HENRI IV ET LE PAYSAN
C'ÉTAIT en 1600. Henri IV, après avoir chassé aux environs de son château de Nérac, revenait à 5 sa demeure royale, fatigué et tourmenté d'une soif ardente. Une chaumière s' offre à sa vue, il s' en approche et voit un paysan qui est occupé, dans son jardin, à cueillir des pêches.
— Tu as là de très beaux fruits, mon brave ! lui 10 dit-il, je t'assure que j'en mangerais un avec plaisir.
Le paysan choisit aussitôt les plus belles pêches et les présente au monarque. Le prince, après s'être rafraîchi, lui dit : Grand merci, mon ami, apporte-moi demain au château de Nérac une corbeille de tes pêches 15 qui sont excellentes. — Sire, répond le paysan, je n'y manquerai pas.
Le lendemain, le villageois se met en route, chargé d'une corbeille remplie des plus beaux fruits, qu'il a arrangés avec goût et entourés de quelques fleurs. Il 20 est bientôt arrivé ; mais quel est son étonnement lorsque le concierge du château l'empêche d'entrer et le repousse durement.
Le pauvre homme parle en vain de l'ordre du roi. — Chansons! lui répond le cerbère, on n'entre pas. 25 Alors le paysan se met à raconter au concierge tout ce qui s'est passé, la veille, entre le prince et lui.
— A d'autres ! s'écrie le gardien de la porte du roi, à d'autres ! nous ne sommes pas si crédules.
MEÎ^RÎ IV ET LE PAVSAÎ^. 5
En vain le villageois répète-t-il dix fois son récit,
dont il atteste la vérité en invoquant tous les saints, il
reste à la porte. Enfin le cerbère de la demeure royal
lui dit : Si tu me promets la moitié de ce que le roi te
5 donnera pour tes fruits, je te laisserai entrer.
D'abord le paysan repousse cette proposition avec indignation, mais, voyant qu'il n'y a pas d'autre moyen d'entrer, il accepte les dures conditions qu'on lui fait. Il parvient enfin jusque devant le roi.
lo — Ah ! te voilà, mon brave, lui dit Henri. Bien, je suis content de ton zèle, et vais te récompenser.
Aussitôt il met dans la main du paysan quelques pièces d'or. Celui-ci les examine en souriant d'un air embarrassé. — Est-ce que tu n'es pas content? lui dit
15 le roi. — Bien au contraire, Sire . . . Seulement, si tout était pour moi ... — Mais, c'est bien à toi seul que j'entends donner ces pièces d'or. — Il faut pourtant que j'en remette la moitié au concierge de Votre Majesté.
20 Le roi demande l'explication de ces paroles. Après quelques hésitations le paysan lui fait un récit fidèle de ce qui s'est passé à la porte du château. — Comment, mon concierge veut partager avec toi ? Eh bien ! garde l'or que je te donne, tu vas lui faire part d'une tout
25 autre récompense. Prends ce bâton, c'est avec cette monnaie que tu le payeras; je te le permets, je te l'ordonne même. Ne va pas cependant le frapper trop fort.
Cette dernière recommandation du bon monarque
30 n'était pas inutile; la main démangeait bien fort au paysan. Il fait sa révérence au roi, cache le bâton du
mieux qu'il peut, traverse la cour du château et arrive à la porte de la grille. Le concierge Ty attendait déjà avec impatience.
— Eh bien ! lui crie-t-il, le roi a-t-il été généreux ? — Le plus généreux du monde, je vais te faire ta part. 5 Le concierge tend sa main, le paysan la saisit avec force et administre au cerbère une volée de coups de bâton sur le dos. Le malheureux concierge appelle de toutes ses forces au secours ; la garde accourt et on allait arrêter le paysan qui était loin d'être fatigué, lorsque 10 tout à coup Henri IV paraît.
— Laissez ce brave homme en paix, dit-il aux soldats, il n'a agi que d'après mes ordres. Puis s' adressant au concierge : Cette fois, tu en es quitte pour quelques bons coups de bâton. Si tu t'avises encore une fois de ^5 rançonner mes sujets à la porte de mon château, je te chasserai sans pitié.
UN jeune homme se trouvait, par une froide soirée d'hiver, à l'entrée d'une forêt dont l'aspect seul 20 était suffisant pour inspirer l'effroi.
Le jeune homme marchait vite ; une préoccupation visible assombrissait son front et absorbait toute sa pensée, car il ne s'aperçut pas qu'au fur et à mesure qu'il avançait, les arbres et les arbustes devenaient plus 25 rapprochés les uns des autres, et que les chemins se raréfiaient.
Et il avançait toujours.
Mais bientôt, désespérant de pouvoir sortir du laby-
rinthe où il s'était engagé, il se laissa tomber sur le sol à bout d'efforts.
Il demeura longtemps à cette place, car le froid avait glacé ses membres engourdis, et la fatigue d'une longue 5 marche avait épuisé ses forces.
Soudain, la douleur lui fit jeter un cri dont l'écho retentit au loin.
Il releva la tête : trois hommes étaient debout devant lui, sans qu'il les eût ni vus ni entendus venir, lo II tressaillit : le regard des trois hommes s'attachait obstinément sur le sien.
L'un était revêtu d'une longue robe de drap d'or, serrée au corps par une ceinture dont l'agrafe de diamants brillait d'un éclat phosphorescent ; à son côté 15 pendait une épée.
Le second portait une robe noire et une ceinture rouge.
Le troisième avait une tunique en toile bleue et une ceinture de cuir ; il tenait à la main une cognée sur 20 laquelle il s'appuyait.
— Que fais-tu là ? dirent en chœur les trois compagnons.
— J'agonise, répondit le jeune homme, ayez pitié de moi.
25 — Que veux-tu ? reprirent les premiers.
— Sortir au plus vite de cette forêt maudite.
— Choisis donc celui de nous trois qui devra t' accompagner, car il ne te faut qu'un guide, et c'est à toi de le désigner.
30 Le jeune homme envisagea chacun des trois hommes qui attendaient en silence le résultat de l'examen ; et il
remarqua celui qui était vêtu de la robe de drap d'or, car r agrafe jetait des feux qui illuminaient T espace.
— C'est toi que je choisis, lui dit-il.
Alors un sourire étrange passa sur les lèvres froides de r inconnu, et il tendit la main au jeune homme, 5 tandis que ses deux compagnons disparurent comme une vision.
Muet de terreur, le jeune homme prit la main de son guide et ils partirent.
Oh 1 ce fut une course rapide que celle-là, les arbres 10 fuyaient derrière eux, et le bruit de leurs pas résonnait sans interruption; cependant, au bout d'une heure, ils étaient encore dans la forêt.
— Oh ! que je suis fatigué ! murmura le jeune homme en s* arrêtant au milieu d'un carrefour formé par lais jonction de plusieurs chemins.
— La route est longue encore, et nos jambes sont trop faibles pour nous conduire au bout : mais, tout à r heure, il va passer ici un voyageur à cheval. Prends cette épée ; dès qu'il sera près de toi, tu la lui plongeras 20 dans le cœur et tu t'empareras de son cheval, sur lequel nous monterons.
— Horreur ! mais qui es-tu donc, toi qui me conseilles ainsi ?
— Je suis le Crime ! répondit l'inconnu. 25
— Va-t'en ! va-t'en ! dit le jeune homme en tombant la face contre terre.
Un rire infernal se fit [entendre, et le jeune homme resta seul.
Il se releva: les deux autres compagnons étaient 30 devant lui.
— Que fais-tu là ? lui demandèrent -ils.
— J'agonise, répondit le jeune homme: ayez pitié de moi !
— Que veux-tu ? reprirent les premiers.