ACTE T, SCÈNE III. 3I
 ce tigre altéré de tout le sang romain.
Combien pom* le répandre a-t-il formé de brigues!
Combien de fois changé de partis et de ligues, 170
Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,
Et jamais insolent ni cruel à demi !"
Là, par im long récit de toutes les misères
Que durant notre enfance ont enduré nos pères^
Renouvelant leur haine avec leur souvenir, 175
Je redouble en leurs cœurs Tardeur de le punir.
Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles
Où Rome par ses mains déchirait ses entrailles,
Où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté
Nos légions s'armaient contre leur liberté; 180
Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves
Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves;
Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers.
Tous voulaient à leur chaîne attacher l'univers;
Et l'exécrable honneur de lui donner un maître 185
Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître,
Romains contre Romains, parents contre parents,
Combattaient seulement pour le choix des tyrans*
J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable De leur concorde impie, affreuse, inexorable, 190
Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat, Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat; Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques histoires.
Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants, 195
Rome entière noyée au sang de ses enfants:
Les uns assassinés dans les places publiques, Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques; Le méchant par le prix au crime encouragé.
Le mari par sa femme en son lit égorgé; aûo
Le fils tout dégouttant du meurtre de son père, Et, sa tête à la main, demandant son salaire. Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.
Vous dirai-je les noms de ces grands personnages 205
Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,
De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels,
Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels ?
Mais pourrais-je vous dire à quelle impatience,
A quels frémissements, à quelle violence, 210
Ces indignes trépas, quoique mal figurés,
Ont porté les esprits de tous nos conjurés?
Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère
Au point de ne rien craindre, en état de tout faire.
J'ajoute en peu de mots: "Toutes ces cruautés, 215
La perte de nos biens et de nos libertés.
Le ravage des champs, le pillage des villes.
Et les proscriptions, et les guerres civiles
Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
Pour monter dans le trône et nous donner des lois. 220
Mais nous pouvons changer un destin si funeste.
Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste.
Et que, juste une fois, il s'est privé d'appui.
Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui:
Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître ; 225
Avec la liberté Rome s'en va renaître;
Et nous mériterons le nom de vrais Romains,
Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains.
Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice:
Demain au Capitole il fait un sacrifice; 230
Qu'il en soit la victime, et faisons en. ces lieux
Justice à tout le monde, à la face des dieux:
Là, presque pour sa suite il n'a que notre troupe;
C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe;
Et je veux pour signal que cette même main 235
Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.
Ainsi d'un coup mortel la victime frappée
Fera voir si je suis du sang du grand Pompée ;
Faites voir, après moi, si vous vous souvenez
Des illustres aïeux de qui vous êtes nés." 240
A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle,
Par un noble serment, le vœu d'être fidèle.
L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi