‹ French ClassicsChapitre 19 sur 175 · ACTE II y SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE II y SCÈNE

Cinna.

C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt, De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font. L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres, 561

£t nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.

Donc votre aïeul Pompée au ciel a résiste Quand il a combattu pour notre liberté?

Cinna.

Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue, 565

Par les mains de Pompée il l'aurait défendue: Il a choisi sa mort pour servir dignement D'une marque étemelle à ce grand changement, £t devait cette gloire aux mânes d'un tel homme. D'emporter avec eux la liberté de Rome. 570

Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir, Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir.

Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde. Depuis que. la richesse entre ses murs abonde. Et que son sein, fécond en glorieux exploits, 575

Produit des citoyens plus puissants que des rois. Les grands, pour s'affermir achetant des sufirages, Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages. Qui par des fers dorés se laissant enchaîner. Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner, 580 Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues. Que leur ambition tourne en sanglantes ligues. Ainsi de Marins Sylla devint jaloux ; César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous; Ainsi la liberté ne peut plus être utile 585

Qu'à former les fureurs d'une guerre civile.

Lorsque, par un désordre à l'univers fatal.

L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal.

Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse En la main d'un bon chef à qui tout obéisse. 590

Si vous aimez encore à la favoriser.

Otez-lui les moyens de se plus diviser.

Sylla, quittant la place entin bien usurpée,

N*a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée,

Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir, 595

S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir.

Qu*a fait du grand César le cruel parricide,

Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide,

Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains,

Si César eût laissé l'empire entre vos mains? 600

Vous la replongerez, en quittant cet empire,

Ùans les maux dont à peine encore elle respire.

Et de ce peu, seigneur, qui lui reste de sang,

Une guerre nouvelle épuisera son flanc.

Que l'amour du pays, que la pitié vous touche; 605

Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche. Considérez le prix que vous avez coûté:

Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté; Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée; Mais une juste peur tient son âme eflrayée: 610

Si jaloux de son heur, et las de commander.

Vous lui rendez xm bien qu'elle ne peut garder, S'il lui faut à ce prix en acheter un autre.

Si vous ne préférez son intérêt au vôtre, Si ce funeste don la met au désespoir, 615

Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir.

Conservez-vous, seigneur, en lui laissant un maître Sous qui son vrai bonheur commence de renaître; Et pour mieux assurer le bien commun de tous. Donnez un successeur qui soit digne de vous. 620

jiugujte.

N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte.

Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte,

Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver.

Je consens à me perdre afin de la sauver.

Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire: 625

Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;

Mais je le retiendrai pour vous en faire part.

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