandonnées rendait Tinka presque odieuse, malgré ses yeux purs et sa voix sincère.
— Sil... Mais Georg m'a soutenue. Et la nécessité de travailler me fut la meilleure distraction. Georg trouva vite à gagner quelque argent avec ses portraits... Moi, j’essayais bien de peindre des éventails et des boîtes, mais je n'arrivais pas à vendre ce que je faisais. Georg me dit: « Tu devrais raconter ton histoire dans un livre. » Le jour même, je me mis à l’œuvre. Je n’inventai rien : je ne sais pas inventer. Je contai la vérité en changeant seulement les noms de la ville et des personnes.
Comme mon pays natal m'est cher, je m'attardai beaucoup à décrire ses plaines, ses coteaux et ses lacs; je pleurais tout en évoquant la
maison et les champs où j'avais été enfant en compagnie de mon frère. Je pleurais aussi sur Carola et sur Ida, qui étaient si jolies et m’entouraient si tendrement de leurs bras.
— Tu te souviens, Tinka? murmura Georg.
Quand tu avais fini un chapitre, tu me le lisais : que de fois, moi-même, j'ai pleuré à l'entendre! Oh! chère vieille maison de Copenhague, avec ses boiseries naïves et les petits carreaux bombés de ses fenêtres. Comme nous nous sentimes là, forts de notre conscience et forts de nous aimer! Oh! cher temps de combat!.…..
Ils se tenaient par la main et se regardaient dans les yeux. [ls étaient vraiment l’un pour l’autre tout l'univers. |
Léa en conçut une tristesse vague, Frédérique en fut réconfortée, Edith énonça ce verset :
— Le Lord a dit :
« Lorsque tu croiras que ru es seul, c’est moi qui serai debout auprès de toi. » |
— Et après, demanda Léa, les yeux humides et brillants, les joues animées, pourquoi avezvous quitté Copenhague ?
— Le climat, dit Tinka, ne valait rien pour Georg. En automne, 1l souffle de la Baltique une brise âpre, qui pénètre dans les os et y géle la moelle. Au dernier mois d’octobre, je pris peur, en entendant Georg tousser si cruellement qu’il semblait chaque fois rendre l’âme. Mon livre : L'autre Fille, venait de paraître. Il
faisait grand bruit chez nous et dans les pays scandinaves. La première édition s’était vendue en quelques jours; nous avions donc un peu d'argent. Nous résolûmes d’aller dans une grande ville, où le climat nous serait moins redoutable, et où nous pourrions consulter d'illustres médecins. Certes, nous aurions préféré Paris, les bords de la Riviera, ou cette Italie, dont, pendant toute notre enfance, nous rêvions sans l'avoir vue, parce qu'il y avait au musée une Vierge de l’école Siennoïse que nous aimions tant! Notre bourse était trop légère. Une circonstance nous décida pour Londres. Je reçus à Copenhague une lettre de M"° Sanz. Elle ne me connaissait pas, mais elle avait lu mon livre — elle lit tout — et m'avait aussitôt écrit des choses gracieuses, en m’engageant à la visiter, si jamais je venais à Londres. Je m'adressai à elle; elle nous attendit à la gare. Tout de suite, par son entremise, Georg eut quelques leçons. Nous pümes vivre.
— Georg est guéri, n'est-il pas vrai, maintenant ? — demanda Léa.
— Oui, dit Georg, je vais bien. Jamais de ma vie je n’ai passé un aussi bon hiver; aujourd’hui, l'air printanier me donnait de la force comme un cordial.
Il se leva, redressant sa taille qui parut, en effet, délivrée du poids invisible sous lequel elle fléchissait naguère.
— Allons dans mon atelier, dit-il, nous y serons plus à l’aise.
Il entraîna tout le monde dans la pièce en forme de couloir qui lui servait d’atelier. Elle mesurait environ un yard de plus, en hauteur, que le reste de l’appartement, et prenait jour par un vitrage sur la cour de la maison.
Un lustre juif, dont chaque branche projetair une flamme de gaz aiguë, éclairait d’une vive lumière les murs tapissés d’esquisses, le divan oriental chargé de coussins. Un piano d’acajou occupait une extrémité du couloir; à l’autre s’élevait la table à modèle.
Le café fut servi sur un tabouret, dans de toutes petites tasses. Tinka et Georg fumèrent des cigarettes. Léa s'était installée auprès de Tinka et la regardait de ses grands yeux bleu. clair, toute son idéale figure comme en extase devant elle.
— Parlez, Tinka, j'aime tant à vous entendre. Racontez-nous encore des choses sur Georg et sur VOUS.
— Mais je n’ai plus rien à raconter, mon ange chéri... Vous connaissez à présent toute notre histoire, qui n’est ni longue, ni compliquée,
— Je voudrais lire votre livre.
— Vous le lirez bientôt. D'abord, la traduction anglaise va paraître. Et puis, si vous continuez, vous le lirez bientôt en finlandais.
Léa, en effet, commençait à comprendre et
à prononcer quelques phrases de l'idiome finnois. Elle chantait aussi, de sa jolie voix, quelques chants du pays, que lui apprenaient Georg et Tinka. |
— Le nouveau livre, celui que vous faites à présent, demanda-t-elle, sera-t-il bientôt fini?
— J'espère l’achever d’ici à un mois environ, et alors nous serons un peu riches; peut-être pourrons-nous partir pour l'Italie.
Georg intervint.
— Son nouveau roman est très beau, dit-il.
Il sera jugé, par quelques-uns, moïns touchant que L'autre Fille, mais 1l est plus noble encore, il défend mieux la liberté de la conscience féminine... Je crois qu’il retentira plus loin.
— C’est toujours, questionna Frédérique, une question féministe, que vous avez choisie ?
— Mon Dieu, je ne suis pas très ferrée sur ce qu'on appelle les questions féministes. J’en ai beaucoup entendu parler, durant mon enfance, par mes compagnes d'école, par mes maîtresses. Dans le Nord, c'est un sujet qui passionne.
Georg et moi, nous ne faisons point là-dessus de théories. Nous voyons clairement que la femme et l’homme ont les mêmes droits, que d’asservir l’une à l’autre est un abus de la force. Et moi, je fais des romans où cette vérité est peutêtre mise en évidence.
— Dites l'histoire de votre prochain livre, insista Léa.
— Eh bien! c’est encore une aventure prise dans la réalité. C’est le récit d’un mariage mystique dont j'ai seulement imaginé le dénouement.
— Q'appelez-vous mariage mystique?
Comme Tinka, son front puéril froncé, cherchait une définition, Georg lui dit :
— Raconte ton livre. Rien n’explique mieux ce qu’est un mariage mystique.
— Tu as raison, répondit Tinka. Voilà. Cela se passe en Finlande, naturellement, non loin du lac Ladoga. Ce pays est moins froid que le nôtre. Beaucoup de Russes y ont leurs châteaux, leurs villas, leur séjour d’été et d'automne. C’est une région de petits lacs et de faibles coteaux, très verts, et le ciel même s’y réchauffe d’une couleur méridionale. Dans un gros bourg de cette contrée, vit un entrepreneur de bâtisses, riche et impérieux, nommé Lindstræœm, qui est veuf et habite avec sa fille Hilda. Cet homme a des mœurs indignes; il fréquente une mauvaise femme du bourg, et la présence d'Hilda, grandie dans la pureté de ses vingt ans, le gêne. Il prétend la marier au percepteur Wichmann, lequel est un de ses amis, taré comme lui. Hilda refuse; mais Lindstrœm insiste et, finalement, pour la contraindre, lui déclare que cette femme perdue du bourg viendra habiter leur maison. Et il exécute sa menace. |
— Alors, que fait Hilda? demanda anxieusement Léa.
— Hilda, le soir où elle aperçoit cette femme chez son père, s’enfuit et va tout droit trouver un homme qu’elle estime, le professeur Mikle-
.. witch, qui fut son maître de sciences et d’alle-
mand. C’est un savant personnage de trentecinq ans, d’une figure agréable et d’une saine réputation. Îl n'est pas peu surpris de voir entrer chez lui son élève préférée, un simple manteau jeté sur ses vêtements d'intérieur.
— « Serge Miklewitch, lui dit Hilda, je vous ai toujours considéré comme un homme d’honneur, craignant Dieu et respectant tout ce qui est respectable. Me voici dans la cruelle. alternative ou d’épouser quelqu'un que je méprise ou de demeurer chez moi en contact avec liniquité... Voulez-vous m'épouser? — Vous épouser, Hilda! moi, pauvre professeur, épouser une jeune fille riche et belle comme vous! — Attendez, Serge Miklewitch… Je n'ai point d'amour pour vous, et d’ailleurs les tristes événements dont j’ai été le témoin m'ont fait prendre la résolution de ne jamais me marier... Je serai votre femme, seulement pour le monde... C'est votre protection désintéressée que j'implore. Nous serons des époux mystiques. »
— Et Serge accepte ce pacte?
— Il l'accepte. Ne croyez pas que j'aie rien inventé là. L'union de deux êtres qui donnent
l’un à l’autre leur esprit et leur tendresse, sans plus, qui se chérissent l’un l’autre comme un frère et une sœur d'élection, n’est point chose rare en notre pays et dans toutes les contrées scandinaves.
— On en connait plusieurs exemples illustres, fit observer Georg; entre autres, celui de Sophie Kovalewska. Elle et ses deux sœurs, désireuses d’être libres et de vivre à leur gré, allèrent ensemble trouver leur maître de mathématiques, exactement comme Hilda Lindstræœm, et le prièrent de choisir une femme parmi elles — une femme purement de nom — afin que toutes trois se trouvassent émancipées du même coup. Kovalewsky s’y prêta : il choisit Sonia, qui depuis est devenue célèbre.
— Vous approuvez de telles unions? demanda Edith Craggs, qui gardait depuis quelque temps un silence un peu boudeur.
Georg répondit :
— Je les juge, Edith, autant supérieures aux mariages ordinaires que l’esprit est au-dessus de la chair... [1 est naturel que l’homme s'associe à la femme à travers la vie; mais si vous regardez de près tous les ménages, vous verrez que les hontes, les discordes, les misères y sont nées de ce que les époux ont marié, en même temps que leurs esprits et leurs affections, les plus bas instincts de leur corps. C’est ce qu’a illustré limmortel Tolstoï dans la Sonate à Kreurzer.
Sans comprendre exactement le sens des pa-
roles de Georg, Léa se sentait en harmonie avec la pensée qu’il exprimait, et les mots qu’il disait lui faisaient du bien : elle en goûtait la douceur, elle les aimait.
Pour la première fois, elle désira demeurer toujours auprès de cet ami fraternel qui venait
’énoncer si clairement un noble idéal. Les yeux de Georg, rencontrant ceux de la jeune file, y lurent une approbation passionnée.
Tous deux se scurirent.
— Moi, dit Edith, rompant enfin son mutisme, je blâme de pareils mariages. Ils sont dangereux et propres avant tout à exciter la tentation. Christ a toujours proclamé que le ma-. riage signiñe la procréation des enfants. Se marier pour ne point procréer, ce sont des jeux de papistes, tels cet Aloysius ou celui qu’ils appellent le bienheureux Robert d’Arbrissel.
Cette homélie fut proférée debout par la petite bonne femme falote, avec une telle énergie, une conviction d’apostolat si peu en harmonie avec le milieu, que Léa, Tinka, Georg et même Frédérique, ne purent s’empêcher de rire gaiement. Edith, à qui le ridicule était indifférent, se rassit.
— Edith, répliqua Georg, il y a du vrai dans votre sermon, et le livre même de Tinka vous donne raison en quelque manière. Le mariage mystique est admirable, mais il excède les âmes médiocres.
Léa supplia :
— Tinka, dites-nous la fin de votre livre.
Tinka reprit :
— Ce que je vous ai conté jusqu’à présent forme la première partie. Dans la seconde. partie, on retrouve le couple de Serge et de Hilda en Allemagne. Ils sont mariés et ils ont quitté leur pays. Ils sont heureux. Ils ont l’un pour l’autre une profonde tendresse. Serge, vivifié par la présence de sa femme, ou, si vous voulez, de sa sœur d'élection, devient un être moral supérieur, moins égoïste, plus digne d'elle. Et Hilda, en face d’un esprit d’une plus forte culture, pro- . gresse dans la science et devient une savante elle-même.
— Oh! murmura Léa... De telles unions sont possibles! Vous les avez vues, Tinka ?
Frédérique, pensive, fut sur le point de parler, mais elle s’abstint. Regardant avec attention Léa et Georg, elle écouta la narratrice qui continuait.
— Or (ceci est la troisième et dernière partie du livre), il arrive qu’insensiblement Serge Mikléwitch s’assombrit et s’aigrit. Sa femme essaye de le distraire, de le conforter. D’abord, il se renferme dans un silence farouche. Puis, un jour, brisé par la fièvre, il se confesse : il aime sa compagne, non seulement d’un amour mystique, mais de l’amour vulgaire des hommes pour les femmes. Il l’a toujours aimée ainsi, depuis le
jour où il commença de l’enseigner. Il l’aime, il la désire. Il lui ordonne de céder; il veut user de ses droits. Hilda s’efforce de le ramener à l’observation du pacte juré : elle parle avec douceur, elle supplie... Rien n’y fait. Le . monstre mâle est déchaîné. Alors Hilda déclare qu’elle quitrera la maison conjugale comme elle a quitté la maison paternelle. — « Vous ne le pouvez pas, dit Serge. La loi est avec moi. La police vous ramènera dans cette maison si vous la quittez. Et si vous osez porter devant un tribunal le sujet de notre discorde, vous savez bien que vous serez condamnée. »
— Mais,objecta Frédérique, est-il vrai qu'Hilda ne püt réellement se soustraire aux prétentions de son mari? Que n’invoquait-elle la promesse formelle, base de leur union?
— Aucun tribunal n'aurait accueilli sa plainte, dit Georg. On l’eût probablement taxée d’immorale.
Edith s’écria :
— On aurait eu raison! Celui qui marie sa fille fait bien, a dit l’apôtre Paul; mais celui qui ne la marie pas fait mieux. Pourquoi Hilda se mariait-elle, si elle était résolue à garder La chasteté d’une vierge? Qui dit mariage dit le contraire de virginité.
— Ne pouvait-elle pas, au moins, divorcer?
nsista Frédérique.
— Non, dit Tinka. Aucune législation d’Eu-
tt à
rope, à la connaïssance de Georg et à la mienne, ne contient la licence du divorce dans un cas pareil. La lutte soutenue contre la loi des hommes par une femme forte de sa conscience et de son droit fait l’objet de la troisième partie de mon livre. Hilda, pour être défendue contre son mari indigne, s'adresse au prêtre et au magis-
trat; et l’homme de Îa loi divine et l’homme de
la loi humaine la repoussent pareillement, la rejettent à la sujétion conjugale. Alors, se sentant emprisonnée dans le réseau des règles que les hommes ont tissé contre les fernmes, — lois iniques, Edith! car le don de soi-même, de sa personne, est impur et odieux lorsqu'il n’est point volontaire! — Hilda s’en va seule, sur une barque, en mer, et, au large, saute dans les vagues.
Il faut imaginer le lieu où Tinka prononçait ces paroles, l’atelier long et étroit avec son vitrage masqué par un rideau de toile grise, la vive lumière du lustre juif sur les murs, sur les esquisses, sur le groupe des auditeurs amassés vers le canapé d'angle — le cosy-corner des intérieurs anglais.
A l'angle même, Tinka, le dos appuyé sur un coussin droit, si mignonne que ses pieds ne touchaient pas à terre, dans sa robe raide de piqué blanc, ornée au corsage d'une touffe de bleuets, avait l’air d’une petite magicienne, d’une sorte d’enfant-prophète.
Frédérique et Edith, bien qu’hostiles à ses doctrines, ne pouvaient s'empêcher de la regarder avec un étonnement admiratif, mêlé de révolte; Edith, étrange et ridicule dans son costume olive, avec sa pauvre face de couperose, ses cheveux de chanvre, son corps de singe empaqueté; Frédérique, le menton dans sa main, aucune rougeur n'altérant le mat savoureux de son teint, ses magnifiques yeux sombres brülant de la flamme de sa pensée.
Léa, nerveuse et haletante, tendait tour à tour vers Tinka et vers Georg, sa jolie bouche mobile, ses prunelles souvent brumeuses de larmes. Ces récits bizarres la passionnaient et pour le dévouement à un frère d'élection, et pour l'héroisme d’une tendresse parfaitement pure. Georg l'observait. IL forçait les yeux de la jeune fille à se tourner vers les siens, et il s’éconnait sincèrement de goûter, à cette caresse de la vue une profonde volupté. Une langueur délicieuse l’envahissait, après cette journée de printemps passée presque entière auprès d'elle. A la fois plus robuste et moins calme, il eût souhaité que cette veillée ne finît jamais; il redoutait la solitude et l’insomnie de la nuit prochaine.
La petite servante Ellen, qui avait desservi la table dans le salon, vint annoncer:
— Tout est prêt, Ma’mel
Dehors, dans la cour des écuries sur laquelle donnait le vitrage de l’atelier, des chevaux rentrèrent.… Une querelle de palefreniers mêla des jurons aux jaillissements de l’eau, au bruit des seaux sur les pavés. Puis tout rentra dans le silence; par intervalles, on entendit seulement le choc sourd des sabots sur le bois des boxes, ou sur le sol feutré de paille.
Léa demanda :
— Dites, Tinka. Vous avez connu la vraie Hilda, l'héroïne de votre livre?
— Oui, fit Tinka... La vraie Hilda fut une de mes compagnes d’enfance, et toute la première partie du livre est son histoire. Mais, grâce à Dieu, le malheur de mon héroïne lui fut épargné. Elle demeure parfaitement heureuse auprès de l’homme qu’elle aime, et qui, pas plus qu’elle, ne songe à rien changer à leur fraternelle affection.
Les yeux de Léa et ceux de Georg se rencontrèrent encore, et ils devinèrent qu'ils avaient eu en même temps la même pensée.
Mais Tinka brusquement bondit, et riant de son joli rire de gamine :
— Ah! fille. laissons toute cette littérature. Elle nous donne de quoi vivre, voilà tout... Dépêchons-nous de chanter et de pianoter un peu... Demain dimanche, on ne pourra pas.
Elle alla elle-même ouvrir le piano, y jeta quelques arpèges, et dit :
— Viens, Georg... Joue-nous quelque chose de bien triste, pour nous remettre en train.
Georg vint au piano; Léa le suivit et s’assit à une courte distance. Tinka, debout, se haussant sur la pointe des pieds, tournait les pages.
Georg ‘joua d’abord une mélodie de Tchaï- Kowsky, puis dévia sur une variation mélancolique, une sorte de commentaire d’une chanson finlandaise :
Reprends le chemin de la maison,
Reprends le chemin qui va tout contre le lac,
Marche sans regarder derrière toi, Jusqu'à la première maison, où la lumière s'est éteinte.
Heureusement doué pour la musique, comme pour tous les arts, Georg restait un exécutant imparfait, mécontent de lui-même, son rêve trop ample pour la mesure de son talent.
— Léa, murmura-t-:il, venez chanter.
Léa avait très vite appris et retenu les chansons finlandaises, notées dans un cahier par Tinka. Elle obéit. |
Maintenant que Tinka n'avait plus de pages à tourner, elle s'était juchée sur la table à modèle, allongée comme un sphinx: elle se laissait hypnotiser par la musique.
— Les sons, disait-elle, se traduisent pour moi en images. Rien ne me suggère, rien ne me donne envie d’écrire comme la musique.
La pure voix si claire et à la fois si profondé-
ment timbrée de Léa, se mêlait au fredonnement grave de Georg... Une étrange mélopée évoquait dans ce coin de Londres la terre lointaine, pauvre et noble, où les nuits et les jcurs n’ont pas la succession moyenne de nos contrées, où les saisons sont violentes, où les cœurs des hommes, eux aussi, sont différents des nôtres, et nous paraissent, quand nous y pénétrons, de bizarres régions inexplorées.
Edith, immobile, fixait son regard intelligent, mais insensible aux impressions de art, sur ces deux enfants artistes, Georg et Léa, dont les voix s’harmonisaient, dont les visages, la taille, la grâce analogue, imposaient l’idée de l'amour et de l’union. Peut-être cette idée, qui travaillait la petite wesleyenne, tourmentait-elle aussi Frédérique. Le front de celle-ci se creusait d’un pli d'inquiétude, tandis que la tristesse se répandait sur son Cœur.
Pour la première fois depuis des années, Frédérique ne retrouvait plus intact le ferme ressort de sa volonté. Elle ne distinguait plus la vraie route du devoir. Il lui semblait que dans son désir de préserver sa sœur, de ne pas laisser abolir en elle le type sacré de la vierge forte, se cachait un sentiment sournois et condamnable — comme une vilaine envie ou comme une basse suspicion.
Maintenant, Léa ne chantait plus. La romance achevée, Georg était parti en improvisations, et
la mélodie qu’il improvisait, après avoir été tendre et douce, puis passionnée, s’alanguissait dans des sonorités décrues et désespérées.
Léa, le sein agité, écoutait retentir au fond de son cœur la mélancolie de ces accents. La mort passait dans les notes écloses sous les doigts de Georg, et, sauf peut-être l’insensible Edith, chacun sentait poindre en soi l'émotion nerveuse . que suscite si aisément la musique triste.
Quand Georg cessa de jouer et se remit debout, Léa, des pleurs aux paupières, appuya d’un geste irréfléchi sa tête sur l'épaule du jeune homme, et Georg caressa le front de sa sœur d'élection. Ce fut, de leur part à tous deux, si naturel, si fraternel, que même Frédérique n’en fut pas alarmée.
IL était onze heures; Edith se leva, serra successivement, d’un geste brusque, les mains des hôtes d’Apple-Tree-Yard, dit à Léa :
— À demain. |
Puis elle partit. Le signal de la dispersion était donné. Tinka ne parlait presque plus, n’entendait qu’à demi ce que l’on disait autour delle : elle avait « envie de travailler », selon son expression. Grisée de musique, aussitôt que Frédérique et Léa seraient descendues, elle allait se mettre à écrire, durant une partie de la nuit.
On se quitta presque en silence. Les deux Françaises, rentrées dans leur grande chambre
carrée, se couchèrent vite. Elles avaient coucume, depuis que leurs lits étaient voisins, de se tenir les mains quelques i instants, jusqu a ce que l’une d’elles sentit venir le sommeil, ce qui d'habitude ne tardait guère, car, pour toutes les deux, les journées étaient dures Alors, celle qui allait s'endormir entourait l’autre de ses bras, avant de s’abandonner au repos, et un baiser de tendresse unissait leurs bouches. délicates. | Ce fut Léa qui, ce soir-là, enlaça le cou de sa sœur. Elle demeura plus longtemps que d’habitude nichée dans la chaleur des cheveux de Frédérique.
— Ah! ma Fédil murmurait-elle, Comme ; je t'aime! Comme je t'aime!
Frédérique percevait une fièvre légère, animant ce front, ces lèvres si fraîches à l’ordinaire. — Dors, fit-elle, dors, ma Léal Longtemps après qu’elles se furent.séparées, Frédérique demeura les yeux ouverts fixés sur la nuit, toujours cherchant en elle-même le secret de son inquiétude, du mécontentement qu’elle éprouvait de soi, et n’en trouvant pas l’explication suffisante dans le souci, probablement imaginaire, que lui causait sa sœur cadette. Minuit sonna à l'horloge d’un club voisin; puis, à des intervalles qui parurent courts à son insomnie, tintérent les trois coups isolés, qui s'espacent de demi-heure en demi-heure, jusqu'à une
ee ———
heure et demie de la nuit... Comme le dernier venait de retentir, la voix de Léa murmura :
— Dors-tu, Fédi?
Cette voix inattendue troubla Frédérique.
Léa, elle aussi, ne dormait donc pas? Le cœur de l’aînée se mit à battre violemment : elle ne répondit pas. Elle sentit qu’elle ne pouvait pas, en ce moment, parler à sa sœur. Ce tacite mensonge était le premier qu'elle eût fait à Léa, qu’elle eût fait de sa vie... Pourtant elle continua de se taire.
Il lui semblait qu’un fil, un fil ténu de confiance et d'amour, entre Léa et elle, venait de se rompre.
JII
HAQUE matin, à neuf heures moins dix,
GS Léa et Edith, l’une venant de Ken-
sington, l’autre de Piccadilly, se rencontraient sur la place Elephant-and-Castle et faisaient route ensemble jusqu'aux ateliers Clariss and Sons, qui s’élevaient à trois minutes de marche environ de la place, dans Hampton Street.
Matins de boue et de pluie, où les mendiants balayent des passages sur les chaussées et jettent des ponts de planche sur les ruisseaux gonflés ; matins où la neige fraîche craque comme un velours sous les semelles, tandis que les étoiles blanches voltigent en l'air, se fixent sur les voilettes, fondent dans l'ouverture des gants; matins de brouillard crépusculaire, les plus fréquents, prolongeant la nuit jusqu'aux environs de midi, dans une atmosphère roussâtre, âcre à respirer;
parfois aussi — rarement} — clairs matins de fin d'hiver, la terre de nougat et le ciel de verre, avec un soleil vaporeux argentant les rues :
d'octobre à avril, les deux ouvrières assistèrent à ce défilé des matins que le bourgeois ignore, frileusement terré au coin de son âtre, pendant que les pauvres gens s’en vont gagner leur pain. |
A neuf heures, elles signaient un registre à la porte de l’usine et, déposant manteaux et chapeaux au vestiaire, commençaient le travail du jour.
. Léa avait d’abord été placée avec les apprenties et par conséquent séparée d’Edith qui surveillait un atelier de glaçage. Mais au bout de la première quinzaine, mise au courant du mode spécial de travail de Clariss-House, on l'avait fait passer successivement par les ateliers de bloquage et de dorure. Enfin, après un mois de séjour aux aides dessinatrices, elle était dessinatrice-inventeur, c’est-à-dire chargée de combiner et de proposer les modèles. On avait reconnu son goût et son expérience. Elle reçut une livre par semaine, dès le premier mois et, par augmentations successives, elle parvint à deux livres par semaine, un des plus hauts prix payés chez Clariss.
Le séjour à Londres, pour Léa, se résumait en ceci : une arrivée douloureuse, suivie de cinq mois de quiétude, presque de bonheur.
Léa se rappelait comme une espèce de cauchemar la cour étroite et puante de Fresh-Warf, La traversée du Strand, l’entrée dans la chambre sans fenêtres d’Apple-Tree-Yard. Même la visite à Free College et le mouvement joli, agile, des robes de mousseline autour des tables à thé, et la bonne grâce de M"* Sanz, n'avaient pas tout de suite effacé cette impression hostile : dans lomnibus qui la ramenait chez elle avec Edith et Frédérique, son cœur était si gros qu’elle dut se tenir pour ne pas fondre en larmes. Pourtant ce même soir, elle s’était couchée calmée; l’entrevue de Tinka et de Georg, si brève, avait marqué la fin du cauchemar.
Dès le lendemain, elle avait supporté vaillamment la séparation d'avec sa sœur et l'isolement dans l'atelier. Puis les jours, les jours s'étaient succédé; elle restait bien portante, courageuse, malgré la fatigue quotidienne. Elle : était heureuse. Son cœur était comblé dans la paix. Peu curieuse d’analyse, elle ne s’inquiétait pas de deviner pourquoi. Frédérique, plus perspicace, s’étonnait. Le travail accepté, aimé, ne suffisait pas à expliquer la sérénité joyeuse de Léa. -
Ce travail, d’ailleurs, était intéressant, dirigé par un principe esthétique qui le vivifiait. Les théories de Ruskin inspiraient la décoration des papiers et des étoffes chez Clariss and Sons. Ruskin, c’est le retour à limitation, à l’interpré-
tation immédiate des formes de la nature. Toute chose d’art exécutée mécaniquement cesse d’être une chose d’art. Donc, il faut, autant qu’on le peut, même dans les arts industriels, supprimer l’uniformité qu'impose la machine.
Ainsi, chez Clariss and Sons, au moins pour les tentures les plus riches, l'impression se faisait au bloc, directement manœuvré par la main de l’ouvrier. On obtenait ainsi des motifs un peu divers comme ton, comme contour : et l’effet d’ensemble, grâce à cette absence de régularité mathématique, était plus agréable à l'œil.
Toutes les feuilles d’un chêne sont feuilles de chêne, et cependant toutes sont différentes, et le chêne bi-centenaire n’a jamais porté deux feuilles identiques.
Le génie de Léa surprit les autres dessinateurs-inventeurs. Dans ce milieu étranger, elle subissait une sorte de fécondation artistique. Elle avait compris sur-le-champ le. principe d’imitation directe de la nature; elle y apportait une mesure, une science innée de l’arrangement qui distinguèrent aussitôt ses inventions.
« Goût français », avait-on murmuré d’abord avec un peu de dédain.
Mais le chef de l'usine apprécia rapidement la supériorité des conceptions de Léa, et peu à peu, cette supériorité fut reconnue par tous.
La tenue parfaite de la jeune fille dissipait les préventions que sa beauté, son élégance et sa
222 LES VIBERGES FORTES
qualité de Française inspiraient à l’avance à des Anglais. Elle recueillait maintenant les marques de l’étonnement naïf de tout ce monde, à la voir si sage et simple, d’une telle hauteur morale. Comme les élèves de Free College parlant à Frédérique, les compagnes de Léa lui disaient, convaincues qu’elles lui adressaient le meilleur compliment du monde:
— Vous n'êtes pas une vraie Française. Dans quelques mois, vous serez tout à fait de façon britannique.
La société des dessinateurs et dessinatrices des ateliers Clariss n'offrait guère d’attraits à Léa; elle préférait le rmilieu wesleyen, où Edith Craggs l'avait introduite dès le premier jour de leur travail commun.
Le « Wesieyen-working-ladies-Club » s'élevait dans Walworth Road, grande bâtisse en briques, assez laide, malgré les intentions architecturales qui se manifestaient par des fenêtres à meneaux, des gargouilles, des balcons cintrés, un perron de pierre.
La, toutes les ouvrières affiliées, quelle que fût leur religion ou leur secte, trouvaient pour six pences un lunch abondant et un véritable club avec salles de réunion, bibliothèque, hall pour conférences, chapelle. Aucune pratique pieuse n’était imposée par les règlements; seulement, pendant le lunch, une lecture chrétienne était faite aux jeunes filles. Le lunch fini, (il durait
environ une demi-heure), les convives étaient libres ou de s’en aller, ou de se répandre dans les divers appartements du club.
Ce milieu et la société d’Edith impressionnérent Léa. Elle était plus sensible que Frédérique au mysticisme religieux. Or, le groupe que fréquentait Edith, recruté parmi les plus charitables et les plus dignes adhérentes du Walworth- Club, témoignait d’une telle vertu qu’on se sentait incité par l’émulation, selon leurs propres termes, « à se rapprocher de Christ ».
Léa comprit mieux, dès l’abord, cette doctrine de dévouement, appuyée sur une foi positive que les théories de Pirnitz, fondées sur un pur idéal abstrait. Élevée dans un catholicisme modéré, elle avait fait sa première communion avec ferveur, mais sans échapper à l’influence rationaliste de Frédérique. Aussi ne trouvait-elle rien, dans les doctrines de ses nouvelles compagnes, qui choquât une croyance.
Elle aimait les sobres agapes du milieu du jour, parmi des filles pauvres, vêtues sans grâce, presque avec une recherche d’inélégance.. Elle aimait les récits que la lectrice versait du haut d’une chaire: vies de notables personnages méthodistes, histoires minutieuses, pratiques, bourrées de chiffres, racontant la fondation de chapelles, de clubs, d'écoles.
Ainsi, un travail nouveau où elle réussissait, — le plaisir de gagner sa vie largement, de
façon à ne rien coûter à l’œuvre, — son amitié pour la falote et douce compagne qu’elle ne quittait guère, — une atmosphère mystique — le charme lumineux de Tinka et de Georg Ortsen contrastant avec l'austérité de la Société wesleyenne — tout s’unissait pour entretenir la jeune fille dans une profonde quiétude. Et souvent, le soir, comme après le dîner où Tinka avait conté l’histoire de ses livres, elle murmurait, blottie dans les bras de sa sœur :
— Oh! Fédi... je suis heureuse!
Elle se rapprochait de Georg, cependant, par degrés insensibles. Georg conservait l’habitude d'aller, plusieurs jours par semaine, chercher Frédérique à Free College. Mais depuis ce samedi où, pour la première fois, il avait attendu Léa chez Clariss and Sons, la jeune dessinatrice le retrouvait infailliblement, les après-midis de demi-vacance, à la porte de l'atelier.
Ils partaient alors tous les deux, Georg donnant le bras à Léa, pour l'un des parcs immenses de Londres, pour quelque point des environs où le chemin de fer du district les transportait en peu de minutes. D’abord, ils voulurent emmener Frédérique, mais celle-ci inventa chaque fois des raisons pour s’y refuser. Et à la fin ils n’insistérent plus.
Ces rencontres du samedi, ces promenades à deux étaient des heures ensoleillées dans la vie laborieuse de Léa : elle y révait toute la semaine.
Certes, elle voyait Georg au moins quelques instants chaque soir dans le drawing-room de Tinka; on prenait le thé, on faisait de la musique ensemble... Mais quelles joies plus ardentes, ces folles échappées du samedi! Comme des écoliers lâchés par l’école, ils osaient alors être tout à fait puérils, se poursuivre, courir, s’abattre haletants l’un contre l'autré. Même s’ils restaient sages et silencieux à marcher côte à côte, leur isolement, loin de tous les regards, les ravissait.
Jamais éclosion d’un sentiment tendre entre deux êtres jeunes ne fut plus innocente, plus insoupçonnée d’eux-mêmes. Aucun d’eux ne trompa l’autre, et aucun ne sut deviner ce qui, dans l’autre, se passait. Si Frédérique eût entendu les paroles qu’ils échangeaient, elle eût été rassurée et se fût dit :
« Décidément, ce sont deux enfants. »
… Mais, à leur insu, par les voies d’une fraternelle amitié, leurs âmes peu à peu se pénétraient. Ils s’étonnaient avec sincérité de tant se complaire ensemble.
— Tout de suite, disait Léa à Georg, quand, le soir de notre arrivée, je suis entrée avec Frédérique, Edith et Tinka, dans la chambre où vous lisiez, quand vous vous êtes retourné sur votre fauteuil pour nous voir, il m'a semblé que je vous reconnaissais.
— Moi, disait Georg, je ne vous ai pas recon-