LES EMBARRAS DE PARIS
Qui frappe l'air, bon Dieu, de ces lugubres cris ? Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris ? Et quel fâcheux démon, durant les nuits entières, Rassemble ici les chats de toutes les gouttières? J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi, Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi : L'un miaule en grondant comme un tigre en furie ; L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie. Ce n'est pas tout encor : les souris et les rats Semblent, pour m'é veiller, s'entendre avec les chats.
BOILEAU
Mais à peine les coqs, commençant leur ramage, Auront de cris aigus frappé le voisinage, Qu'un affreux serrurier, laborieux Vulcain, Qu'éveillera bientôt l'ardente soif du gain, Avec un fer maudit qu'à grand bruit il apprête De cent coups de marteau me va fendre la tête. J'entends déjà partout les charrettes courir, Les maçons travailler, les boutiques s'ouvrir ; Tandis que, dans les airs, mille cloches émues, D'un funèbre concert font retentir les nues, Et se mêlant au bruit de la grêle et des vents, Pour honorer les morts font mourir les vivants. Encor, je bénirais la bonté souveraine, Si le ciel à ces maux avait borné ma peine ; Mais si seul en mon lit je peste avec raison, C'est encor pis vingt fois en quittant la maison : En quelque endroit que j'aille, il faut fendre la presse D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse. L'un me heurte d'un ais8 dont je suis tout froissé; Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé. Des paveurs en ces lieux me bouchent le passage ; Là je trouve une croix9 de funeste présage, Et des couvreurs grimpés au toit d'une maison En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison. Là, sur une charrette, une poutre branlante Vient, menaçant de loin la foule qu'elle augmente ; Six chevaux attelés à ce fardeau pesant Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant. D'un carrosse en tournant il accroche une roue, Et du choc le renverse en un grand tas de boue. On n'entend que des cris poussés confusément : Dieu pour s'y faire ouïr tonnerait vainement.10
§54. RACINE, 1639-1699
Les sentiments héroïques de la nature humaine avaient trouvé dans Corneille le plus éloquent et le plus sublime organe : les sentiments tendres et affectueux de notre nature trouvèrent dans Racine leur plus touchant et leur plus parfait interprète. A l'âge de vingt ans, il révéla, dans une ode composée pour le mariage de Louis XIV, la Nymphe de la Seine, ses talents pour la poésie. Un regard et une récompense de celui qui allait devenir le grand roi encouragea ce premier essai. Le souvenir d'un roman grec que Racine avait lu à Port-Royal lui inspira ensuite l'idée d'une tragédie que de prudents avis le conduisirent à supprimer, Théagène et Charicïée. Déjà il avait rencontré dans Molière et Boileau de sévères conseillers qui lui apprenaient qu'on ne peut atteindre le bien qu'avec beaucoup d'application et de peine ; et, ce qui est plus rare, il savait les écouter. En 1064 il donna la Thébaïde, en 1665 Alexandre, qui annonçaient un poète plutôt qu'un auteur dramatique. Mais Andromaque, deux ans après, attesta que Corneille avait un successeur, ou, pour mieux dire, que la scène française comptait désormais une autre gloire. Un nouveau ressort tragique avait été inventé : jusque-là le théâtre enlevait et subjuguait par l'admiration les âmes des spectateurs : Racine avait découvert le secret de les captiver en les charmant ; il devait de plus en plus, dans Iphigénie, dans Bérénice, dans Phèdre, se rendre maître des cœurs. En même temps il montrait, dans Britannicus et dans Mithridate, qu'il était capable de prêter aux plus généreux et aux plus fermes esprits un langage digne d'eux. Les succès de ce grand homme furent loin, cependant, de répondre à la supériorité de ses ouvrages. Le dégoût des injustices qu'il eut à subir, et un plus noble motif, d'honorables scrupules religieux, l'éloignèrent des travaux du théâtre dans la pleine maturité de son génie. Toutefois, vers la fin de sa carrière, il le déploya encore, dans son plus grand éclat, en composant pour la maison de Saint-Cyr, où Mme de Maintenon avait recueilli les jeunes filles nobles sans fortune, les tragédies sacrées d'Fsther et d'Athalie, Il est triste de rappeler que ce dernier chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre, a dit Voltaire, non-seulement de notre scène, mais de l'esprit humain, fut méconnu des contemporains, et que Racine, lorsqu'il mourut en 1699, emporta la douloureuse pensée qu'il n'avait pas réussi : l'admiration unanime de la postérité a du moins protesté contre cette erreur.
RACINE