y. faire
ÉMILE ZOLA
tinuait à s’élever sur un ton de refus violent. Enfin, l’officier sortit, en fermant brutalement la porte et en disant :
— C’est bien, réfléchissez ... Je vous donne jusqu’à demain matin.
5 Et, d’un geste, il fit rompre les rangs aux douze hommes. Françoise restait hébétée. Le père Merlier, qui avait continué de fumer sa pipe, en regardant le peloton d’un air simplement curieux, vint la prendre par le bras, avec une douceur paternelle. Il l’emmena dans sa chambre.
10 — Tiens-toi tranquille, lui dit-il, tâche de dormir . . . Demain,
il fera jour, et nous verrons.
En se retirant, il l’enferma par prudence. Il avait pour principe que les femmes ne sont bonnes à rien, et qu’elles gâtent tout, lorsqu’elles s’occupent d’une affaire sérieuse. Cependant, 15 Françoise ne se coucha pas. Elle demeura longtemps assise sur son lit, écoutant les rumeurs de la maison. Les soldats allemands, campés dans la cour, chantaient et riaient; ils durent manger et boire jusqu’à onze heures, car le tapage ne cessa pas un instant. Dans le moulin même, des pas lourds 20 résonnaient de temps à autre, sans doute des sentinelles qu’on relevait. Mais, ce qui l’intéressait surtout, c’étaient les bruits qu’elle pouvait saisir dans la pièce qui se trouvait sous sa chambre. Plusieurs fois elle se coucha par terre, elle appliqua son oreille contre le plancher. Cette pièce était justement celle où 25 l’on avait enfermé Dominique. Il devait marcher du mur à la fenêtre, car elle entendit longtemps la cadence régulière de sa promenade; puis, il se fit un grand silence, il s’était sans doute assis. D’ailleurs, les rumeurs cessaient, tout s’endormait. Quand la maison lui parut s’assoupir, elle ouvrit sa fenêtre 30 le plus doucement possible, elle s’accouda.
Au dehors, la nuit avait une sérénité tiède. Le mince croissant de la lune, qui se couchait derrière les bois de Sauvai, éclairait la campagne d’une lueur de veilleuse. L’ombre allongée des grands arbres barrait de noir les prairies, tandis que l’herbe, 35 aux endroits découverts, prenait une douceur de velours verdâtre. Mais Françoise ne s’arrêtait guère au charme mys-
L’ATTAQUE DU MOULIN
térieux de la nuit. Elle étudiait la campagne, cherchant les sentinelles que les Allemands avaient dû poster de côté. Elle voyait parfaitement leurs ombres s’échelonner le long de la Morelle. Une seule se trouvait devant le moulin, de l’autre côté de la rivière, près d’un saule dont les branches trempaient dans l’eau. Françoise la distinguait parfaitement. C’était un grand garçon qui se tenait immobile, la face tournée vers le ciel, de l’air rêveur d’un berger.
Alors, quand elle eut ainsi inspecté les lieux avec soin, elle revint s’asseoir sur son ht. Elle y resta une heure, profondément absorbée. Puis elle écouta de nouveau : la maison n’avait plus un souffle. Elle retourna à la fenêtre, jeta un coup d’œil; mais sans doute une des cornes de la lune qui apparaissait encore derrière les arbres, lui parut gênante, car elle se remit à attendre. Enfin, l’heure lui sembla venue. La nuit était toute noire, elle n’apercevait plus la sentinelle en face, la campagne s’étalait comme une mare d’encre. Elle tendit l’oreille un instant et se décida. Il y avait là, passant près de la fenêtre, une échelle de fer, des barres scellées dans le mur, qui montait de la roue au grenier, et qui servait autrefois aux meuniers pour visiter certains rouages; puis, le mécanisme avait été modifié, depuis longtemps l’échelle disparaissait sous les lierres épais qui couvraient ce côté du moulin.
Françoise, bravement, enjamba la balustrade de sa fenêtre, saisit une des barres de fer et se trouva dans le vide. Elle commença à descendre. Ses jupons l’embarrassaient beaucoup. Brusquement, une pierre se détacha de la muraille et tomba dans la Morelle avec un rejaillissement sonore. Elle s’était arrêtée, glacée d’un frisson. Mais elle comprit que la chute d’eau, de son ronflement continu, couvrait à distance tous les bruits qu’elle pouvait faire, et elle descendit alors plus hardiment, tâtant le lierre du pied, s’assurant des échelons. Lorsqu’elle fut à la hauteur de la chambre qui servait de prison à Dominique, elle s’arrêta. Une difficulté imprévue faillit lui faire perdre tout son courage: la fenêtre de la pièce du bas