LES ATTENTATS DES VIRTUOSES DU CHANT
A l'époque où nous sommes parvenus, l'Académie nationale de musique s'est installée dans le palais Garnier, et, successivement, tous les opéras du répertoire vont être agrandis à la taille du gigantesque monument. Si les ouvrages de Meyerbeer et d'Halévy, prétexte à cortèges, figurations, défilés de cavalerie, supportèrent assez bien l'épreuve, il n'en fut pas de même des opéras de demi-caractère, tels que Le Cotnte 0?y,Freischût{, pour lesquels cet agrandissement fut une dislocation '.
A l'occasion de la reprise solennelle du 3 juillet 1876, pour laquelle Halanzier se mit en frais de décors et fit brosser par Lavastre et Despléchin une superbe Gorge au Loup, M. Camille Saint-Saëns, dans VEsia-
1. En 1811, Th. Gautier déplorait qu'on eût ajusté un opéra-comique au cadre « gigantesque » de l'Académie royale de musique. Qu'aurait-il dit s'il avait connu les dimensions futures de l'Opéra Garnier.^
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feUe\ où il venait d'être investi des fonctions de critique musical, émettait des réflexions fort justes sur la disconvenance de l'action représentée avec le cadre :
'< Certes, le Freiscliûlz est un incomparable chef-d'œuvre, mais ce n'est pas un grand-opéra: sur une vaste scène, dans une salle immense, l'œuvre s'amoindrit comme un tableau de genre placé trop haut à l'exposition de peinture. Ce n'est pourtant pas de l'opéra-comique, bien que, dans la forme originale. ■ les morceaux de musique soient séparés par des scènes parlées. C'est du grand-opéra de petite ville, produit essentiellement germanique et difficile à acclimater partout ailleurs.... A l'Opéra, il n'a jamais été qu'un hors-d'œuvre. »
Et plus loin, il constatait ce fait :
••-' Jamais la disproportion entre le caractère de l'œuvre et le caractère du théâtre n'a paru si frappante. La salle de l'Opéra. de par ses dimensions, est rebelle à rémotiou intime.... Ce solennel amphithéâtre, dans sa majesté un peu lourde, effarouche la muse sauvage et quelque peu naive de Cari-Marie.
f C'est à peine si le finale du second acte, avec le men'eilleux décor de la Gorge aux Loups et la magnifique mise en scène de la Chasse fantastique, a produit son effet; c'est à peine si le chœur des Chasseurs et l'ensemble final ont porté sur les nerfs du public. Tout le. reste a disparu, comme noyé dans une exécution où les moyens semblent insuffisants pour le but à atteindre. »
A cette reprise solennelle, Mlle Daram retrouva son rôle d'Annette du Théâtre-Lyrique, mais elle dut le rapprendre dans la version Pacini; on rétablit pour elle le récit du troisième acte avec alto solo. Elle fit applaudir « une physionomie mutine et une jolie voix. » xMlle Baux (Agathe) avait une diction molle et
1. Numéro du 10 juillet 1876. Article reproduit dans Harmonie et Mélodie, un vol. in-18, Paris, 1885, Calmann- Lévy. Il est à lire en entier.
sans accent. M. Saint-Saëns la jugeait « entièrement in suffisante' ». Le ténor Sylva, qui avait déjà chanté le rôle de Max, à la reprise de iSyS, était affligé d'une « lourdeur incorrigible du débit et de la prononciation. Certains mouvements ont été pris par M. Sylva, malgré les battements désespérés de M. Deldevez (le chef d'orchestre), avec une lenteur bien faite pour irriter les nerfs du musicien le plus calme, le plus doux. Le reste est beaucoup trop solennel. Que diable! s'écriait M. Saint-Saëns, le Fretschiit^, ce ne sont pas les vêpres! »
« M. Gailhard (Gaspard) sera excellent quand il saura un peu mieux contenir son geste et quand il aura supprimé le point d'orgue sur le mi, à la fin de son air, point d'orgue qui lui vaut les applaudissements de la claque, mais qui est d'un déplorable effet aux yeux d'un public éclairé. »
Encore si les chanteurs n'avaient inventé que les points d'orgue !... Mais ils ne se gênaient pas pour mettre des variantes dans leurs rôles, introduire un trait, lancer une note élevée, corriger les phrases musicales, changer les mouvements, etc. ^.
« On ne brode pas W'eber! » écrivait le critique de la Galette musicale, en I835^ après la reprise de Robin des Bois à l'Opéra-Comique. Ce blâme sévère, adressé à la chanteuse légère Hubertine Massy, com-
L Article cité. J'extrais du journal les jugements portés sur les artistes; ils n'ont pas été reproduits dans le volume.
2. Comptes rendus de M. Ad. Jullien; Gazette musicale du 27) mai 1873 et du 'J juillet 1876.