L'AMBITION DES GRANDS
Je sais qu'il y a une noble émulation qui mène à la gloire par le devoir : la naissance nous l'inspire,1 et la religion l'autorise ; c'est elle qui donne aux empires des citoyens illustres, des ministres sages et laborieux, de vaillants généraux, des auteurs célèbres, des princes dignes des louanges de la postérité. La piété véritable n'est pas une profession de pusillanimité et de paresse : la religion n'abat et n'amollit point le cœur, elle l'ennoblit et l'élève ; elle seule sait former de grands hommes : on est toujours petit quand on n'est grand que par la vanité. Ainsi la mollesse et l'oisiveté blessent également les règles de la piété et les devoirs de la vie civile; et le citoyen inutile n'est pas moins proscrit par l'Évangile que par la société.
Mais l'ambition, ce désir insatiable de s'élever au-dessus et sur les ruines mêmes des autres ; ce ver qui pique le cœur, et ne le laisse jamais tranquille ; cette passion qui est le grand ressort des intrigues et de toutes les agitations des cours, qui forme les révolutions des États, et qui donne tous les jours à l'univers de nouveaux spectacles; cette passion, qui ose tout, et à laquelle rien ne coûte, est un vice encore plus pernicieux aux empires que la paresse même.
MASSILLON
Déjà il rend malheureux celui qui en est possédé : l'ambitieux ne jouit de rien, ni de sa gloire : il la trouve obscure ; ni de ses places; il veut monter plus haut; ni de sa prospérité : il sèche et dépérit au milieu de son abondance ; ni des hommages qu'on lui rend : ils sont empoisonnés par ceux qu'il est obligé de rendre lui-même ; ni de sa faveur : elle devient amère dès qu'il faut la partager avec ses concurrents ; ni de son repos : il est malheureux à mesure qu'il est obligé d'être plus tranquille: c'est un Aman,2 l'objet souvent des désirs et de l'envie publique, et qu'un seul honneur refuse à son excessive autorité rend insupportable à lui-même.
L'ambition le rend donc malheureux, mais, de plus, elle l'avilit et le dégrade. Que de bassesses pour parvenir ! Il faut paraître, non pas tel qu'on est, mais tel qu'on nous souhaite ! Bassesse d'adulation : on encense et on adore l'idole qu'on méprise; bassesse de lâcheté: il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts, et les recevoir presque comme des grâces ; bassesse de dissimulation : point de sentiments à soi, et ne penser que d'après les autres : bassesse de dérèglement : devenir les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons, et entrer en part de leurs désordres, pour participer plus sûrement à leurs grâces; enfin, bassesse même d'hypocrisie : emprunter quelquefois les apparences cle la piété, jouer l'homme de bien pour parvenir, et faire servir à l'ambition la religion même qui la condamne. Ce n'est point là une peinture imaginée, ce sont les mœurs des cours, et l'histoire de la plupart de ceux qui y vivent.3
Qu'on nous dise après cela que c'est le vice des grandes âmes : c'est le caractère d'un cœur lâche et rampant, c'est le trait le plus marqué d'une âme vile. Le devoir tout seul peut nous mener à la gloire ; celle qu'on doit aux bassesses et aux intrigues de l'ambition porte toujours avec elle un caractère de honte qui nous déshonore : elle ne promet les royaumes du monde et toute leur gloire qu'à ceux qui se prosternent devant l'iniquité, et qui se dégradent honteusement euxmêmes. On reproche toujours vos bassesses à votre élévation ; vos places rappellent sans cesse les avilissements qui les 9*
SELECTIONS IN PROSE.
ont méritées; et les titres de vos honneurs et de vos dignités deviennent eux-mêmes les traits publics de votre ignominie. Mais, dans l'esprit de l'ambitieux, le succès couvre la honte des moyens : il veut parvenir, et tout ce qui le mène là est la seule gloire qu'il cherche ; il regarde ces vertus romaines, qui ne veulent rien devoir qu'à la probité, à l'honneur et aux services, comme des vertus de roman et de théâtre, et croit que l'élévation des sentiments pouvait faire autrefois les héros de la gloire, mais que c'est la bassesse et l'avilissement qui fait aujourd'hui ceux de la fortune.
Aussi l'injustice de cette passion en est un dernier trait encore plus odieux que ses inquiétudes et sa honte. Oui, un ambitieux ne connaît de loi que celle qui le favorise : le crime qui l'élève est pour lui comme une vertu qui l'ennoblit. Ami infidèle, l'amitié n'est plus rien pour lui dès qu'elle intéresse sa fortune ; mauvais citoyen, la vérité ne lui paraît estimable qu'autant qu'elle lui est utile : le mérite qui entre en concurrence avec lui est un ennemi auquel il ne pardonne point : l'intérêt public cède toujours à son intérêt ^propre ; il éloigne des sujets capables, et se substitue à leur place; il sacrifie à ses jalousies le salut de l'État, et il verrait avec moins de regret les afFairs publiques périr entre ses mains, que sauvées par les soins et par les lumières d'un autre.