LE
nue; mais jamais visage ne m'a tant ravi, à le contempler pour la première fois.
De samedi en samedi, l’hiver devenait plus clément, la léthargie passagère des parcs déjà se désengourdissait..…. Même s’il tombait une pluie légère, Georg et Léa partaient bravement à pied, serrés l’un contre l’autre sous des manteaux de caoutchouc. Le mystérieux esprit qui distribue du ciel la pluie et le soleil, et que les Anglais appellent « le Clerc du Temps », favorisa leurs promenades. Presque toujours, ils eurent des après-midi sèches et grises. Parfois même, vers le milieu de la journée, un pâle glacis de soleil illustra les pelouses.
De semaine en semaine, ils guettérent le progrès de la saison dans les parcs de Londres.
Celui qui se réveilla le premier fut Hyde Park. Les giroflées, les pensées, n’avaient pas cessé de fleurir le long des plates-bandes de Park Lane, et dès la fin de février, une tendre verdure naquit. En avril, un bosquet de lilas blancs commença de fleurir dans Green Park. Regent’s Park, Battersea Park, Victoria Park se couvrirent de bourgeons; puis, vint une gelée qui grilla tout et rendit à la nature son triste visage de novembre... Il neigea; il gela par-dessus la neige. Quelques jours de froid vif et sec se succédèrent.
Oh! le joli samedi que passèrent Léa et Georg, dans ce parc lointain de Londres qui s'appelle Victoria, aimé de Léa parce que c’est le parc des
pauvres gens, et qu’une invraisemblable quantité de marmots y prennent leurs ébats sans être surveillés par personne.
Toutes les pelouses étaient blanches de neige durcie, les étangs congelés emprisonnaient les gondoles. Des aiguilles de glace chargeaient les arbres, et la fontaine gothique versait dans ses vasques une eau immobile, opaque, comme sculptée dans du marbre.
Léa demandait :
— Georg, est-ce que votre pays de Finlande ressemble à ce parc gelé?
De ses yeux clairs qui voyaient s1 loin les moindres objets, Georg parcourait l'espace blanc coupé de noirs massifs, de ramures nues, et l’horizon où tous les contours s'estompaient dans la fumée.
— Non, Léa, mon pays ne ressemble en rien à ce parc, pas plus que notre jour polaire ne ressemble à cette lumière. D’abord, même par un temps comme celui-ci, vous ne savez pas ce qu'est le froid, le vrai froid qui vous force à porter sur vous une maison de fourrure, d’où les yeux seuls regardent le monde par une lucarne. Et puis le paysage hivernal, là-bas, est vraiment mort, enseveli sous une telle couche de neige qu'il n’y a plus de chemin du tout... Rien, pour qui ne les a pas vus, ne peut évoquer l’image d’une plaine de Finlande, quand un convoi de rennes, avec leurs petits traîneaux et les petits
Lapons qui les mènent, traverse, comme de grêles fourmis, en file sinueuse, l’immensité blanche.
— Je voudrais, dit Léa, aller avec vous dans votre Finlande,
Elle levait vers son ami un visage rosé par la piqûre du froid, mais d’un rose de fleur, toujours délicat et uni.
— Ce n’est pas là, répliquait-il, que je souhaiterais aller avec vous. C’est dans les pays du Sud, dans l'Italie dont je ne connais rien et dont je rêve... Toujours, au coin de nos durs foyers d’Abo et d’'Helsingfors, ou bien dans nos forêts de sapins et de hêtres, toujours j'ai désiré ces contrées où l'hiver même est un sourire.
Il médita un instant, puis :
— Dans notre musée municipal de Larmsoë, legs d’un collectionneur du pays, il y avait une vierge de l’école siennoise, œuvre de Matteo da Bartolo, je crois, si fine, si pensive avec le Bambin dans ses bras et les deux anges agenouillés à droite et à gauche. Nous chérissions ce tableau primitif, Tinka et moi, parce qu’il représentait pour nous l'Italie. Et ce mort, Italie, évoque toujours pour moi la grâce frêle, un peu soucieuse de cette vierge de Sienne... L'Italie! Je la convoite comme tous les barbares du Nord. Si je pouvais m’y rendre avec Tinka et avec vous, il me semble que je guérirais tout à fait!
— Oh! Georg... que dites-vous? N’êtes-vous pas tout à fait guéri?
Elle avait crispé ses mains sur le bras du jeune homme.
— Ne me dites point que vous êtes malade, je vous en supplie. Ou, si vraiment vous avez besoin de guérir, partez tout de suite. Frédérique, Tinka et moi, nous réunirons bien assez d’argent pour votre voyage.
Georg sourit :
— Non, Léa, je ne veux pas quitter Londres tant que vous y serez. Vous m’avez fait aimer cette ville de fumée et de boue. Et ne voyez-vous pas que je me porte bien à présent? Quand vous retournerez en France, je ne resterai pas ici une heure de plus.
Léa, reconnaissante, appuya sa tête contre la poitrine de son ami. Leurs cœurs étaient échauffés et attendris, mais leur sang demeurait calme. Et l’idée ne leur vint même pas de se donner un baiser.
Le soir de ces promenades fraternelles, Léa en racontait scrupuleusement tous les détails à Frédérique. Elle ne s’apercevait pas que son récit obscurcissait le visage de l’aînée.
Jamais conflit moral plus aigu n’avait torturé ce noble esprit. Tandis que Léa parlait, les joues et les yeux vifs, agenouillée aux pieds de sa sœur ou accroupie près de sa chaise sur un ta-
bouret, Frédérique, s’efforçant de sourire, pensait :
« Où est le devoir ? Où est la vérité ? Si je dis mes terreurs à cette enfant, ne vais-je pas la contrister inutilement, la rendre malheureuse, elle si sensible ?.. Ne me trompé-je pas? Georg est venu cent fois, souvent il vient encore me chercher moi-même à Free College; et je sais, par expérience, que je n ai pas le droit de suspecter ses intentions... »
Oui, le soupçon était horrible. Il la blessait, l’irritait contre elle-même, comme si, à craindre un danger pour Léa et Georg, elle eût sali l'amitié d’un frère et d’une sœur. Pourtant, il ne voulait pas s’abolir. Comment s’en délivrer?
Et si vraiment il était fondé, comment préserver Léa? De plus en plus, la colonie d’Apple-Tree- Yard arrivait à ne plus former qu’une famille... Une seule domestique servait les deux étages; les repas se prenaient en commun dans le « drawing-room » de Tinka.
Toutes ces âmes étaient tellement franches, désintéressées, affectueuses, que la sévère Édith elle-même en avait subi la séduction. Elle expliquait le plaisir qu’elle y goûtait en citant gravement ce verset :
« Voici comme il est bon er agréable que les frères et les sœurs habitent ensemble. C’est bon comme le parfum qu’eAaron mit dans sa chevelure, er qui descendir dans sa barbe. »
Quant à Frédérique, tout en se sentant supérieure, par la maturité de l'esprit et la conscience sereine de sa force, à des êtres d’instinct tels que Georg et Tinka, elle les enviait pourtant.
Étre comme eux des harpes sonores émues par le vent, porter en soi des cœurs de cristal aux formes élémentaires, mais que rien ne peut ternir ni entamer! Ne vivre que pour la charité, comme Edith, ou, comme Léa même, être une sensibilité de femme et rien de plus, sans tourment d’âme, sans inquiétude de sens! Ignorer! Ignorer! Ne pas chercher! Ne pas prévoir! Ne pas vouloir s'expliquer les rapports des êtres par des lois générales, impérieuses, dont l’évolution est pleine de menaces! |
« Que me manque-t-il pour être comme eux, . ou qu’ai-je en moi qu'ils n’ont pas? Simplicité parfaite! combien ils sont heureux de la posséder! combien je les enviel »
Trois fois l’an, sans aucun motif de fête religieuse, l'Angleterre s’accorde trois jours de congé. Les affaires sont suspendues depuis le samedi jusqu’au mardi suivant. Les banques chôment dans toute l'étendue du Royaume-Uni; aussi, ce congé s’appelle-t-il « les vacances des banques. »
Celles du mois d’avril ne laissèrent à Frédérique que peu de loisir. On organisait à Free College une section de physiologie, et
Mr° Sanz eut alors, plus que jamais, besoin de sa précieuse acolyte. Edith ne quitta guëre le club wesleyen où, par des fêtes d’un caractère religieux et moral, on tâchait de retenir les jeunes ouvrières, afin que, livrées à elles-mêmes, elles ne fissent point de leur liberté un usage de perdition.
Tinka, qui achevait l’histoire d’'Hilda et du professeur Mikléwitch, était en proie à une fièvre de composition qui lui faisait oublier de manger, et lui ôtait le besoin du sommeil. Elle apparaissait dans les actes de la vie usuelle comme le fantôme d’elle-même.
Tout contribua à isoler Léa et Georg; ils ne furent pas moins seuls à Apple-Tree-Yard que dans leurs promenades communes, durant ces jours de printemps, aux alternatives d’ondées et de soleil.
Georg en profita pour associer Léa à son travail. Il lui demanda de monter sur la table à modèle et la fit poser pour le tableau qu'il projetait.
C'était le premier panneau d’un triptyque qui devait représenter l’Aino légendaire, l'héroïne des premiers runes du Kalevala finlandais. On y voyait Aino au moment où, ramassant des feuillages dans la forêt, elle est surprise par le vieux héros Vainamoïnen.
Georg ne peignait guère depuis l’arrivée des deux Françaises, et se gourmandait de son inac-
tion. Quand Léa, rougissante, apparut debout sur l’estrade, il fut emporté par un élan d’enthousiasme; il se crut sûr de son œuvre et ne put se tenir d’aller chercher Tinka, de l’arracher à son roman, pour lui demander de coiffer Léa à la mode des paysannes de la Carélie, la raie partageant les cheveux sur le milieu du front.
Tinka, d'abord absente et obsédée par ses propres pensées, bouda contre cette fantaisie; mais peu à peu elle s’y intéressa elle-même et y donna toute son ardeur. Elle fit asseoir Léa, Ôta le peigne et les épingles qui attachaient sa coiffure : l'onde châtaine des cheveux, avec de belles courbes molles, submergea le dos et les épaules de la jeune fille.
— Vois, Georg, disait Tinka, soulevant les longues boucles et les laissant couler lentement au travers de ses doigts; regarde ce bronze fluide... Aïno, val n’avait pas un tel manteau. Elle avait les cheveux de chanvre des filles de Carélie, secs et pauvres, collés sur les tempes... Donne-moi vite un peigne.
Armée du peigne, Tinka divisa les cheveux de Léa bien exactement, aplatit leurs mèches rebelles, les tressa par derrière en tresse unique, les remonta en un chignon serré. Assis sur un escabeau à quelque distance, Georg regardait, le menton dans sa main.
Maintenant, Tinka se divertissait beaucoup.
— 11 faut l’arranger tout à fait en Carélienne,
s’écria-t-elle, avec la guimpe à bretelle, la jupe courte et le petit tablier.
Prestement, elle déboutonna le corsage de Léa, et, sans que celle-ci eût le temps ni la pensée de résister, le lui enleva.. Léa fut en cachecorset, le haut de la gorge nue, les bras nus. Un flot de honte empourpra son visage et toute cette chair virginale sur laquelle s’attachaient les yeux de Georg.
Mais Georg ne s’émut, ne s’étonna pas plus que Tinka... Fils de ces régions patriarcales où, dans l’étuve commune, hommes et femmes se baignent nus sans penser à mal, il observait, amusé, Tinka drapant sur la blanche brassière de Léa un morceau de velours noir, fixant pardessus les épaules deux rubans pareils. Toujours avec la même impérieuse prestesse, elle dégrafa la robe, laissa la jeune fille en jupon court, puis s’écria :
— Eh bien, Georg, que dis-tu de cette Aïno?
N'est-elle point assez belle pour ensorceler tous les héros du Kalevala ?
Georg hocha la tête approbativement. Il alla, sans rien dire, chercher une toile neuve, et commença d’ébaucher la silhouette.
Léa, que Tinka avait posée, son tablier relevé plein de feuillages, l'oreille aux écoutes, guettant derrière elle le bruissement des ramures sous les pas du vieux guerrier, sentait peu à peu son trouble se calmer. La tranquillité de Georg et de
Tinka la gagnait. Elle aima ce qui demeurait en elle de pudique souffrance.
Comme la fatigue de la pose engourdissait le modèle, Georg se leva et montra à Tinka l’esquisse qu’il venait de tracer.
— Cette fois, voilà vraiment Aïnol fit la jeune femme. Oh! frère, pourquoi ne me crois-tu pas quand je te dis que tu es un grand artiste ?
A son tour, Léa regarda.
Sur le fond lumineux d’un ciel d’automne, la noire colonnade des troncs de sapins se dessinait. Le visage à barbe neigeuse de Vaïnamoïinen, sa silhouette trapue sous la simarre, s’ébauchaient à gauche du cadre en quelques traits rapides... Au premier plan, sur la droite, Aïno prêétait l'oreille au bruit insolite de la forêt.
Léa se reconnut et sourit. Elle avait de la joie que son image eût passé par les yeux de Georg et guidé sa main pour en reproduire les contours. Sans aucune gêne à présent, elle se penchait devant lui, regardait l’esquisse de plus près; elle livrait ses bras blonds, sa nuque ronde et le chignon bronzé de ses cheveux.
— Compare ce que tu viens de faire à l’ébauche de Copenhague, dit Tinka.
Georg alla chercher un cadre oblong où il avait esquissé naguère les scènes de la même légende. Tinka et lui considérèrent attentivement ce triple dessin. Le premier représentait
236 LES VIFRGES FORTES
la surprise d’Aïno, la scène même que Georg venait de retracer, avec Léa pour modèle.
— Comme le mouvement était moins net, dit Tinka, et comme le type d’Aïno était indécis!
— Oui, avoua simplement Georg, c’était bien mauvais. N'est-ce pas, Léa?
Il se tourna vers Léa, qui ne put prononcer une parole. De nouveau, elle frémissait sous l'angoisse de cette honte mystérieuse, ignorée d'elle : la honte du sexe. C’est que les deux derniers panneaux du tryptique montraient, l’un, Aïno, sur un rocher, en face de la mer; l’autre, Aïno, les cheveux dénoués, se précipitant dans les flots pour échapper au héros qui la poursuit.
Dans ces deux scènes, Aïno était nue...
Maintenant qu’elle s’était identifiée avec la vierge de Carélie, il semblait à Léa que c’érait elle-même, cette blanche nudité étalée devant Georg et Tinka. S'ils eussent paru deviner sa pensée, elle se fût évanouie sous leurs yeux. Mais ils ne la soupçonnèrent même pas... Et peu à peu, Léa méprisa sa pudeur devant ces deux âmes que l’art seul occupait, tandis qu’elle, au fond de son âme de Latine, sentait fermenter les troubles de l’Ëve ancienne.
Durant toute l'après-midi du samedi et aussi toute la journée du dimanche, Georg travailla. Les doigts ingénieux de Tinka avaient confectionné à la hâte un costume exact de Caré-
lienne; c'était vraiment l’Aïno du Kalevala qui offrait au pinceau de Georg sa taille virginale, ses yeux innocents, son teint de fleur et ses cheveux clairs. : |
Ces deux jours où Léa et Georg se sentirent unis, dans le silence, pour une même œuvre, les rapprochèrent plus que n'avaient fait tant de semaines. Îls se parlaient peu. Georg, de temps à autre, consultait Léa, dont l'intuition, l’expérience dans l’art du dessin, l’étonnaient. Elle lui disait franchement : « Je n'aime pas ce ton»; ou bien : « Ce mouvement n’est pas juste. »
Elle avait toujours raison.
Georg s’écriait :
— Mais vous êtes artiste, Léa!
— Oh! non, répliquait-elle.. seulement, j'aime les tableaux et je crois que si j'avais appris autre chose que le dessin ornemental, je n’aurais pas été trop maladroite.
Frédérique, à qui, le soir même, quand elle rentra de Free College, on avait raconté la scène de l’après-midi et montré l’esquisse, approuva l’idée de faire poser Léa. Au fond, elle préférait savoir Tinka présente : ce qui l’effrayait, c’étaient les longues promenades en tête à tête :
« Dire que ma Léa, d’une de ces promenades, rentrera peut-être le cœur chargé d’un secret. et ne me le confiera pas! »
Elle regardait Léa au fond des prunelles; elle s’inquiétait de n’y plus lire aussi aisément que
naguère l’intime pensée. C’est que déjà Léa n'avouait plus tout à Frédérique. Elle n’osa point lui confesser ses alarmes, quand elle s'était vue dévoilée aux yeux de Georg et de Tinka, — et quand elle s'était identifiée avec l'image nue d’Aïno.
Le lundi matin, dernier jour des « vacances de banque », un épais brouillard recouvrait Londres. Après le déjeuner, Georg se mit à l'œuvre; Léa, infatigable, posait.
Mais au bout d’une demi-heure, l'artiste jeta sa palette et ses pinceaux.
— Décidément, il n’y a pas de lumière. Sortons!
— Oh! dit Léa... Vous ne finissez pas mon portrait ?...
— Je ne puis rien faire. Du reste, vous êtes enfermée toute la semaine; il est juste que vous profitiez de votre congé... Habillez-vous.. Nous allons marcher un peu, voulez-vous ?
— Par ce brouillard?
— Le brouillard ne durera pas. Voici déjà qu’il s’éclaircit…
Sans s’en rendre compte, Léa obéissait déjà à Georg comme une épouse. Elle descendit dans la chambre du rez-de-chaussée, se vêtit pour la promenade. En remontant, elle trouva Georg assis à côté de Tinka qui lui lisait ce qu’elle venait d'écrire.
. C'était le passage où, dans le roman, s’établissait accord de Serge Miklewitch et de Hilda, l'accord pour l'union mystique.
La scène était simple, non sans grandeur :
— « Serge Miklewitch, disait Hilda, puisque vous consentez à me faire part de cette liberté, de cette autorité supérieure que les lois attribuent à l’homme, je vous livre en échange toutes les puissances d’affection de mon cœur, l'affection que je donnais à des êtres qui s’en sont rendus indignes, celle que j'aurais donnée aux enfants qui seraient nés de moi, si j'avais rencontré l’homme destiné par la nature à me féconder... O mon amil recevez le dépôt de ce cœur désolé, meurtri, presque agonisant, mais qui peut revivre et battre si vous le réchauffez contre vous. Aimez-moi, Serge, aimez l'être faible que je suis et que votre force rendra fort! Je n’ai point le droit d’être toute à vous, car je ne vous aime point d'amour, et vous n’accepteriez pas l’holocauste de ma chair. Mais je vous offre ma pensée assidue, ma fidélité inébranlable, coute la chaleur de mon cœur et de mon cerveau. Serge Miklewitch, mon ami, mon frère, mon mari, embrassez-moi : pour la vie, je suis votre femmel... »
Des larmes coulaient sur les joues de Léa quand Tinka repoussa le manuscrit et se retourna vers ses deux auditeurs.
La jeune fille se précipita aux genoux de
Tinka, prit dans ses bras la tête frisée, la baisa avec passion.
— Oh! Tinka! Tinkal murmura-t-elle.. que c’est beau. que c’est noblel
Georg, de l’autre côté de la chaise, s'était agenouillé à son tour; lui aussi frôlait de ses lèvres les courts frisons blonds de Tinka.
— Chère petite sœur de génie, ton rêve habite des régions si hautes que rien qu’à vivre près de toi, on se sent exalté!
Il y eut un court silence. Tinka, les yeux à terre, méditait.
Puis elle écarta doucement son frère et Léa :
— Maintenant, dit-elle, laissez-moi... j'ai besoin d’être seule et de travailler. J’entends ré-
pondre Serge Miklewitch!.. Allez]
Wés que Georg et Léa furent dans La rue et surtout quand ils eurent gagné (@ Piccadilly, ils s’aperçurent que le brouillard se dissipait : et ce qui en restait au zénith se cuivrait de soleil.
Il était environ dix heures.
Georg, d’un geste qui lui était familier avec Tinka comme avec Frédérique, tenait de sa main droite le coude de Léa. Et l’humidité légère qui flottait encore les pénétrant au travers de leurs habits, ils se serraient l’un contre l’autre.
— Comme Londres est triste, murmura Léa, par ces jours de fête!
Toutes les boutiques montraient le masque de leurs stores baissés derrière les larges glaces descendant jusqu’au sol. Des passants vêtus de noir se croisaient, plus rares qu’aux jours de travail, sans l’affairement accoutumé.
On ne voyait presque pas de cabs; en revanche, de grands breaks frôlaient la bordure des trottoirs, attelés de deux ou de quatre chevaux; le cocher, coiffé d’un chapeau gris, les menait doucement; des gens s’empilaient, graves et patients, sur les banquettes, cependant qu’un postillon criait éperdument, à l’arrière :
— Hampton Court! Sir! Hampton Court...
Richmond... Hampton Court!.….
L'un de ces chars-à-bancs s'arrêta pour guetcer au passage Georg et Léa, qui pressèrent le pas, poursuivis par les appels forcenés du postillon, tellement volubiles qu’on n’y distinguait que quelques consonnes :
— P'ton Court... sir..Tchmondl!...P’ron Court.
— Les jours sont trop brefs, dit Georg à sa compagne, le printemps est trop peu avancé pour faire la promenade qu'ils nous proposent. Je me promets de la faire avec vous dans quelques semaines. Elle est admirable.
— Où irons-nous donc, aujourd’hui?
— Voulez-vous aller à Hampstead Heath?
On peut s’y rendre par le chemin de fer du District ou par les omnibus et les tramways. Que préférez-vous ?
— Sortons de la ville le plus vite possible.
Iis marchèrent jusqu’à la gare métropolitaine voisine de Charing-Cross. Leur train arriva au moment où ils atteignaient le quai, dans le souterrain fumeux, mal éclairé par de pauvres papil-
lons de gaz. Il était bondé, mais il se vida en partie à Charing-Cross même.
Léa et Georg montèrent dans un compartiment où ne se trouvaient que deux gentlemen.
A Blackfriars, ceux-ci descendirent.
— Cette nuit m’accable, murmura Léa. Le trajet dure-t-il encore longtemps ?
— Dans une dizaine de minutes, nous débarquerons à Finchley Road.
Georg prit la main de Léa et la garda dans les siennes. |
[Il murmura :
—- Je voudrais que ce voyage fût long, bien long encore, afin qu’il nous emportât très loin de Londres, et qu’au moment où nous débarquerons nous fussions l’un et l’autre isolés de tous ceux qui nous connaissent.
Il parut à Léa que Georg ne lui avait jamais parlé sur ce ton. File eut un peu peur; sa main frémit dans la main de son compagnon.
Elle répondit, si brusquement troublée que sa voix se faussa :
— Que feriez-vous, loin de Tinka? Et moi, pourrais-je vivre sans Frédérique ? Ne soyons pas ingrats pour le bonheur présent : d’être réunis tous ensemble dans la même maison.
Georg dit :
— C'est vrai.
Il abandonna la main de la jeune fille.
L’interminable couloir, aux parois visqueuses,
où se mouvait lentement le convoi, les offusquait par son exiguité, par l’atmosphère de houille qui, malgré les glaces levées, envahissait le compartiment. Jusqu’à l'arrêt, ils ne parlèrent plus. Mais à la station de Finchley Road, quand ils furent sortis du souterrain, la lumière les surprit et les enchanta.
— Oh! fit Léal Le soleil!..
Tandis qu’ils roulaient vers le nord, dans ce chemin de mine, la brume vaincue par le jour méridien s’était sublimée... Une vive clarté inondait la place polygonale, irrégulière, de Finchley Road. |
Ils se sourirent des yeux, joyeusement. Georg, reprenant le coude de Léa, lui dit :
— En avant!
La courte mélancolie, le désaccord furtif de tout à l'heure étaient oubliés. Ils grimpèrent le raide chemin de Hampstead, large voie assez morne, sillonnée au milieu par une ligne de tramways, bordée à droite et à gauche de modestes pavillons. Leurs pas sonnaient, alertes, sur l’asphalte des trottoirs; leurs jeunes poitrines aspiraient l'air déjà plus mobile, plus cordial que celui de Londres.
Quelques groupes montaient aussi, à peu de distance : des ménages paisibles, des escouades d'enfants menées par une nurse. Georg et Léa dépassèrent un couple, sans doute des fiancés, la fille, blonde, très jeune, seize ans peut-être,
l’homme, déjà mûr, cr ‘"rtaud, congestionné, une main à la taille de sa couupagne, l’autre lui tenant les doigts.
La petite blonde levait des yeux d’extase vers le visage rouge de son fiancé qui la couvait d’un œil concupiscent. Ils n’étaient beaux ni l’un ni l’autre; l'impudeur évidente de leur désir, leur insouciance à le montrer choquèérent Léa et Georg. Ils se disjoignirent instinctivement et continuérent à marcher côte à côte vers le sommet de Hampstead.
Déjà l'horizon s’ouvrait, la ligne du plateau se dessinait sur le ciel vaporeux. Encore quelques pas, et ils l’atteignirent.
Un étroit vivier, presque une mare, bordé de gazon, en occupait le centre; les pentes herbues, sauvages, dévalaient au sud jusqu’à la plaine. On s’apercevait alors que Londres était déjà loin, vers l’ouest, relié à Hampstead par cette longue rue de villas et pavillons qu’on venait de quitter. En face, une ligne bleue marquait le faîte des coteaux du Surrey.
IL y avait, à l’entour du vivier et sur les pentes, assez de monde. Des hommes et des femmes se vautraient sur l’herbe. Beaucoup mangeaient.
— Allons plus loin, dit Georg, que tout ce populaire offensait.… Du côté de Highgare, on est plus tranquille. Highgate est moins habité, et les buveurs de thé ne peuvent s’y procurer leur précieuse eau chaude.
Ils reprirent le chemin qui prolongeait au nord celui par où ils étaient venus. Un rassemblement les arrêta quelques instants autour d’un banc sur lequel un homme était debout, moustaches blanches, chapeau haut de forme, très vieux; il gesticulait d’une façon uniforme, projetant le bras en avant, puis le ramenant comme un discobole. Sa voix suivait les mouvements de son bras, s'élevait et retombait en psalmodies.
— Le lord Jésus, disait-il, connaît le nombre de vos cheveux; il sait d’avance quel geste vous allez faire et quel péché vous commettrez demain. Vous montez tous les jours dans un train de railway qui est conduit quelquefois par un ivrogne, complètement saoul, et vous hésitez à vous confier à ce train de votre destinée dont Christ est le mécanicien?
— C’est un calviniste, dit Léa, qui prêche sur la prédestination.
Dans la fréquentation d’Edith et du Club Wesleyen, elle avait appris à démêéler un peu le chaos des sectes, qui, les jours fériés, mènent campagne contre l'indifférence du public.
Georg murmura :
— La parole sacrée me choque dans ces bouches sans éloquence et sans beauté.
Ils marchaïient de nouveau sur une route plate, d’où, à droite et à gauche, la vue allait s’élargissant.
— Regardez, Léa!
Il la fit se retourner; elle poussa un cri d’étonnement. On voyait maintenant, on avait au moins l'illusion de voir Londres tout entier.
Son atmosphère noire l’emprisonnait, trop étroitement mêlée au brouillard pour que l’on . pût distinguer avec certitude les monuments qui, çà et là, soulevaient le crêpe fumeux. Mais la masse de cette brume habitée était émouvante, rien que par son immensité confuse.
— Tout à l'heure, dit Georg, j'espère que le soleil finira par nettoyer l’horizon. D'ici, parfois, pendant quelques instants, Londres se découvre. Et c’est un spectacle extraordinaire.
Ils quittèrent la route et prirent une des allées latérales qui s’enfonçaient dans les pelouses entre de beaux arbres. La région montrait alors un aspect bossué, âpre, tout à fait inattendu si près de la Ville. |
Le soleil donnait pleinement. Léa s’arrêta.
— Oh! Georg... que j’ai chaud!
Elle défit sa cape, que Georg prit sous son bras.
— Nous trouverons des bancs par ici, dit-il, pour nous reposer.
Un de ces groupes d'arbres centenaires qui glorifient les parcs d’Angleterre les attira. Quand ils s’en approchèrent, ils virent un banc abrité sous un bosquet d’érables et de chênes; ce banc tournait le dos au chemin, et le rideau du bosquet l'en séparait.
Que de fois, dans leurs promenades à travers les parcs londoniens, lorsqu'ils apercevaient un banc tel que celui-ci, Léa s'était échappée vivement, avait couru s’y asseoir, poursuivie par Georg, comme une pensionnairel Aujourd’hui, plus graves, ils gagnérent le banc d'un pas mesuré; Léa s’assit. Debout, Georg la considérait.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi? dit-elle.
Georg répondit :
— Je cherche à m'expliquer quel attrait s’exhale de vous, et pourquoi, depuis que je vous ai vue, mon désir est chaque jour plus fort de vous voir, de vous voir sans cesse.
— C’est vrai, Georg, vous éprouvez cela ? Oh! je suis heureusel
Il n'y avait pas plus de coquetterie dans la réponse qu’il n’y avait eu de flatterie dans la phrase de Georg.
Georg reprit :
— Quel mystère, la beauté! Les traits de Frédérique sont plus classiquement corrects que les vôtres. à dire vrai, Frédérique est plus belle que vous, Léa.
— Frédérique seule est belle.
— Non! vous êtes belle aussi. Votre visage est une joie pour les yeux... supérieure à celle que donne le visage de Frédérique. Ce n’est pas moi seul qui pense ainsi: Tinka, Mme Sanz, même cette fille niaise qui nous sert à la mai-
son, Ellen, toutes sont d’accord. Moi, peu à peu, le besoin de vous contempler m’est devenu impérieux, et quand de longues heures ont passé sans que je vous voie, j'éprouve cette angoisse impatiente que nous avions tout à l'heure, faute de lumière, dans le souterrain de Blackfriars.
Ces mots charmèrent Léa. Elle, dont la pudeur avait été effarouchée, la veille, quand Georg voyait sa gorge et ses bras, ne souffrait pas de s’entendre louer. Si sincèrement, Georg cherchait lui-même à s’expliquer, comme un problème d'esthétique, le charme qu’il subissait!
Ils laissèrent fuir des minutes sans plus parler. Georg regardait Léa, et sa puissante intelligence rayonnait sur elle, pour elle, et réellement la réchauffait comme un foyer. Elle sentit se fondre en elle des brumes vagues, comme celles que tout à l'heure le soleil avait dissipées sur la ville. Elle fut lucide comme elle ne l'avait jamais été. Dans la nuit du souterrain, elle avait dit :
— « Jamais je ne pourrais vivre sans Frédérique. »
Maintenant elle n'aurait plus prononcé les mêmes paroles.
« C’est loin de lui que je ne saurais vivre », pensa-t-elle.
Elle pensa cela sans remords, comme on recon-
naît une loi inévitable. Une haleine profonde
souleva sa poitrine. Elle eut l'impression d'une
Ua
libération, d’un affranchissement. Toute sa vie glissa comme un cinématographe rapide sous ses yeux.
Elle revit les êtres et les lieux, Paris, l’usine, Londres, — Pirnitz, Mlle de Sainte-Parade, Edith. Dans ce raccourci soudain, tout lui parut plus net et plus explicable. Elle eut conscience de commencer une période nouvelle où Georg était nécessaire.
— Georg, dit-elle sérieusement, vous m'avez révélé la joie de la vie.
— Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme.
Elle essaya de trouver une explication, un commentaire; mais elle se perdit dans son propre esprit. Elle put seulement répondre :
— Je suis une autre femme depuis que je vous ai rencontré. Je fais les mêmes choses qu'avant; mais au lieu de les faire avec un triste sentiment d'obligation, j’éprouve de la joie. Depuis que vous êtes dans ma vie, La pluie, le brouillard, la neige, tout ce qui m’accablait autrefois de mélancolie, tout cela me donne, plus aiguë, l’émotion puissante de vivre.
Si réservée d’ ordinaire, presque timide, elle ne ressentait aucune gêne à cette nrofession hardie. Elle parlait comme elle aurait prié, comme si ce jeune homme aux prunelles claires, au front magnifique, couronné de cheveux blonds, eût été un dieu sorti de ces chênes et de ces érables pour
répandre la lumière, rendre des oracles et provoquer la Foi.
Une chaleur enivrante descendait à présent en nappes d'or du ciel purifié : elle dilatait à la fois les tiges menues des graminées et l'écorce des troncs qui craquaient doucement. Les ombres un peu violettes du printemps découpaient sur le vert ingénu des pelouses l'image oblique des groupes d'arbres... Ce coin de la bruyère de Highgate était, en ce moment, silencieux et oublié. Georg et Léa se sentaient vraiment seuls dans la nature frémissante.
— Léa, dit Georg, appuyé du coude sur le tronc d’un chène, je vois que réellement vous vous réveillez, selon le mot de Tinka : vous tressaillez aujourd’hui dans le printemps! Cela m’apparaît manifeste comme ce réveil des choses autour de nous. Tinka disait vrai : elle et moi, notre printemps, notre réveil, ne sont pas encore venus, mais je sens en moi déjà comme une fermentation secrète : mon âme s’étire, il me semble, à la veille de vivre. Léa, 1l faut que vous ne me quittiez pas, ou je dormirai toujours dans ces limbes qui m’oppressent.
Il quitta l'arbre énorme contre lequel il s’accoudait, vint s’asseoir auprès de Léa, lui prit les deux mains.
— Léa! ma sœur! plus chère que ma sœur Tinka! L'idée que vous m'avez suggérée tout à l'heure, dans la nuit du tunnel, m'est odieuse.
Je ne puis pas accepter que vous quittiez Londres un jour et que je ne vous revoie plus. Promettez-moi que vous ne partirez pas — ou que vous m'emmènerez avec vous. Léal Léa! Promettez|
— Je vous obéirai, Georg. Vous me direz ce que je dois faire et je le ferai. Moi non plus, je ne saurais accepter désormais l’idée de vivre là où vous ne seriez pas.
Comme elle prononçait ces paroles, elle eut le désir de se rapprocher de son ami; elle se pencha vers lui et réfugia sa tête contre l'épaule du jeune homme.
— Léa, murmura-t-il, ma sœur choisie!
Ils se turent quelque temps, puis Georg entendit Léa répéter lentement, gravement, les paroles que tantôt Tinka avait prêtées à sa mystique héroïne.
— « Je vous offre ma pensée assidue, ma « fidélité inébranlable, toute la chaleur de mon « cœur et de mon cerveau. »
Il tressaillit. Lui parlait-elle ou se rappelait-elle seulement les paroles d’Hilda? Elle dit encore, levant des yeux clairs vers lui :
— « Aimez l'être faible que je suis et que « votre force rendra fort. »
Cette fois, il n’y avait plus de donte. Elle lui parlait, à lui seul.
— Est-ce possible, Léa? s’écria-t-il en écartant le visage de Léa et en la regardant dans les
prunelles. Vous consentez à être à moi, comme Hilda à Serge?
— Je suis à vous tout entière, Georg. Ce que Hilda interdisait à Serge, et pourquoi elle a préféré mourir que de l’accorder, je l’igriore. Je ne tiens pas à le connaître. Quand on en parle autour de moi, il me semble que l’on parle de la mort. Vous ne me le demanderez jamais, je le sais. Vous ne seriez plus vous. Mais, cela à part, je vous appartiens tout entière. Je vous donne à
ider ma vie et j'entourerai la vôtre de ma tendresse éternelle. Voulez-vous ?
— Vous êtes ma femme... pour toujours.
répondit Georg.
Leurs yeux, unis par ce serment, ne pouvaient se quitter. Ils avaient la sensation du prix des minutes surhumaines que leur dispensait la destinée. Toute leur vie exaltée les y avait préparés. Lui, du fond des steppes d’un pays boréal, d’un peuple proche encore des pasteurs et des guerriers de légende, —elle, de la Ville par excellence, symbole de la civilisation extrême des peuples trop anciens, — ils étaient venus l’un à l’autre, comme l'Éve et l’Adam de l'union future. |
Ils eurent conscience de cette prédestination merveilleuse et du choix dont ils étaient l’objet,
— Léa, dit Georg, je voudrais que cette heure ne finit jamais. Quelque chose de miraculeux et de divin fut dans l'événement qui nous a-conduits ici, vers ce lieu, désert au milieu
d’une foule qui nous y laisse seuls, comme à l'écart de tout ce qui vit.
Il se tut; elle disait : « Oui » de la tête. IL reprit :
— Hélas! le monde est là, à côté de nous, et nous entendons sa rumeur. Tout à l’heure, nous y rentrerons.
— Qu'importe, si nous rentrons ensemble?
— Ensemble? Nos deux vies ne sont point unies, il s’en faut. Et vous acceptez l’idée de les continuer séparées, comme elles le sont! Vous irez à votre atelier, vous peinerez tout le jour, moi je donnerai mes leçons à travers Londres, nous ne nous verrons que le soir. nous n’aurons à nous que le congé de la fin de la semaine... Voila ce que vous révez!.….
— Georg, je ferai ce que vous m'ordonnerez de faire, puisque vous êtes mon maître. Mais, si vous voulez que je sois heureuse, ne m'arrachez pas à ce qui est mon devoir, du moins mon devoir présent.
Il protesta d’un geste de la main. Elle prit cette main rebelle, et, doucement :
— Oui, Georg, il faut que je reste dévouée a mes sœurs douloureuses, les autres femmes, moins privilégiées que moi, et qui n’ont pas rencontré pour les guider une Romaine Pirnitz, une Frédérique, une Tinka.. Georg, permettez-moi d’être ce que j'étais, plus forte et plus utile seulement, puisque je serai appuyée sur vous.
FRÉDERIQUE 25f
Georg murmura :
— Vous avez raison. Vous êtes la vérité et la sagesse.
Et, après un silence :
— Mais qui vous inspire en ce moment? Vous n’êtes plus la Léa d’hier, et vos paroles, et votre . visage même, sont changés.
— Je ne sais pas. Quelque chose est, en effet, changé en moi: je vois clairement des nécessités qui ne m'apparaissaient pas, Ce matin même.
Ne croyez-vous pas, Georg, que c'est parce que j'ai compris que je vous aimais ?
— Sans doute, dit Georg. Une grande lumière nous a illuminés.
Tous deux se levèrent, et debout, contemplérent ce site rustique, qui n’avait rien de très beau ni de très rare, mais où la révélation de leur destinée s'était manifestée. La terre bossuée, herbue, les érables majestueux, le bosquet de chênes où pendaient encore, du vieil automne, quelques bouquets de feuilles jaunies, les rideaux de lilas tendrement verts, et sur les pelouses l’ombre violette des arbres, — tout cela se fixa dans leur mémoire comme un site sacré, visité par le souffle de l'Esprit. Leur vie entière, l’un et l’autre devaient sans cesse en évoquer l’image, — Horeb vénérable où était née, où avait été proclamée la loi mystique de leur union.
— Partons, dit Léa, dont l’émotion devenait presque craintive.
Ils regagnèrent le chemin, et, aussitôt, dès qu’apparurent le paysage de Hampstead-Heath, les vils promeneurs, et Londres au fond de l’horizon, ils sentirent avec tristesse que le charme du lieu sacré les désertait. Plus que jamais, la vulgarité agressive des choses les offusqua.
Ils se serrèrent l’un contre l’autre :
— Je t'aime, murmura Georg,
— Je t'aime, répondit Léa.
— Vois, dit Georg. à peine nous rentrons dans la réalité, parmi les hommes. Et déjà leur vue nous fait souffrir.
— Oh! Georg, répliqua-t-elle, cela est mal. Si nous n’aimons pas les humbles, que deviendronsnous? Puisque tu m'aimes, tu chériras les humbles que j'aime...
Une petite fille d’une dizaine d’années, longue et blonde, dans un fourreau de percale bleue, vint vers eux poliment, et, levant ses grands yeux innocents sur Georg, demanda :
— S'il vous plait, monsieur, quel temps est-il?
Georg consulta sa montre et dit :
— Deux heures trois quarts.
— Seulement! ne put s'empêcher de dire Léa, tandis que la fillette, avec un : « Remerciements, monsieur! » s’éloignait.
Il semblait à Léa que sur le banc enclos d'éra-
bles et de chênes, ils avaient vécu de longues heures.
— Resterons-nousici encore? demanda Georg.
Elle répondit :
— Je voudrais revoir Tinka et Frédérique, ec leur dire ce qui est advenu de nous aujourd’hui.
Is descendirent, par un des chemins tournoyants qui contournent l'étang, vers le monticule appelé Parliament Hill. Soudain, ils s’arrétètent, les mains unies.
Une de ces clartés singulières, comme électriques, qui parfois, au printemps londonien, subliment brusquement le brouillard, découvrait maintenant l’horizon, au-dessus et au delà de Londres, jusqu’à des limites fantastiques. La ville étendait son infinie et sombre agglomération de maisons, commandée par le dôme de Saint-Paul, le Monument, une innombrable quantité de clochers de chapelles, et les tours de Westminster. Par-delà, c’étaient les vertes collines du Surrey et le toit étincelant du Palais de Cristal... A droite, on distinguait le château de Windsor et la colline Harrow-on-the- Hill, surmontée d’une tour. A gauche, on retrouvait le coteau de Highgate et, se perdant dans l'éloignement, le cours de la Tamise jusque vers son embouchure.
Une telle immensité donna aux deux fiancés mystiques ce désir des départs, des voyages, qui
tourmente l’âme humaine, au cœur même de ses brèves félicités. Georg, étendant son bras droit vers le sud, montra la direction de Gravesend, la trouée de la Tamise.
— Voilà par où tu es venue jusqu'a moi, dit-il. Il faudra que tu me prennes par la main, un jour, et que tu m’emmènes, par là, vers La Lumière.
Ils regardaient ensemble le même horizon, anxieux de s’envoler, comme des oiseaux migrateurs, vers une contrée de rêve qu'ils ignoraient, mais qu'ils pressentaient, plus loin que cette île froide, plus loin que cette mer brumeuse, peutêtre en d’autres continents, peut-être au delà de la vie...
L’éclat fugitif qui avait illuminé Londres et le paysage environnant décroissait avec rapidité. Un rideau se tirait, ou plutôt c’étaient comme les rideaux successifs de gaze qui masquent les décors de féerie pour figurer les nuages et la nuit.
— Déja le crépuscule, murmura Léa. Et il n’est que trois heures!
Georg répondit :
— Rentrons vite.
La lumière baïssait, baïssait; la terre exhalait de nouveau cette odeur de fumée mouillée particulière aux parcs de Londres. Le sortilège d'un premier soleil de printemps ne transfor-
mait plus Hampstead-Heath, qui redevenait une lande herbeuse, pelée par places, avec des bouquets d'arbres pour la plupart défeuillés. Quelques prolétaires se vautraient sur les pelouses, au milieu des journaux graisseux, des papiers d’étain ayant contenu le thé, des croûtons de pain dévorés à demi. Univrogne, la tête appuyée contre un tronc de platane, rêvait, dans une mélancolie dyspeptique... Les deux amants hâtèrent le pas.
Bientôt, au pied de Parliament Hill, apparurent les petites maisons londoniennes. Elles dégringolaient la pente, comme l'arrière-garde : de l'immense armée des rues de la ville, en fuite vers le Sud; petites maisons, dans leur uniforme de briques et d’ardoises, dont on ne voyait que les dos identiques : le pignon en angle aigu. flanqué d’un appentis perpendiculaire, le jardinet ceint d’un mur bas, abritant des linges qui séchaient. |
Sans se parler, étroitement serrés l’un contre l’autre, les deux fiancés descendaient par l’allée déclive. Des fils de fer la limitaient; de gros moutons, couleur de suie, erraient lentement au delà, broutaient d’un geste mécanique; quelques-uns posaient sur les fils leur bouche camuse.
Mais, à un tournant, Léa serra nerveusement le bras de son compagnon. Un couple obstruait l’allée déserte. C'était celui qu'ils avaient rejoint en montant la côte, après avoir
quitté la station de Finchley-Road. L'homme et sa compagne étaient debout près d’un banc d’où, sans doute ils venaient de se lever. Ils se tenaient enlacés; les bras courts de l’homme ceinturaient les reins de la fille, qui se suspendait à lui, ses deux mains nues et rouges croisées sur l'énorme nuque. Ils se baisaient sur la bouche, et en même temps, ils se serraient l’un contre l’autre avec une violence si désordonnée que leurs spasmes semblaient douloureux. Ils ne virent même pas Georg et Léa, qui, après une hésitation, passèrent vite. Georg soutenait Léa défaillante.
— Léa, ma chérie, ma sœur, murmura le jeune homme... revenez à vous.
— Oh! dit-elle. Ces deux êtres sont horribles. Oh! cette fille et cet homme... N'est-ce pas pire que la mort? N'est-ce pas la mort?.….
N’étaient-ils pas en agonie ?..
Sur Haverstock Grove, aux façades muettes derrière la grille des pauvres jardinets, un cab roulait, égaré dans ce quartier désert. Georg le héla. Ils y montèrent. Léa appuya sa tête contre l'épaule de son ami. Et contre cette épaule fraternelle, la houle de son cœur se calma peu à peu. La légère voiture gagnait Piccadilly, à travers les rues du Nord-Ouest. Et, comme c'était la fin de cette journée de vacances, les bars et les boutiques de provision se rouvraient.
Frédérique, ce lundi-là, rentra vers quatre heures dans sa chambre d’Apple-Tree-Yard et n’y trouvant pas Léa, ne voyant pas le paletot de Georg pendu aux patères, elle comprit que les deux jeunes gens étaient sortis ensemble, comme de coutume.
Elle résolut aussitôt d'écrire à Romaine Pirnitz sans se donner le loisir de songer. Tel était le régime volontaire qu’elle avait résolu de suivre : s’interdire de penser à Georg et à Léa. « Il est certain qu'ils ne font rien de mal, qu’ils ne révent à rien de mal. Ils sont purs comme des enfants. Donc, mon mécontentement vient de ceci: que je suis irritée, jalouse, disons le mot, qu’on me prenne Léa. Je suis jalouse de Georg comme naguère je le fus de Pirnitz.
Eh bien! c’est là un vilain sentiment, je l’étoufferai... »
Elle avait à peine commencé sa lettre quand elle entendit la porte de la maison s’ouvrir, se fermer, et des pas monter vivement l'escalier qui menait au premier étage. Les voix de Tinka, de Léa et de Georg parlèrent avec animation, puis le silence se refit.
« Ils sont dans l'atelier », se dit Frédérique.
Elle posa sa plume, elle se laissa envahir par une sorte de délectarion morose.
« Je ne compte même plus pour Léa, maintenant... Elle sort, elle rentre, sans prendre garde
à moi. Sa famille d'élection n’est pas où je suis. » |
Les paupières de Frédérique se crispèrent, mais elle résista aux larmes... Toute son énergie fut un moment absorbée par cet effort.
« Pourquoi faut-il que nous soyons venues dans cet horrible Londres? J’y souffre tant, et j’y fais si peu de bien! »
Elle dressa mentalement le bilan de son séjour, cet inventaire consciencieux où l’accroissement, le décroit de la personnalité étaient scrupuleusement enregistrés.
« Peu, très peu de bien. J’ai à peine agi sur mes élèves de Free College; je leur ai appris quelques mots de français et de latin; peut-être, ai-je dissipé quelques erreurs, quelques préventions qu’elles nourrissaient contre ma race... Mais, qu'est-ce que cela? C’est elles, plutôt, qui m'ont modifiée. La force de leur esprit pratique me comprime, me pénètre. J’ai moins de foi dans l’avenir idéal. Finirai-je, comme Mme Sanz, par croire que la cause de lËve prochaine est servie principalement en organisant des laboratoires et des amphithéâtres?.. Oh! l'esprit à la . fois sain et chimérique de Pirnitz!… »
Avec un sentiment d’invocation vers l’apôtre absente, elle reprit la plume et finit rapidement sa lettre. Tout en écrivant, elle décida, pour s'imposer une diversion, de sortir aussitôt la lettre achevée et de la porter elle-même à la
boîte de Charing-Cross : de cette façon, elle partirait par la malle de la nuit.
L’enveloppe écrite et timbrée, Frédérique mit son chapeau, couvrit ses épaules de son collet. La glace enchâssée dans l’armoire lui renvoyait sa noble stature, son visage mat où les sombres yeux brillaient d’un peu de fièvre.
« Pourtant je suis belle », pensa-t-elle.
Et aussitôt, elle fut confondue, humiliée, d’avoir pensé cela, — vraiment pour la première fois! Toute allusion à sa beauté l'avait toujours intimidée, mécontentée. À quelles secrètes questions de son cœur répondait donc cette constatation spontanée :
« Je suis belle? »
Elle se railla elle-même, et dit tout haut :
« Je perds le sens commun... Allons respirer un peu d'air. »
Elle ouvrit la porte de sa chambre.
« Le devoir est de me rendre libre, d’arranger ma vie dans la solitude où Léa m’abandonne. » |
Mais Tinka appelait, de l'étage supérieur :
— Tinka?
— Vous êtes là, ma chère? Nous ne le savions
as. Montez avec nous... vite, montez!
__ Frédérique monta, un peu inquiète, bien que la voix de Tinka sonnât joyeusement. Tinka se jeta à son cou.
— Oh! Fédi! quel bonheur! Georg et Léa se sont fiancés. venez!.….
Le choc fut si rude pour Frédérique qu’elle n’entendit pas bien ce que Tinka voulait dire. Léa fiancée ?.. avec Georg?... ce n’était pas possible.. Elle se laissa entrainer jusqu’à l'atelier. Léa vint à sa rencontre, l’embrassa passionnément, mouillant ses joues de larmes.
— Mais que s'est-il passé, enfin? demanda l’'aînée. | |
— Georg, murmura Léa. Dites-le à Fédi.
— Nous nous sommes jurés aujourd’hui, dit Georg, d’être l’un à l’autre : nous nous sommes liés pour la vie. Comme ce Serge et cette Hilda dont Tinka écrit l’histoire, nous nous sommes fiancés mystiquement... Frédérique, je veux que vous en soyez heureuse avec nous; j’espère que, vous aussi, ni Tinka, ne nous quitterez jamais. Notre communion fraternelle d’Apple-Tree-Yard durera toujours.
Frédérique écoutait Georg... De même que, tout à l’heure, elle s'était vue pour la première fois dans la glace de sa chambre, il lui parut qu’elle le voyait, qu’elle entendait pour la première fois. La grâce souveraine, virile, de son visage, le timbre émouvant de sa parole, furent pour elle ce qu’ils n’avaient jamais été : des réalités présentes. Elle comprit l'autorité cachée sous ses dehors d’artiste amateur, de convalescent nerveux. Comme toujours, en présence de
la conjoncture difficile, elle avait recouvré son sang-froid.
— C'est bien, dit-elle. Vous avez fait selon votre conscience. Pourquoi vous dirais-je que je ne suis pas émue, Georg? Songez que Léa est comme mon enfant. Je l’ai vu naître, je l’ai élevée. Je ne sais pas très clairement ce que sera votre union. Le mariage mystique n’a point de loi, n'est-ce pas ? et, par conséquent, il se fait ses lois à lui-même. Mais assurément, vous me pren-
drez beaucoup de Léa... Que ce soit pour le bien et pour la vérité, mon cher Georg...
Georg répondit :
— Je vous le promets.
IL saisit la main droite de Frédérique et la porta à sa bouche. Léa prit l’autre main.
— Chériel chérie! Non,.je ne serai pas moins à toi, val Nous t’aimerons tant! Ré jouis-toi avec nous! Je ven prie. J’ai tant de bonheur!
Une fine blessure commençait à faire souffrir Frédérique sous le sein gauche, mais elle se raidit dans le ferme vouloir de n’en rien trahir. Il lui semblait vivre dans un nimbe qui la séparait des choses ambiantes. Seulement, elle sentait que ce nimbe protecteur allait s’évanouissant, et que, tout à l’heure, face à face avec les choses, elle faiblirait.
Tinka s’écria :
— Pourquoi êtes-vous si graves, si drama-
a es
tiques, tous ? C’est une fête de joie, aujourd’hui, et non de larmes. Ce soir, on soupera ici gaiement, l’on boira du champagne. Et je serai grise le soir des fiançailles de mon frère, comme je le fus le soir de mes fiançailles avec le professeur
Ebner.
Ces mots allègres résonnaient comme un glas dans le cœur de Frédérique.
« Alors, pensa-t-elle, c'est vrai? ils sont fiancés ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce que ces fiançailles, au bout desquelles on ne s'épouse point 2... » -
Elle ramassa son courage :
— C’est cela, ce soir, nous fêterons les fiançailles.… Laissez-moi seulement porter à Charing- Cross cette lettre pour Pirnitz; je reviendrai aussitôt.
Elle sortit en hâte. Georg, Tinka et Léa étaient trop exaltés pour remarquer cette sortie brusque. Ils restèrent à faire des projets, tandis que Frédérique descendait lescalier, gagnait Apple-Tree-Yard, puis s’en allait à travers Pall-Mall et Trafalgar Square, jusqu’à Charing- Cross.
Quand elle eut jeté sa lettre dans la boîte monumentale érigée sur le quai de la gare, toute raison d'agir, de marcher ou de s’arrêter, de se diriger dans un sens plutôt que dans un autre, lui manqua subitement. Elle demeura quelque temps debout, regardant le débarquement affairé
mo
d'un train qui stoppait sous le hall... Puis, elle s’éloigna, faillit être renversée par un cab, dans la cour de la station, avança au hasard. Un instinct, au bout de Trafalgar Square, l’orienta à droite, pour ne pas se rapprocher d’Apple- Tree-Yard. Dès qu’elle eut conscience de s’en écarter, son pas se pressa naturellement; elle marcha allégée d’un poids.
Il était près de six heures. Passé le centre lumineux et animé de Piccadilly Circus, le calme d’un soir de vacances se refaisait autour de Frédérique. Regent Street, ses hautes façades closes, ses larges trottoirs presque vides, puis la sévère chaussée, les palais monumentaux de Portland Place, escortaient sa marche en une vive fantasmagorie. La courbe de Park-Crescent la retarda “un instant, avec le violent mouvement de Mary- ‘lebone Road, car Londres offre une alternance singulière de quartiers léthargiques et de voies bruyantes. Elle contourna le square. Londres, ensuite, se pacifiait, reculé pour ainsi dire au delà des verdures, des prairies immenses de Regent’s Park.
Une large allée nommée Broad-Walk, coupe le parc en deux parties inégales.. Frédérique s’y engagea. Broad-Walk était tranquille, sinon désert, à l’approche de la nuit. Quelques bandes d’enfants assez sales, du quartier commerçant de Marylebone, y traînaient encore. Presque sur chaque banc un couple se tenait les mains, ou
s’embrassait avecimpudeur. Un policeman pensif, les yeux sur le sol, attendait l'heure de la relève, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui.
— Le chemin le plus court vers la station d’Euston? Pourriez-vous me dire? Pourriezvous ?... |
C'était un homme entre deux âges; sa vêture dénonçait un contremaitre, un employé surveillant de second ordre, malgré le paletot confortable et le chapeau de soie. |
IL fixait sur la jeune fille, brusquement arrêtée dans sa marche et dans son rêve, deux yeux chauves de cils et de sourcils, perçants, enquéteurs. |
— Le chemin vers Euston-Station ? répéta Frédérique, réfléchissant.
Elle donna l'indication clairement, correctement; mais son accent étranger la trahit.
— Vous, Française? dir aussitot l’homme en français, riant de ses dents blanches.
Et il ajouta :
— Je vivais à Paris deux ans derrière... Gentilles Françaises. Folies-Bergère, le Moulin- Rouge; joli, très joli.
La main frôleuse de l’homme s’abattit sur le bras de la jeune fille et le serra. Elle le repoussa d’un coup de poing si rude, si inattendu, qu'il faillit culbuter. Le chapeau de soie roula dans l’avenue.
Il grommela un souhait de damnation, ramassa
son chapeau sans plus rien oser, craignant sans doute le policeman, et s’en alla, d’abord.à un pas gymnastique assez vif, puis de sa même allure respectable d’avant.
Frédérique continua sa route le long de Broad- Walk. Des larmes coulaient de ses yeux. L’horrible injure du désir masculin, à cette heure de crise, faisait déborder la source intérieure des rancœurs accumulées.
« J'ai mal. j'ai mal... » dit-elle tout haut, soulagée un peu à prononcer ces paroles, dans le silence qui, maintenant, l’environnait. |
Ces hautes verdures, dont la fraîcheur rajeunie parfumait de sève le crépuscule; ces larges espaces de prairies, tout embrumés d’une vapeur. âcre, où parfois sonne le piétinement précipité d’un troupeau; ce vide, cette paix autour d’elle.. Ah! si tout cela eût pu reculer à jamais, écarter d’elle, infranchissablement, les êtres qu’elle avait aimés, qu’elle aimait encore, qu'il faudrait revoir ce soir même, tout à l'heure, auxquels il faudrait présenter le mensonge d’un visage serein! Tinkal.. Léal... Georgl….
« Non, décidément, je ne peux pas, j’aime mieux quitter Londres. J'irai retrouver Pirnitz. »
Et, tout à coup, comme elle imaginait son arrivée à Paris, et Pirnitz l’accueillant de ses bras ouverts, de son sourire tendre, elle s’arréta, le cœur serré.
« Qu'est-ce que je lui dirais ? »
Avec une cruauté violente, comme un cancéreux las de souffrir, qui meurtrirait son sein malade, elle s’obstina à fouiller la plaie secrète, qu’elle n’avait pas voulu voir jusqu’à présent. Et elle se harcelait d'invectives, de reproches, en fuite dans le soir humide. |
« Oui... je me suis menti. J’ai menti à Léa et ‘à Pirnitz. La sécurité de Léa... Le danger que courait Léa! J'ai pu écrire ces choses-la, me persuader que je les pensais! J'ai menti, menti, menti! La lettre même que je viens de jeter à la poste est pleine de mensonges.
« … IL m'a vraiment quittée pour elle. Il venait me chercher souvent à Free College, les premiers temps. Puis il s’est rapproché de Léa. Je ne sais pourquoi. Il devait bien voir que ses visites me donnaient du bonheur. S’il était ici, près de moi, ce soir! »
Elle se surprit en plein dans ce rêve trouble.
« Oh! voilà donc où j'en suis! »
Elle frappa du pied, tamponna ses yeux avec son mouchoir. Elle n'avait plus d’énergie : le ressort s’en était cassé d’un coup. Les sentiments qui l'avaient toujours dégoûtée chez les autres, entraient en elle maintenant, comme par la brèche d’une digue rompue.. Elle évoqua la figure, l'allure de Georg. Qu'il serait doux de traverser la vie appuyée sur lui, de le réconforter et d’être réconfortée par luil Assise
sur un banc aux environs du Jardin zoologique, et sans trop savoir comment elle était venue là, elle s’'abima mollement dans sa douleur. Elle s’avoua tout ce qu’elle s’était jusqu'alors refusée à soupçonner même : elle était jalouse, — non pas que Léa lui fût ôtée, — mais simplement, comme une fille ordinaire, jalouse d’un homme, jalouse de Georg.
Se reposer sur cette poitrine mâle, avoir le droit de regarder ce visage et de l’adorer.. être proche de Georg, comme le serait désormais Léal Son vœu n'allait pas au delà, et aucun désordre des sens, certes, ne ravalait son chagrin.
— Oh! Pirnitz! Pirnitz!… Venez à mon secours! Ayez pitié de moil...
Elle l’invoquait comme une sainte, une patronne fidèle, qui, malgré la distance, pouvait l'entendre, la secourir.
— Pirnitz, chère Pirnitz! Ayez pitié de moi...
Ce souvenir de la Sainte, n’était-ce pas le seulrecours qui lui restât dans la faillite imprévue de sa volonté, de sa raison ?
— Pirnitz, Pirnitz!.….
Elle redisait fiévreusemeut les syllabes, et la suggestion de la prière opérait, le miracle s’accomplissait.. La figure de l’apôtre apparaissait. La voix au timbre miséricordieux résonnait dans le cœur de la pauvre enfant, échouée sur ce banc ; d’exil.…. Elle parlait, dans le froid du crépuscule,
la chère voix de Pirnitz, — elle s’exhalait de cette conscience imprégnée de son enseignement.
« Oui, ma Fédi, je suis là, disait la voix; je suis à près de toi, dans toi. Prends courage. Ta part est la meilleure. Il fallait que ton cœur fût ainsi brûlé par la flamme des passions humaines pour que tu devinsses vraiment la Vierge forte. Léa sera plus heureuse? Peut-être! mais elle. sera moins près de la vérité et de l'harmonie. Tout ce qu’elle donnera d’amour à l’homme qu’elle aime, elle le prendra à l’œuvre de rédemption pour laquelle je la destinais.. .
« Sois forte, Frédérique, fortifie-toi de ta souffrance. Tu n’aimeras pas. Tu ne seras pas aimée. Tu seras seule... mais tu seras seule avec toutes tes pauvres sœurs déchues, persécutées, qui espérent en toi. Du courage, prédestinéel... Lèvetoi et retourne bravement à la tâche. Souris au bonheur des autres qui n’est pas fait pour toi. Ton sort est celui des apôtres. Est-ce que j'ai aimé, moi? Est-ce que j'ai été aimée? Eh bien! tu seras supérieure à moi, car tu vivras pareillement sans joie, et tu es belle. Belle, tu vivras comme si tu avais mon misérable Corps... »
La nuit était tout à fait venue. Frédérique se leva du banc où elle était assise. Le ressort de sa
volonté, de nouveau tendu, rendit sous le ploiement qu'elle essaya.
— Allons!
Elle ne voulut pas rentrer par cette allée de Broad-Walk, où elle s'était sentie si débile.
Elle sortit du parc par l’Outer-Circle et revint à Marylebone en longeant les grilles extérieures, les magnifiques demeures à cariatides de Glou- . cester et de Cumberland-Terrace.
Avant de prendre, à Marylebone, l’omnibus qui la ramènerait à Piccadilly, elle entra chez un marchand et acheta, au prix d’une couronne, des camélias, des roses blanches, des œillets blancs. C'était le bouquet qu’elle allait offrir aux fiancés.
£A et Georg, sans même soupçonner
le mal secret de Frédérique, connu-
rent la joie des fiançailles londoniennes, libres, fleuries de gaieté.
Rien, dans le fait, n'était changé à leur condition. Léa partageait toujours la chambre de Frédérique; Georg occupait toujours avec Tinka l'appartement du premier étage. Même, malgré les instances de Georg, Léa continuait d’aller chez Clariss and Sons. Elle aurait rougi devant Frédérique, toujours admirée et obéie, de rompre ses engagements, d'abandonner l’'OEuvre. Seulement, chaque soir, Georg venait chercher sa mystique fiancée à la porte des ateliers; ils passaient en tête à tête les congés, les dimanches, diînaient ensemble dehors, parfois. Heureux du présent, ils marchaient vers l'avenir qui les uni-
rait plus étroitement encore, les mënerait aux épousailles mystiques d’'Hilda et de Serge.
Ce que serait ce mariage, aucun des deux fiancés n'aurait pu le préciser à l'avance : « Le mariage mystique n’a point de lois », avait dit très justement Frédérique. L'avenir rêvé, pour eux, se résumait en ceci:
— Nous vivrons l’un près de l’autre, et nous ne nous quitterons jamais.
IL faudrait donc abandonner Tinka et Frédérique ? |
Ni Georg ni Léa ne le souhaitaient. Ils s’en remettaient à la destinée du souci de tout concilier : la précieuse solitude et la communauté fortifiante, l’action altruiste et l'amour. On vivrait au jour le jour, attendant pour prendre un parti que la mission des deux jeunes Françaises à Londres s’achevât. Alors seulement, ils aviseraient; et tous prévoyaient que Tinka et
Georg passeraient la Manche avec Frédérique et Léa.
Le printemps, autour des deux amants, peu à peu devenait l'été.
Au début de juin, il y eut quelques chaudes journées, avant-courrières des torrides semaines de la canicule londonienne. Puis le vent d’Est ramena la fraîcheur, et ce fut de nouveau délicieux; la vie britannique s’anima de tout le jeune désir humain qui s’affichait librement
dans ses rués, dans ses parcs, dans sa banlieue verdoyante.
Douces promenades du soir, les bras joints parmi la foule qui se délasse du travail diurne, — un couple entre tant d’autres couples —- et si fraternel, si joyeux |
Comme ces paysages de Londres leur furent . Chers! Celui qu'ils aimaient le mieux, où ilsrevenaient presque chaque soir, c'était le bord de la Tamise, aux environs du pont de Westminster, près de l’édifice des Communes.
Le fleuve clapote à peine. Des barrages indistincts le coupent çà et là, dans le sens du courant.. Les réverbères sphériques de Victoria Embankment éclairent de leur lumière incertaine les passants, rares et silencieux le long du quai, plus nombreux, plus bruyants, plus « foule »,aux abords du pont. |
De lautre côté de la Tamise, vers le Sud, quelques wharfs besognent toute la nuit, baignés par la lumière oxhydrique.
Sur le pont lui-même, on croise un peuple de promeneurs, animé etméthodique, troublé parfois dans sa marche paisible par les bordées d’un ivrogne… Voici un immense « guardsman »
rouge qui enlace la taille de son amie; et l’amie est si petite que le bras du garde atteint avec peine la taille ronde de l’enfant qui se hausse. Voici les vendeuses de fleurs, avec leurs têtes
spirituelles ou abêtiés, leurs yeux bleus d’Irlandaises ; elles ont des chapeaux de paille garnis d extravagants bouquets, un châle qui n’est souvent qu’une couverture pliée en triangle, un sale tablier blanc.
Léa et Georg s’avançaient sur le Westminster Bridge, hypnotisés par la lueur des wharfs, d’un jaune ardent, qui flambait sur la berge sud, et dans laquelle on voyait, à mesure qu’on approchait, s’agiter les ouvriers, comme des diables. Les promeneurs devenaient plus rares, les gens du West-Centre ne franchissant guère la ligne médiane du pont. Plus seuls, les fiancés s’'appuyaient au parapet, regardaient Londres du côté de Charing-Cross et de Lambeth, vers la descente du fleuve. Les berges noires dormaient; toute la ville s’harmonisait en une ébauche délicate. Elle exhalait ses clameurs de plus en plus assoupies, éteignait ses lumières, s’apaisait pour la nuit... Et déjà, par le silence accru, on entendait l’eau s’écraser contre les murailles du quai ou se déchirer aux piles du pont.
Alors, Léa et Georg, — comme naguëre à Hampstead-Heath, tournés vers ce mystère qu’est la trouée d’un fleuve roulant son onde à la mer, rêvaient de voyages. Où est le bonheur ? S’arrêter dans un coin de la terre, y fixer son foyer et n’en plus partir? Ou bien, au con-
| sé
traire, s’en aller à travers le large monde, voir chaque jour des pays, des visages nouveaux?
Oh! la magie des villes devinées par l'imagination débridée, galopantel... Villes du Nord aux toits aigus, aux dômes dorés surgissant du velours immaculé de l’hiver! Villes du Midi latin aux pures arcades, aux sobres lignes, aux amples perspectives, aux arbres d’un vert sombre, immortel! Et l'Orient, tout blanc de craie sous le ciel indigo…
Ces rêves s’évoquaient dans leurs conversations ; leurs deux imaginations se mêlaient tellement qu’ils pensaient les mêmes choses en même temps et qu'ils ne savaient plus, après, lequel avait rêvé, lequel avait conté son rêve à l’autre...
Ils revenaient vers la rive gauche et alors, juste au bord du fleuve, debout, confus, sévère, le gothique édifice de Westminster dressait ses hautes tours, ses créneaux, ses meneaux perpendiculaires et les mille clochetons de son faîte, — pointus comme des crayons. L’eau moirée, piquée de lueurs dansanres, en rasait les assises. La tour Victoria était la plus haute : elle se dissimulait à gauche dans le brouillard; la tour centrale était la plus basse; maïs la plus visible des trois était le Big-Ben, ouvrant tout rond l’orbe jaune de son horloge qui, aux quarts des heures, parlait à la foule de sa grosse voix de cloche familière, amie du peuple.
… Par Whitehall, par la caserne des Gardes, par le mystère humide de Saint-James Park et le palais du prince de Galles, les fiancés, chargés de bonheur, ivres de projets, regagnaient Apple-Tree-Yard. Leurs mains, durant toute la promenade, ne s'étaient pas désenlacées. Rentrés dans la maison, au pied de l’étroit escalier, ils se quittaient; Georg baisait Léa au front, d’un baiser si tendre et si calme, qu’elle se sentait toute réconfortée, et qu’elle allait, sans le moindre remords, rejoindre Frédérique. La sœur aînée, elle, ne sortait guère, usait ses soirées comme ses jours au travail, et, maintenant victorieuse d’elle-même, accueillait sa cadette avec un amical sourire, ne laissant rien deviner.
Pendant la première dizaine de mai, les dessinatrices de la maïson Clariss and Sons se mirent en grève; elles réclamaient un meilleur salaire, justifié, disaient-elles, par un léger changement des procédés qui rendait l’ouvrage plus diffcile. Grève paisible, pratique, sans cris, sans violences, qui fut bientôt réglée par un accord entre les déléguées et les patrons.
Georg accompagna Léa dans les deux meetings tenus par les dessinatrices au Wesleyan- Club. Épris des idées plus que de l’action, ils ne s'y plurent guère. Ils furent frappés, blessés, par l’âpreté terre à terre des revendications, par la médiocrité des ambitions, par le positivisme
absolu dont témoignaient les discours. L’individualisme actif de tous les membres du club leur parut, en revanche, admirable, leur aisance à parler en public, l'absence de digressions, d’effets superflus. Bien qu’il y eût des pères, des frères, des fiancés de dessinatrices à ces réunions, la haine de l’homme y éclatait. En effet, les dessinateurs de l’usine, jaloux de leurs camarades femmes et désireux de tuer d’un coup leur concurrence, avaient refusé de revendiquer avec elles. Ils offraient de continuer les travaux sans augmentation de salaire : ce qui fit avorter partiellement la tentative des grévistes.
Les quatre jours de chômage firent des loisirs aux fiancés. Hors des meetings, ils les passèrent presque tout entiers dans l'atelier de Georg qui achevait le premier panneau de son triptyque dans la joie d’une création facile, heureuse, imprégnée d'amour. L’Aïno légendäire, n’était-ce pas sa Léa? La regarder, fixer ses traits et son sourire sur la toile, n'était-ce pas une caresse encore, caresse épurée par l'Art? Cette caresse mystique, Léa la sentait délicieusement, et jamais elle n’était lasse des longues séances.
A d’autres heures, Georg enseignait sa fiancée, apprenait à cette jolie main frêle, si adroite, à dessiner le visage humain. Mais Léa était surtout incomparable par son imagination du décor ornemental. Elle déviait vers le rêve, vers
l’imprévu, les formes observées dans la nature, créait des styles harmonieux, des flores, des architectures de féeries, folles et pourtant coordonnées dans leur fantaisie par un goût sagace.
Parfois, las de travailler, ils s’asseyaient côte à côte sur le divan, au fond de l'atelier; Georg appuyait sa tête sur la poitrine de Léa, et sans parler, ils se contemplaient. Leurs yeux se pénétraient, cherchaient leur âme. Leurs mains se joignaient comme des mains d’amants; parfois, les lèvres de la jeune fille effleuraient les cheveux ou les yeux de son fiancé; mais ils n'étaient même pas sollicités par un instinct obscur d’aller au delà des caresses d’un frère et d’une sœur, et aucun de leurs gestes ne profitait de la solitude. Ils étaient chastes sans contrainte, ne souhaitant rien de plus que ce qu’ils possédaient maintenant l’un de l’autre. C’étaient bien l’Eve et l’Adam de l’union mystique, dédaigneux ou ignorants de la loi des sens.
Pendant le chômage des ateliers Clariss, ils vécurent d’ailleurs libres comme des époux, ne voyant Tinka qu'aux heures des repas, car le travail de celle-ci, approchant de sa fin, l’absorbait; elle ne parlait plus, elle ne vivait plus que de son œuvre. Quand ce fut le dernier soir de ces jours bénis, quand les deux sœurs, au moment du cou-
cher, se levèrent pour regagner leur chambre, Léa se jeta dans les bras de Georg et pleura contre lui :
— C’est fini, murmura-telle... Nos chères Va-. . cances sont finies. As-tu goûté ces jours, mon ami?
— Oui, répliqua gravement Georg. Pendant ces quatre jours, tu as été ma femme, véritablement!
A ce moment, Tinka, pensive, regardait Frédérique. Elle remarqua le visage boule-
versé, les yeux fixes, la bouche convulsée de l'aînée.
Elle fut sur le point de lui dire :
— Qu’avez-vous, chère?
Elle ne dit rien. Seulement, en l’attirant pour lui donner le baiser du soir, elle écouta battre ce grand cœur douloureux. Elle ne sut pas pourquoi Frédérique souffrait, mais elle fut certaine qu’elle souffrait.
Les dessinatrices avaient obtenu, comme unique bénéfice de la grève, leur congé pour l'après-midi du mercredi, sans retenue de salaire: l'ouvrier anglais est surtout friand de loisirs. Un tel résultat fut particulièrement goûté de Georg et de Léa. Désormais, ils eurent, chaque semaine, deux « demi-vacances », et ils comptèrent, par ces deux journées, les étapes de leur vie. Quelques-unes devaient, plus tard, demeurer présentes
dans leur mémoire, presque à l’égal de Hampstead Heath.
‘L'une fut certaine après-midi du commencement de juin... Un jour gai, gai et cordial sans qu’on sût pourquoi, avec quelque chose de nouveau dans la couleur de la lumière et dans le goût de l’air, qui suggère à tout le monde, pauvre ou riche, artiste ou bourgeois, ce naïf élan : « Qu'il fait bon vivre! » D'un ciel à moitié couvert, mais sans menace de pluie, le soleil descendair, filtré par les nuées qui ne faisaient point d'ombre, et des souffles de vent d'été, brefs, volages, chatouillaient les joues et les narines. L’envie d’être hors des villes chantait dans cet appel de l’air et de la clarté; l'envie des arbres denses, des sentiers humides, des bêtes ruminantes, du toit sur la pente d’un coteau ou du profond parc bordant la route vide, avec le château heureux qu'on devine parmi les massifs de fleurs, par delà les bouquets de cèdres et de châtai-
gniers.
Georg et Léa prirent un train, le premier qui partait, à la station de Victoria. Descendus à South-Croydon, aussitôt ils s’éloignèrent. D’un pas leste et ferme, parfois animé de courses folles, ils gagnèrent les limites de la grosse ville de banlieue, les faubourgs meublés de villas. Ces villas, avec leur jardinet bien ratissé, leurs gazons rasés de près et taillés en
arêtes vives, portaient leur nom sur la grille de façade : Easrbourne, Wellingron-house, Waverley, Glenchurch. Tout le vocabulaire familier des homes anglais défilait ainsi sur les plaques de cuivre ou d’émail minutieusement polies ou lavées…. |
Les faubourgs dépassés, ce fut la grande route déroulant son tapis poudreux entre de vastes domaines à belles portes monumentales, les pelouses coupées de barrières blanches, décorées de chênes en groupes vénérables. Puis, voici que le paysage, à droite et à gauche, s’ouvrit sur les vertes prairies, sur ce grand jardin ombragé qu'est le Surrey.
La joie d’être libres, de s'aimer, de se mouvoir, faisait vibrer les nerfs et les muscles harmonieux des deux piétons alertes. Ils allaient, ils allaient, sans souci de l'heure. Ils étaient mari et femme à présent. Les mots : « mon mari — ma femme »
revenaient à chaque minute sur leurs lèvres, et ils y goûtaient, chaque fois, comme la saveur d’un fruit.
Léa disait :
— Mon cher mari, regardez sous ce pommier comme il y a une foule de petites bêtes ailées…. On dirait d’un nuage suspendu dans l'arbre.
Et Georg répliquait :
— Ce sont des moustiques trop pressés. Ils
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voient le soleil chaud et clair et s’imaginent qu’on est en été... L’humidité et le froid, ce soir, les surprendront dans leur gaieté et les . tueront.
— Pauvres insectes
— Ne vous en approchez pas trop, ma femme chérie. Ils vous piqueraient; ils sont très méchants.
Gais, puérils, ramenés à l’adolescence par la jeunesse de la saison, ils firent des milles sans compter, au hasard, se perdirent, crurent revenir sur leurs pas; ne voulurent pas demander leur chemin à un vicaire qui passait parce que Léa trouvait qu’il avait l’air hostile... Au moment où le jour baissait, ils finirent par atteindre un village à cheval sur deux routes qui se croisaient en son centre, — calme village d’une contrée agricole, point agité de mouvement commercial, point noirci par la fumée des usines.
Les maisons britanniques à saillies demi-hexagones s’alignaient paisiblement, offrant leurs boutiques modestes ; derrière les vitres apparaissaient de vieux visages, qui semblaient vieux comme les maisons, vieux comme la vieille Angleterre.
Léa avoua l'espoir d’un abri et d’une chaise; Georg déclara qu’il avait faim. Ils trouvèrent vite la meilleure auberge — Rurland cArms — si respectable avec son enseigne en forme d'écu, sa façade jaune clair et ses croisées sans
persiennes, drapées à l’intérieur de stores en calicot imprimé et de rideaux en fausse dentelle.
Le vestibule franchi, une jeune femme les reçut au guichet du bar luisant de cire, et sur la demande d’un « thé d’après-midi », sonna la bonne.
Celle-ci, en costume noir, colletée et coiffée de blanc, mena les voyageurs dans une salle donnant sur la route... Les murailles racontaient des légendes bibliques, des paraboles, et s’ornaient de phrases cueillies aux Livres Saints :
« Malheur aux machinateurs d’iniquités, à ceux qui forgent le mal!...
« cÂyez foi en Dieul
« Bienheureux ceux qui ont le cœur doux! »
En attendant qu’on les servit, Georg et Léa s’amusaient à lire ces pieuses exhortations, admiraient les gravures anciennes et précieuses qui, comme dans la plupart des auberges d’Angleterre, prouvent le conservatisme persistant de la nation.
Il y avait aussi des portraits de souverains et de grands personnages de la noblesse : Georges III, un duc de Devonshire. Il y avait le témoignage qu’un Roberts — le nom du propriétaire — avait été élève diplômé à Cambridge vers 1843. Ainsi, dans ce coin ignoré d’une campagne britannique, s’affirmait cette force traditionnelle qui frappe l'étranger et lui impose.
La nappe, par les soins de la bonne, avait recouvert la table carrée du parloir.
Le beurre, les confitures, le pudding, les petits cakes bizarres au gingembre, à la menthe, à la rhubarbe, jouaient aux quatre coins sur cette nappe. Léa et Georg s’assirent devant les tasses vides, grignotant des miettes. Ils savaient qu’il eût été superflu de bousculér le service, — que tout se ferait sans hâte, mais sûrement, à son heure. |
Le thé vint en effet, dans une haute théière de métal, décorée de glands figurés, et le pot au lait, et le pot à l’eau chaude, et le bol évasé où l’on jette les brins de feuilles de thé passées avec la liqueur odorante. La bonne sortit après s’être informée gravement : « Si le gentleman et la lady ne désiraient rien de plus? »
— Non, dit Georg. Tout va bien.
A mesure que l’heure inclinait vers le soir, on eût dit que la lumière devenait plus éclatante. Les nuages se volatilisaient; les fenêtres à petits carreaux versérent une clarté orangée, réfléchie dans les glaces des gravures. Sous les guillotines levées, le vent estival vint remuer les bords de la nappe et chuchoter autour des cheveux de Léa.
Léa fut d’abord pénétrée du bien-être de ce « home » de hasard, ancien et pourtant confortable, où ils étaient côte à côte, dans de la lumière et de l’air savoureux, devant le joli, frugal
repas de gâteaux et de thé. Puis, insensiblement, une tristesse vague s'infiltra dans son
“bonheur : comme l’entrevue, dans ce bonheur
même, des autres joies qu’elle n'aurait jamais en partage. . |
Elle dit :
— Georg... Aurons-nous un jour une maison?
où nous serons seuls, ensemble?
Georg sourit. Il demanda :
— Et Frédérique? |
Léa ne répondit pas. Pourquoi ici, à cette
minute, devant la table d’un parloir d’au-
berge, avait-elle l'impression aiguë de la contradiction de sa vie? Pourquoi cette certitude furtive qu'elle allait à des douleurs, à des catastrophes, si elle ne se hâtait de choisir entre ces deux pôles de son âme : Georg et Frédérique?
Elle se réfugia contre l’épaule de son fiancé.
— Oh! Georg, dit-elle. Prenez gardel... Prenez garde que nous ne soyons malheureux!
— Pourquoi, chère? Quelle menace vous effraie?
— Je ne sais pas, mais j’ai peur. Que deviendrons-nous ? Je veux demeurer toujours près de vous.
Georg s’étonna de son anxiété. Il n’avait pas d’anxiété, lui, et tout en la caressant comme une enfant, il le lui dit. Le calme de ses sens s’accommodait fort bien d’un avenir pareil à ce présen
LA
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délicieux, de ce*te existence entourée de femmes. Léa, la plus chère de toutes, la fiancée, l'épouse mystique. Et, encore, auprès de sa beauté rayon- . nante, la gaieté inspirée de Tinka, — et le grave sourire de Frédérique, — toutes deux à l’arrièreplan du bonheur quotidien.
Il expliqua cela à Léa, en P engourdissant du frôlement de ses doigts, sur ses cheveux et sur ses joues... Le rêve de ce phalanstère intime s’éclairait, transporté dans les pays méridionaux. Elle se laissait bercer, et le vague désir des joies plus précises, plus poignantes, qui tout à l'heure avait brûlé son cœur, s’évaporait.
Quand ils eurent achevé leur goûter, ils se préoccupèrent du retour. Un indicateur local était disposé sur la cheminée. Ils le consultèrent: ils lurent qu’un train pouvait les ramener à Londres aux environs de sept heures. Comme Léa se levait pour sonner la bonne, elle poussa un cri léger.
Georg accourut près d’elle.
— Qu'est-ce que vous avez, ma chère femme?
— Je ne sais. Une douleur. comme une piqûre d’aiguille…. ici.
Retombée sur la chaise, elle touchait le dessous de sa jambe droite, un peu plus bas que le genou...
— Laissez-moi voir, dit Georg.
Il s'agenouilla à ses pieds, attendit qu’elle sou-
levât sa jupe. Elle ne bougeait pas. Le sang lui couvrait les joues. Elle ressentait une fois de plus cette angoisse faite de pudeur et aussi de honte de sa pudeur, que lui inspirait souvent la simplicité fraternelle de Georg.
— Vous ne voulez pas que je regarde? demanda Georg. Comme vous voilà devenue Anglaise pour un si bref séjour en Angleterrel.… Soit, je vais appeler la bonne, qui vous soignera.
— Non, fit brusquement Léa, irritée contre elle-même. — Tenez!
Elle se força à lever ses jupes jusqu’au genou, dégrafa sa jarretière, abaissa son bas. Elle dut se retourner à demi pour que Georg püût voir, juste à la naissance du mollet, l’ampoule rosée d’une piqûre d’insecte sur la blanche soie de la peau. |
— Ce ne sera rien, absolument rien, dit Georg. Nous pourrions tout de même demander à la propriétaire un peu d’alcool camphré ou d'ammoniaque.
— Bah! ce n’est pas la peine. Une piqüre de moustique n'est rien. Cela s’apaise déjà. Il m'avait semblé d’abord, tant la douleur était vive, que je m'étais blessée.
Georg restait agenouillé aux pieds de Léa.
Les chastes jupes étaient retombées jusque sur la cheville, ne laissant plus voir qu’une pointe de soulier, poudreux de la poussière des routes. Le crépuscule du soir envahissait la pièce. Les
lumières orangées s’éteignaient dans les glaces des gravures.
Georg murmura :
— Comme vous êtes belle, Léa! L'artiste ne rêve pas ce que vous réalisez.
Elle ne répondit pas. Elle éprouvait une émotion un peu trouble, mais savoureuse. Une secrète communication de leurs esprits lui fit deviner que Georg pensait à l'Ain» légendaire, assise, nue comme une nymphe, en face de la mer.
Ils revinrent silencieusement à Londres, — silencieusement et tendrement. Léa ne souffrait plus. Ils arrivèrent à Apple-Tree-Yard, juste pour l'heure du souper. A table, Tinka, qui avait bien travaillé toute la journée, fut gaie et bavarde.
Frédérique conta son après-midi laborieuse, cita
les répliques de ses élèves. Les deux fiancés dirent l’histoire de leur promenade. Mais ils ne parlèrent ni de la piqüre de l’insecte, ni de cette minute où Léa avait souhaité vivre éternellement seule avec Georg. Attaché sur eux, le grave regard de Frédérique sondait leur âme.
ETTE promenade dans le Surrey marqua une date pour les deux fiancés.
Désormais, ils jouirent plus encore de
leur amour : mais ils ne connurent plus la même innocente cordialité, la même ardeur de libre adolescence. Ils parlaient moins, et malgré le mutisme de leurs bouches, ils sentaient la communion de leurs pensées. Îls ne se réfugiaient plus, comme naguère, l’un contre l’autre. Étant moins fraternels, ils semblaient moins amants. Léa surtout vivait dans une ferveur singulière, que ni le labeur ni le sommeil ne dissipaient. Sa parfaite pureté ne savait pas la cause, ni le nom de cet alanguissement de douleur et de joie, qui la rendait en même temps plus imaginative, plus nerveuse, plus pensive, plus tendre pour Frédérique, insomniaque et vibrante, autre en un mot.
Elle travaillait davantage, se passionnait pour
l’'OEuvre, écrivait à Pirnitz des lettres d’un féminisme enthousiaste, croyait désormais à la possibilité d’unir Georg à tous les projets désintéressés de Frédérique.
Frédérique, qui la regardait évoluer, reconnaissait cette belle fièvre pour l’avoir éprouvée elle-même : c'était la fièvre du bien, la même qu'avait suscitée en elle, jadis, la rencontre de l’'Apôtre.
« Est-il possible, pensait-elle, qu'un homme ait sur Léa l'influence que cette sainte eut sur moi? »
Pour Frédérique, jusqu'ici, l'influence d’un homme devait être néfaste, amoindrissante, avilissante, en tout cas contraire à l'inspiration d’une Pirnitz.
« Seulement Georg est aussi différent des autres hommes que Pirnitz l'est des autres femmes. »
Et elle le contemplait avec une poignante admiration, si beau, si tranquille, tel un jeune * sage descendu du Nord vers les Athènes méridionales pour y enseigner des secrets de sérénité.
Oui, Léa se transformait. Son âme s’ouvrait à des notions insoupçonnées. Elle comprit, dans un élan d’orgueil, la simplicité insexuelle d’une Tinka, d’un Georg, d’une Hilda. Ce qu’il y avait de pudeur tissée en elle avec l’hérédité, se modifia, s’épura. Elle entrevit, sans y atteindre encore, mais en s’en approchant peu à peu, ce
détachement de la chair, où le corps ne compte même plus comme objet de scandale. Elle espéra qu’un jour elle pourrait, sans trouble, offrir au pinceau de Georg, telle l’Aino des légendes, sa propre beauté dans la nudité tranquille de l'enfance. -
Jours admirables où, par une grâce de la destinée, l’assoupissement des passions hostiles, la joie laborieuse de tous, concoururent à resserrer en une famille fraternelle les hôtes d’Apple-Tree- Yard. Léa, Georg, Frédérique, Tinka, et souvent Edith Craggs, formaient un groupe uni par la noblesse de leurs projets. Tous s’aimaient; aucun n’avait d'imagination basse. Tinka, dans l'achèvement de son livre, s’éclairait d’une félicité intellectuelle, tempérée par sa grâce puérile. Frédérique rayonnait de la victoire intérieure remportée sur elle-même. Edith brülait de la flamme charitable qui transfigurait sa laideur. Léa et Georg, magnifique couple mystique, faisaient éclater sur ce groupe la lumière sereine de l'amour humain surnaturalisé, — la libre grâce, comme disent les apôtres du féminisme.
C'était vraiment, dans ce coin populeux de Londres, une cellule enfin organisée et prospère, de la société à venir.
C'était la traversée, par une mer tranquille, d’un beau navire enguirlandé de fleurs, sonore de chansons, — vers la Cité future où l’huma-
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nité féminine et l'humanité masculine s’accorderont dans une égalité parfaite.
Mais, comme une pointe d’écueil surgie de la route, un petit événement d’âmes allait briser le navire mystique — et disperser subitement tous les passagers de l’héroïque traversée.
L’avant-dernier dimanche de juin, Georg et Léa exécutèrent le projet souvent formé durant les brumes hivernales : la promenade à Richmond, la perle des excursions aux environs de Londres. Georg avait attendu pour cela un jour de soleil sans nuages, un splendide jour de la fin du printemps britannique, où la lumière a de léclat sans éblouir et de la tiédeur sans accabler.
Ils partirent seuls, comme de coutume. Tinka était sédentaire à l’excès; Frédérique trouvait toujours un prétexte pour s’isoler quand Georg accompagnait Léa. Ils partirent dans la gaieté du soleil — tels deux enfants auxquels on accorde enfin un plaisir depuis longtemps promis.
Georg avait fait dès le matin retenir les boxseats, qui sont les places voisines du cocher, à l'un des chars-à-bancs attelés de quatre chevaux. Ils se hissèrent devant la gare de Charing- Cross, sur ces sièges haut perchés. Déjà les autres banquettes étaient presque entièrement garnies de touristes, — des Anglais, des étrangers reconnaissables à l’impatience qu’ils manifestaient des lenteurs du départ. Car le char à
bancs cheminait au pas de sa « double paire », frôlant le trottoir de Piccadilly; le cocher, guettant lei passants, clamait : « Hampton Court, sir? Hampton Court? Kew... Richmond... Hanpton Court... » toujours prêt à tirer les -rênes, à stopper au moindre signe, tandis qu'un gringalet à béquille bondissait sur la chaussée, raccrocheur, criard, infatigable.
Et le couple des deux amants faisait au fourin-hand une gracieuse et tendre enseigne vivante. Georg en chapeau de feutre, en pardessus gris, une large fleur d’œillet au revers; Léa, dans son deuil atténué, tempéré de quelques rubans, de quelques tulles blancs, coiffée d’une capote de paille noir et argent, sous laquelle ses cheveux châtains luisatent comme de l'or bruni.
Majestueux, vêtu d’un ample cover-coat mastic, un bouton de rose à la boutonnière, ganté de gants rouges qui semblaient découpés dans la même pièce que la rouge et rugueuse peau de son visage, les jambes enveloppées dans un plaid écossais, le cocher ne s’interrompait de crier aux passants que pour converser avec ses chevaux.
« — Go on, Jubi… hip! good fellow... Toby,
‘rascal!l.. »
Ce fut seulement après Hyde Park Corner que l’attelage partit au trot.
On suivit d’abord les grilles de Hyde Park et
les jardins de Kensington. L’énorme ruche de moellons qu’est Londres rapetissait peu à peu ses cellules. Entre les maisons plus basses, plus modestes, un peuple à la joie tranquille dévalait vers la campagne, — suivant à pied les trottoirs, C engouffrant dans les sous-sols des gares de district, — se trimbalant en petite voiture attelée d’un poney fleuri au frontail, — ou filant sur des bicycles, les hommes nerveux et longs dans le jersey collant et les culottes, — les femmes droites sur la selle en flottante jupe, hardies, sûres d’elles, et, malgré tout, un peu comiques.
A droite, à gauche, c’était toujours Londres; à peine, çà et là, s’ébréchait la ligne des maisons, peu à peu diminuées, maintenant pareilles à de frêles joujoux. La Ville se poussait vers l’ouest, débordait des vieux quartiers vers la campagne aérée, — comme font toutes les antiques cités encore grandissantes. Cela s'appelait Kensington, Hammersmith, Chiswick, et c'était toujours Londres. Léa regardait courir ce paysage de verdure et de maisonnettes, souriante, silencieuse, aspirant la vue, l'air pur, le soleil.
A Kew, pour la première fois, la Tamise apparut. Le coach s’arrêta longuement à l’entrée du pont; une place vide restait au dernier banc; il s’agissait de La combler. Les « Hampton Court! sir, Richmond! Hampton Court! ». retentirent pendant de longues minutes, sans décider toute-
fois aucun des nombreux promeneurs qui s’agitaient au pied du véhicule.
De l’autre côté du fleuve, contre un ponton misérable, un petit bateau halerant débarquait son contingent de fourmis.
Le coach reprit sa course, atteignit Richmond où la Tamise fut de nouveau traversée, gagna les belles routes ombragées, voisines de Twickenham, parcourut le village, et enfin pénétra dans la célèbre allée de châtaigniers du Bushy Park, dont la triple rangée, de Hampton Court à Teddington, couvre près de deux kilomètres.
Les châtaigniers, en pleine floraison, alignaient leurs gigantesques colonnades. Des hardes de cerfs et de chevreuils broutaient l’herbe grasse, dans les féeriques alternances d'ombre et de lumière que marquaient les troncs.
Georg et Léa descendirent à l'entrée du jardin français de Hampton Court, et, touristes consciencieux, se rendirent aussitôt au palais qu'ils visitèrent. Quand ils eurent abondamment contemplé et discuté les Mantegna de la galerie, le désir du soleil et du grand air les ressaisit. Ils revinrent au jardin, criblé de fleurs en cette saison printanière, puis le village de Kingston où une tasse de thé les réconforta. Enfin, par les Woodland, ils entrèrent dans le parc de Richmond.
Toute l’après-midi, ils marchèrent ainsi, conversant comme de vieux amis, les nerfs paisibles, les sens en équilibre, jouissant l’un de l’autre. IL
était cinq heures quand ils rejoignirent le pont de Richmond, sur la Tamise. Alors, tandis qu’ils s’attardaient un instant, regardant glisser les barques agiles, — Léa avoua à Georg qu’elle se sentait un peu lasse.
— Un peu grise aussi, dit-elle... Toute cette verdure, toute cette chaleur me montent au cerveau. Il me semble que je dormirais volontiers. Ne restons pas immobiles.
Ils montèrent la longue et Âpre rue qui mène aux terrasses de la ville, disposées en jardin public. L'hôtel est situé à l’extrémité de ce jardin. Les promeneurs y affluaient déjà de tous les environs, consacrés aux excursions dominicales. Georg demanda une chambre où « la lady » pût se reposer avant le diner. On les mena d’assez mauvaise grâce à une petite pièce sans vue, qui sentait le sapin chauffé. Ils y trouvèrent un canapé, un lit, une toilette, un fauteuil et, sur la cheminée, un mince traité méthodiste intitulé : Le Prix d'une Journée de plaisir.
— Je vous laisse, chère, dit Georg. Moi-même je vais faire un bout de toilette aux lavabos du rez-de-chaussée, et commander le dîner pour six heures et demie. Je reviendrai vous prendre dans une demi-heure, à moins que d'ici là vous ne descendiez.
La demi-heure écoulée, comme Georg ne
voyait pas venir Léa, il remonta, frappa à la porte de la chambre. Léa ne répondit pas. Inquiet, il ouvrit. Il fut aussitôt rassuré. Léa s'était étendue sur le canapé. Elle avait pris sur la cheminée la brochure protestante; elle avait commencé de lire en attendant Georg. Bientôt, la fatigue de la marche conspirant avec l’ennui mortel de sa lecture, elle s’était endormie. Elle dormait, couchée comme une sainte de châsse, longue, fine, pudique, à peine inclinée sur le côté droit, un bras contre le corps, l’autre débordant le canapé, la main pendante, d’où avait glissé le Prix d'une Tournée de plaisir.
Quand Georg entra, elle entr’ ouvrit les yeux, sourit d’un charmant sourire d’impuissance, | agita faiblement la main et se rendormit. Il s’assit près d'elle, sur l'unique fauteuil, et la regarda.
Une vive crainte l’avait ému, quand, frappant à la porte, il n'avait pas entendu de réponse. Cette crainte, à présent calmée, laissait son cœur houleux; et lui aussi ressentait l'impression d’alanguissement que donnent à lorganisme les premières journées de chaleur passées en plein air. |
Léa dormait, paisible, si jolie, son corps charmant dessiné par le poids des étoffes.
Rien ne trouble davantage l’amant que le sommeil de sa bien-aimée. Le sommeil est tou-
chant, insouciant, sans défense. Il fait apparaître la limite de la personnalité humaine; regarder dormir, c'est regarder la lutte de la pensée et de la mort, de la conscience et de lirresponsable.
— Oh! chère enfant! pensa Georg.
Un grand besoin de la protéger le tourmenta, — de la serrer contre son cœur, cette vaillante fille qui, faite pour régner par sa beauté, s’imposait chaque jour le travail et la rude promiscuité d’un atelier... Des commencements de pensées, des éveils de sensations lui vinrent, qui ne s’achevèrent point. IL lui sembla que son être moral s’étirait, si l'on peut ainsi dire, audedans de lui, comme s’étire un jeune garçon qui sent grandir ses membres. Puis, il éprouva une lourde prostration, le sentiment d’être perdu dans le vaste monde, de s’être trompé de chemin dans la vie; il eut peur de sa solitude.
IL mic son fauteuil tout contre le canapé où reposait Léa, prit la main qui pendait et. qui s’agita doucement à son contact. Il pencha son front vers le profil endormi, respira l’haleine de la bouche. Un peu de place restait sur l’appui du canapé; il y appuya sa tête, toute proche de celle de sa fiancée.
Alors, il souhaita passionnément une chose singulière : la rejoindre dans son sommeil, méler son propre rêve au rêve de Léa. Il ferma les yeux et, tout enveloppé du souffle, du parfum
des cheveux de la jeune fille, il voulut s’endormir, — il s’endormit.
Quand il sortit de cette léthargie bienfaisante, la lumière, dans la petite pièce, avait changé de nuance. Elle était plus vespérale, plus rousse. Assise sur le canapé, Léa lui souriait de son idéal sourire. Il lui tendic les bras.
— Oh! je t'aime... Jamais je ne t'ai aimée comme aujourd’hui. Jamais je n’ai eu de bonheur comme dans ce sommeil, près de toi.
— Moi aussi, dit Léa, je suis heureuse.
Encore engourdis, ils restèrent joue contre joue, se serrant de leurs bras languissants. Mais, à mesure que la perception précise des choses leur revenait, ils se désenlacèrent sans brusquerie. Ils se levèrent, rajustèrent le désordre où les avait mis l’abandon du sommeil. Leurs yeux maintenant se fuyaient. Léa sentait de nouveau la honte pudique qui l'avait saisie plusieurs fois devant Georg; Georg, pour la première fois, comprenait cette honte, — primitive honte de l’Êve éternelle et de l’éternel Adam.
— Descendons, voulez-vous? fit-il. IL est près de six heures et demie.
— Oui, répliqua Léa, descendons.
Leur embarras se dissipa dans le brouhaha des passants, des voyageurs, des dineurs qui obstruaient le vestibule et'les salles. Ils gagné-
rent la table qu’on leur avait préparée. Cette table était voisine d’une large fenêtre donnant sur la terrasse de l’hôtel, — terrasse à la française qui surplombait l'immense paysage de Richmond Park : la vallée de la Tamise, entre le village de Richmond et les lointains de Surbiton.
Le soleil déclinait vers la droite, encore chaud sans être aveuglant, changeant de couleur à mesure qu’il absorbait sur son passage les nuées, transparentes comme une vapeur d’or, insensiblement montées de l'Occident.
La salle du restaurant contenait seulement une dizaine de tables. Un groupe de Frânçais et de Françaises, reconnaissables à la vivacité de leurs gestes, ainsi qu’au charme piquant des toilettes féminines, occupait au fond deux tables réunies. De sérieux couples britanniques, des gentlemen corrects dînaïent aux autres; sur chacune de celles-ci, là bouteille de champagne montrait, hors du seau de métal, sa tête capsulée d'argent. |
À la table voisine de celle où s’assirent Georg et Léa, 1l y avait un ménage anglais : le mari, haut, bien taillé, ayant l'élégance impersonnelle du Londonien; la femme, quelconque, blonde fade, mal habillée d'étoffes chères.
Une institutrice allemande dinait avec eux, ainsi qu'une adorable petite fille d’une hui-
304 LES VIERGES FORTES taine d’années, vêtue dans le style des Kate
Greenaway.
Tout de suite, cette petite fut intéressée par
Léa. Elle se tournait sur sa chaise pour mieux la .
regarder, malgré les observations à voix basse de la gouvernante et les « Oh! Mary! combien impropre!.. » des parents.
Tandis qu’on les servait, Georg et Léa promenaient leurs regards sur le paysage ouvert devant eux. C’était une plaire meublée de nobles verdures, un parc infini sillonné par la Tamise. Le soleil poudrait d’or le couchant; sous ses rayons, la Tamise semblait une coulée de vermeil, — criblée de petites taches qui étaient des barques. L’atmosphère particulière de la terre britannique sé révélait à certe brume, bleue comme la fumée d’un tabac oriental, qui opalisait non seulement les lointains, mais les plus proches bosquets.
Léa, les yeux sur l'horizon, touchait à peine au repas. Ses prunelles et ses joues étaient un peu fiévreuses : |
— Vous n'avez donc pas faim, ma chère? dit Georg.
— Non, pas faim du tout. Mais je suis bien
Subitement, voilée de tristesse, elle ajouta :
— Comme ces dimanches sont courts! Georg, je n’ai plus de courage pour passer tant de journées loin de vous.
L’appétit capricieux de la jeune fille se ranima pour le dessert, les fruits, les glaces; elle but alors quelques gouttes de champagne, et sa gaieté lui revint.
Rebelle définitivement aux observations de ses parents et de la gouvernante allemande, la mignonne Mary avait quité sa chaise, rôdait avec une curiosité impudente autour des deux étrangers, que son manège divertissait. A la fin, elle se décida à s'approcher de Léa. |
— You dont speak english? demanda-:t elle d’une voix inquiète.
Léa ayant répondu en anglais, intimité fut hée tout de suite. Mary voulut savoir la natianalité de Léa, dit qu’elle avait été à Paris « quand elle était petite », qu’elle trouvait Léa très jolie, — lui demanda si elle la trouvait jolie elle-même, s’'informa de ce que les deux fiancés avaient mangé, dit qu'elle n’avait pas bien diné parce qu’elle n’aimait pas la viande, offrit sa bouche à baiser, et retourna auprès de ses parents qui n’avaient pas bronché, résolus à ne pas aggraver l'impropriéré de Mary en liant conversation avec des inconnus.
Alors Georg et Léa quittérent la table pour la terrasse.
IL n’y avait plus de poussière d’or, 1l n’y avait plus de brume bleue dans le noble paysage de Richmogd Park. Un brouillard grisâtre montait des fonds indécis et submergeait tout, peu à peu.
Le soleil ayant passé à demi l’horizon, on discernait vaguement le creux de La Tamise, les masses boisées, quelques petits clochers piquant çà et là le ciel encore clair.
Puis ce fut la nuit, et des lumières fleurirent, quelques-unes immobiles, d’autres qui lente- . ment se mouvaient par la marée grossie de l'ombre.
Accoudés sur la balustrade, les deux amants contemplèrent cette nuit. Elle leur redonnait l'audace des étreintes, et Léa, réfugiée contre Georg, souhaitait qu’il la serrât à la meurtrir. Leurs mains se cherchèrent, se prirent, entrelaçérent leurs doigts, puis se quittèrent. Léa s’étonnait de ce qui se passait en elle, mélange d’appréhension et de joie : il lui parut qu’elle regardait vivre une Léa nouvelle. Soudain elle eut peur.
— Partons, dit-elle tout bas à Georg. Ne restons pas dans cette ombre...
Il obéit. Lui aussi brülait d’une ardeur dangereuse. Îls regagnèrent le vestibule de l'hôtel, vétirent leurs manteaux.
— La gare est loin? demanda Léa.
— Nous ne rentrerons pas en chemin de fer.
Je vous ai vue fatiguée tantôt; j'ai commandé une voiture. Elle doit être prête.
— Quelle folie! s’écria Léa, d’un ton de reproche affectueux. .
Elle lui sut gré, cependant, de cette attention
qui, jusqu’ au retour, les préservait de toute promiscuité.
La voiture avança. C’ était un landau, bien attelé de deux chevaux.
— J'ai fait fermer les capotes, dit le chasseur de Fhôtel en conduisant les voyageurs. La nuit est humide... Mais si le gentleman et la lady le désirent...
Georg approuva:
— Non, c’est bien.
Quand ils roulèrent, portières closes, dans la voiture confortablement suspendue, Léa joignit ses bras autour du cou de son ami.
— Comme vous êtes bon! comme vous me gâtez! |
Aux lueurs de la rue centrale de Richmond, elle épiait le visage pensif de Georg. Ils causèrent amicalement tant que les lumières des maisons les éclairèrent au passage. Mais quand ce fut, autour d’eux, la route noire, l'obscurité les rendit muets. Léa mit sa tête tout contre celle de Georg et Lui dit à voix basse :
— Je t'aime! Je t'aime! Je v'aimel!
Dans cet abri mouvant qui les emportait ensemble, isolés, à travers la campagne nocturne, elle se laissait envahir par une bienfaisante langueur. Des aspirations se révélaient en elle que ne satisfaisaient plus l’orgueil de l’œuvre, ni la protection tendre de Pirnitz et de Frédérique.
— Georg! Georg! soupira-t-elle. Emportezmoi! Gardez-moil
Ces mots n'avaient pour Georg aucun sens précis : mais ils l’émurent puissamment. Il reregardait Léa, distinguant ses traits au reflet dansant des lanternes. Il se sentit devancé par elle dans un chemin ignoré... Que voulait-elle? Il se rappela le sommeil étrange goûté auprès d'elle, mystérieuse discontinuité de sa conscience, mort passagère qui avait tout aboli, sinon la joie d’une divine quiétude. IL murmura :
— Oh! si nous pouvions dormir encore, l’un contre l’autre, comme tantôt. |
Léa répondit du fond d’un songe :
— Je ne veux pas dormir. Je veux savoir que tu es là et que tu m'emportes.
IL s’approcha d'elle, plus encore. Elle l’attira doucement impérieuse. A son tour, il s’appuya contre elle, leurs fronts se touchant.
Ils allèrent ainsi longtemps, volontairement immobiles, comme anxieux du geste qu’ils feraient.. L'ombre, de temps à autre, se coupait de vives clartés, quand la route traversait des villages. Ils se laissaient bercer, à la fois craintifs et charmés de sentir le calme pur de leur amour s’altérer insensiblement. Comme si le léger bercement des roues les eût peu à peu fait glisser, glisser, Georg perçut le frôlement des lèvres de Léa sur ses tempes… Ces lèvres ne don-
naient point de baisers, ne bougeaient point, mais elles descendaient lentement, au roulement continu du landau, et l'extase de Georg croissait a mesure. Ce fut infiniment lent, toute la longüeur d’un voyage dans la nuit, cette descente mystérieuse de la bouche amoureuse sur le visage chéri... Léa dormait-elle ? Georg ne le savait point; elle ne faisait pas un mouvement. Cela dura un temps qu’ils ignorèrent. Comme de profondeurs infinies vint la caresse suprême. Lurhaletait de joie, mais n’osait bouger, de peur de rompre l’enchantement. Et les lèvres descendirent encore, se posèrent sur ses lèvres, s’y fixèrent, et dès lors ne se déprirent plus.
Aussi ignorants que deux ramiers joignant leurs becs la nuit, ils mélèrent leurs haleines, le frémissement de la pulpe juvénile de leurs bouches. Georg eut la sensation, renouvelée, mais plus accentuée, plus souveraine, qu’il sortait enfin d'une léthargie. Il était le prince des contes, endormi depuis cent années : un baiser de femme l'éveillait. Extasié, il se laissait enseigner le baiser par Celle qui l’ignorait et qui l'apprenait à mesure.
Aucun des deux ne rêva même à une autre caresse que ce voluptueux, profond, immobile baiser, où ils goûtèrent ensemble l’apaisement.
La lumière d’une place très éclairée fitirruption par les glaces de la voiture. Alors Léa se dégagea.
Georg la vit se reculer de lui, comme effarée, presque debout contre l'angle du landau.
Ses prunelles qu’il distinguait aux clartés de Hyde Park Corner, lui firent peur par leur élargissement inquiet.
— Où sommes-nous? dit-elle.
Et sans attendre qu’il répondit, elle retomba assise. L’extase de ses sens se dissipait. Sa conscience, inerte un instant, se ranimait. Cette joie de chair, qu’un baiser de Georg avait suffi à lui révéler, cette joie violatrice de son être intime, lui apparut soudain comme une déchéance affreuse, irréparable. Plus jamais elle ne serait la Léa d’avant ce baiser.
— Oh! murmura-t-elle désespérée, nous avons fait une pareille chosel!.…
Georg s’approcha d’elle et lui prit la main.
Elle le laissa faire; sa main était inerte.
Les yeux fixes, elle remuait les lèvres sans parler.
— Léa, murmura Georg, ma chère Léa 1...
Elle dit lentement :
— C'est fini. C’est fini Nous avons brisé notre bonheur.
Puis, levant sur lui ses yeux fiévreux :
— Georg, ajouta-t-elle.. Ces deux. tu te rappelles?.. Ces deux que nous avons rencontrés à Hampstead-Heath?.. Nous avons roulé aussi bas. Oh! c’est fini!.…
Le trouble de la jeune fille gagnait son fiancé.
Une morsure lui serrait le cœur, à lui aussi; lui aussi, en cette minute, eût souhaité que ce qui venait d’être n’eût pas été.
Mais soudain, un rappel de l’émotion récente l'électrisa…
: — Léal supplia-t-il... Qu'importe ce que nous avons pensé avant? Qu'importe si nous souffrons après? Je veux vos lèvres encore... J'y ai bu la vie. Elles me révèleront la vie...
Il se penchait vers elle, Elle dit, obstinée:
— Jamais! Jamais! C’est finil
La voiture longeait Green Park. Elle regarda Georg bien en face : son regard était plein d’une tristesse infinie.
— Laissez-moi descendre, dit-elle. Je veux descendre.
Georg allait parler. Elle répéta :
— Je vous en prie. Laissez-moi descendre.
Elle frappa elle-même à la vitre ; abaissant une glace, elle montra de la main au cocher le trottoir de droite.
— Vous voulez descendre ici? demanda Georg.
C'était le coin de Duke Street.
— Oui, fit Léa. Je vous en prie. laïssez-moi descendre. Oh! je vous fais de la peine, je le sais, mais si je restais près de vous, je dirais des choses qui vous contristeraient davantage.
Elle avait l’air si douloureux et en même temps
si résolu que Georg obéit. Elle sauta sur le trottoir et repoussa la portière.
— Où allez-vous? demanda-t-il.
— Je rentre à la maison. Vous, n'est-ce pas? attendez un moment avant de rentrer. Ne me suivez pas.
Elle descendit, s'en alla vers Apple-Tree- Yard. Ce ne furent que quelques minutes de marche : mais un monde de pensées, de réflexions, s’agita en elle pendant qu’elle par: courait. ce demi-mille d’un pas dé somnambule. oo
« Jamais, jamais plus, nous ne jouirons lun de l’autre dans la paix d'autrefois... Nous avons tué notre bonheur. Pourquoi, pourquoi avonsnous fait cela? »
Innocente et ignorante comme la plus neuve fillette, elle ne pouvait douter, malgré tout, que ce baiser ne l’eût transformée, initiée, créée femme, en quelque sorte.
Brusquement elle pensa à Georg; elle le vit tel qu’elle l'avait laissé, seul, triste, dans cette voiture de rêve qui les avait entraînés, comme malgré eux, jusqu’au seuil de l’amour. Elle eut un tel regret de l’abandonner qu’elle. s’arrêta. Elle dut s'appuyer contre la devanture fermée d’une boutique : elle défaillait. Elle lutta contre elle-même un instant, se forçant à évoquer les deux êtres ignobles qui s’enlaçaient à Hampstead-
Heath. Victorieuse, enfin, elle repartit, reprit sa route presque en courant:
« Frédérique... » murmurait-elle.
Une hâte extrême la tenait de joindre l'aînée; là seulement elle serait en sûreté; Frédérique pourrait la sauver, la racheter.
Elle la trouva comme de coutume, assise au petit bureau, sous sa lampe, écrivant.
— C'est vous, Tinka? dit Frédérique sans se retourner. | |
— Non, c’est moi.
Frédérique se leva vivement.
— Toi? dit-elle... Mais qu'est-ce que tu as?
qu'est-ce que tu as? |
Léa, debout, grelottait de fièvre; ses yeux étaient secs, sa bouche remuait sans articuler de syllabes intelligibles.
— Oh! tu es malade, ma chérie ?.…
— Frédérique, dit Léa à voix basse, je t'en supplie, emmène-moi. Ne restons pas ici. Allonsnous-en de Londres. Emmène-moi. |
Et comme Frédérique s’étonnait, essayait de la questionner, Léa se jeta violemment dans ses bras. L’orage de son cœur crevait en sanglots.
: — Partons, Fédi, partons, balbutia-t-elle, secouée de spasmes. Si tu savais! Sauve-moil Emmène-moi |