v. si. 18. v. croire. 27. v. Nicolas
ANDRÉ THEURIET
voilà bien vingt ans que je n’ai entendu prononcer le nom de ce gâteau d’œufs, de lait et de farine, et plus longtemps encore que je n’y ai goûté . . .
Ses traits s’étaient animés et la jeune fille, qui l’observait à la 5 dérobée, crut voir passer une lueur gourmande dans ses yeux bruns.
Tandis qu’il souriait, pensif, au souvenir de ce mets du pays, la grand’mère et Claudette s’étaient retirées un peu à l’écart et paraissaient discuter avec vivacité une grave question.
10 — Non, grand’mère, chuchotait la jeune fille, ce serait
indiscret.
— Pourquoi donc? murmura la veuve. Je suis sûre que cela lui ferait plaisir.
Et comme il les regardait, intrigué, la grand’mère revint vers 15 lui:
— Monsieur, commença-t-elle, vous avez déjà été bien bon pour nous, et si ce n’était pas abuser j’aurais encore une faveur à vous demander ... Il est tard et vous avez un bon bout de chemin à faire pour aller retrouver votre dîner . . . Vous nous 20 rendriez bien heureuses si vous vouliez goûter de notre tôt-fait . . . N’est-ce pas, Claudette?
— Oui, grand’mère; seulement monsieur dînera mal, et d’ailleurs il est sans doute attendu chez lui.
— Non, personne ne m’attend, répondit Boinville en songeant 25 au restaurant où d’habitude il dînait solitairement et maussadement, je suis libre; mais . . .
Il hésitait encore, tout en regardant les yeux rieurs et printaniers de Claudette; puis, tout à coup, il s’écria avec une rondeur dont il n’était pas coutumier:
30 — Eh bien ! j’accepte sans façon et avec plaisir !
— A la bonne heure ! fit la vieille dame, toute ragaillardie . . . Claudette, qu’est-ce que je te disais ?... Mets vivement le couvert, puis tu iras chercher du vin, tandis que je retournerai à mon tôt-fait . . .
35 Claudette, vive comme un lézard, avait ouvert la grande armoire. Elle en tira une nappe à liteaux rouges, puis des
LA SAINT-NICOLAS
serviettes. En un clin d’œil la table fut dressée. La jeune fille alluma un bougeoir et descendit, tandis que la veuve, assise avec des châtaignes dans son giron, les fendait lentement et les étalait sur le marbre du poêle.
— N’est-ce pas que la petite est preste et gaie ? disait-elle au sous-directeur . . . C’est ma consolation . . . Elle réjouit ma vieillesse comme une fauvette qui chante sur un vieux toit ... — Et elle reprenait en secouant ses châtaignes : — Ce sera un maigre souper, mais un souper offert de bon cœur, et puis ça vous rappellera le pays, nomme f (n’est-ce pas ?)
Claudette était remontée, rouge et un peu essoufflée; la bonne dame apporta la potée fumante et embaumée, et on se mit à table.
Entre cette brave octogénaire tout heureuse et cette jeune fille si rieuse et si naturelle, devant cette nappe qui fleurait l’iris, dans ce milieu quasi campagnard qui lui reparlait des choses du passé, Hubert Boinville fit honneur à la potée. Il se dégelait peu à peu et causait familièrement, s’amusant aux saillies de Claudette et riant d’un bon rire enfantin aux mots patois dont la grand’mère émaillait ses phrases. De temps en temps, la veuve se levait et allait à la cuisine surveiller son entremets. Enfin elle reparut, triomphante, tenant la cocotte de fonte, d’où s’élevait le tôt-fait avec des boursouflures brunes et dorées et une appétissante odeur de fleur d’oranger. Après, vinrent les châtaignes grillées au four et encore toutes craquantes dans leur écorce fendillée et rissolée. La vieille dame tira du fond de l’armoire une bouteille de fignolette, cette liqueur du pays fabriquée avec de l’eau-de-vie et du vin doux; puis, tandis que Claudette desservait, elle prit machinalement son tricot et s’assit près du poêle, tout en jasant; mais, sous l’influence d’une chaleur douce, jointe à l’action de la fignolette, elle ne tarda pas à s’assoupir. Claudette avait posé la lampe au milieu de la table; Hubert et la jeune fille se trouvaient ainsi presque en tête-à-tête, et Claudette, naturellement gaie et enjouée, défrayait quasiment à elle seule la conversation.