NEUF C II AT EAU
Et toujours méthodique, et toujours concerté,
Des élans d'un auteur abaisser la fierté,
Tomber quand il s'élève, et ramper quand il vole !
Ah ! garde pour toi seul ton scrupule frivole :
Sois captif dans le cercle obscur et limité
Qui fut tracé des mains de l'uniformité;
Aux lois de ton compas asservis Melpomène,
Et la douleur de Phèdre, et l'amour de Chimène ;
Ravale à ton niveau l'essor audacieux
De l'oiseau du tonnerre égaré dans les cieux ;
Meurs d'ennui, j'y consens; sois barbare à ton aise;
Mais ne m'accable pas sous un joug qui me pèse ;
N'exige pas du moins, insensible lecteur,
Que jamais je me plie à ton goût destructeur.
Va, d'un débit heureux l'innocente imposture
Sans la défigurer embellit la nature ;
Et les traits que la Muse éternise en ses chants,
Récités avec art, en seront plus touchants :
Ils laisseront dans l'âme une trace durable,
Du génie éloquent empreinte inaltérable,
Et rien ne plaira plus à tous les goûts divers
Qu'un organe flatteur déclamant de beaux vers.
Jadis on les chantait : les annales antiques
De Moïse et d'Orphée exaltent les cantiques.
Te faut-il rappeler ces prodiges connus?
Ces rochers attentifs à la voix de Linus?
Et Sparte qui s'éveille aux accents de Tyrtée ?
Et Terpandre apaisant la foudre révoltée ?
Les poètes divins, maîtres des nations,
Savaient noter alors l'accent des passions.
L'âme était adoucie et l'oreille charmée,
Et même des tyrans la rage désarmée.
Ce fut l'attrait des vers qui fit aimer les lois.
L'art de les déclamer fut le talent des rois.
Les dieux mêmes, les dieux, par la voix des oracles,
De cet art enchanteur consacraient les miracles.
SELECTIONS IN POETRY.
Chez les fils de Cadmus, peuples ingénieux,
Que les sons de la lyre étaient harmonieux !
Que, dans ces beaux climats, l'exacte prosodie
Aux chansons des neuf Sœurs prêtait de mélodie !
On voyait, à côté des dactyles volants,
Le spondée allongé se traîner à pas lents.
Chaque mot, chez les Grecs, amants de la mesure,
Se pliait de lui-même aux lois de la césure.
Chaque genre eut son rhythme. En vers majestueux,
L'épopée entonna ses récits fastueux.
La modeste élégie eut recours au distique ;
Archiloque s'arma de l'iambe caustique.
A des mètres divers Alcée, Anacréon
Prêtèrent leur génie, et leur gloire, et leur nom.
Pour nous, enfants des Goths, Apollon, plus avare,
A dédaigné longtemps notre jargon barbare.
Ce jargon s'est poli : les Muses, sur nos bords,
Ont d'une mine ingrate arraché les trésors.
O Racine ! ô Boileau ! votre savante audace
Fait parler notre langue aux échos du Parnasse,
Ce rebelle instrument rend des accents flatteurs;
Vous peignez la nature en sons imitateurs :
Tantôt doux et légers, tantôt pesants et graves,
Votre Apollon est libre au milieu des entraves ;
Et l'oreille, attentive aux charmes de vos vers,
Croit de Virgile même entendre les concerts.
MALHERBE
§ 48. MALHERBE, 1555-1628
La poésie française atteignit son point de maturité et de perfection avant la prose : elle le dut en grande partie à Malherbe. Les compositions qu'il a laissées ne sont pas nombreuses, et consistent en morceaux de peu d'étendue, tels que des odes, stances, paraphrases de psaumes ; mais, par l'heureuse sévérité dont il fit preuve en jugeant les autres et en écrivant lui-même, il réforma son époque ; il lui enseigna les qualités qui devaient distinguer les beaux vers ; il fut surtout utile à notre langue, qui, maniée précédemment avec trop d'audace par quelques esprits aventureux, avait besoin d'être épurée et fixée.
Originaire de Caen, Malherbe, après avoir vécu sous six rois, mourut à Paris en 1628, un an avant que Corneille, qui profita de ses leçons, donnât au théâtre Mélite, la première de ses pièces. Il fut enseveli dans l'église Saint-Germain l'Auxerrois. Outre ses poésies, on a conservé de lui des lettres familières en prose, plus remarquables par la correction que par la facilité et l'abondance. Comme tous les réformateurs efficaces, il avait quelque chose d'absolu et de roide, qui messied dans le genre épistolaire. Il a traduit aussi un livre de Tite-Live, le 33e, qui fut découvert dans son époque, et le traité de Sénèque sur les Bienfaits. Par là on peut voir que les plus grands esprits ont toujours considéré la traduction comme l'exercice le plus propre à fortifier leur talent et à perfectionner leur style.