‹ French short stories;Chapitre 58 sur 70 · Une sentinelle · texte numérisé non relu

Une sentinelle

ÉMILE ZOLA

n’était pas régulièrement percée au-dessous de la fenêtre de sa chambre, elle s’écartait de l’échelle, et lorsque Françoise allongea la main, elle ne rencontra que la muraille. Lui faudrait-il donc remonter, sans pousser son projet jusqu’au bout?

5 Ses bras se lassaient, le murmure de la Morelle, au-dessous d’elle, commençait à lui donner des vertiges. Alors, elle arracha du mur de petits fragments de plâtre et les lança dans la fenêtre de Dominique. Il n’entendait pas, peut-être dormait-il. Elle émietta encore la muraille, elle s’écorchait les doigts. Et elle 10 était à bout de force, elle se sentait tomber à la renverse, lorsque Dominique ouvrit enfin doucement.

— C’est moi, murmura-t-elle. Prends-moi vite, je tombe.

C’était la première fois qu’elle le tutoyait. Il la saisit, en se penchant, et l’apporta dans la chambre. Là, elle eut une crise de 15 larmes, étouffant ses sanglots pour qu’on ne l’entendît pas. Puis, par un effort suprême, elle se calma.

— Vous êtes gardé? demanda-t-elle à voix basse.

Dominique, encore stupéfait de la voir ainsi, fit un simple signe, en montrant sa porte. De l’autre côté, on entendait un 20 ronflement; la sentinelle, cédant au sommeil, avait dû se coucher par terre, contre la porte, en se disant que, de cette façon, le prisonnier ne pouvait bouger.

— Il faut fuir, reprit-elle vivement. Je suis venue pour vous supplier de fuir et pour vous dire adieu.

25 Mais lui ne paraissait pas l’entendre. Il répétait :

— Comment, c’est vous, c’est vous ... Oh ! que vous m’avez fait peur ! Vous pouviez vous tuer.

Il lui prit les mains, il les baisa.

— Que je vous aime, Françoise !... Vous êtes aussi coura- 30 geuse que bonne. Je n’avais qu’une crainte, c’était de mourir sans vous avoir revue . . . Mais vous êtes là, et maintenant ils peuvent me fusiller. Quand j’aurai passé un quart d’heure avec vous, je serai prêt.

Peu à peu, il l’avait attirée à lui, et elle appuyait sa tête sur 35 son épaule. Le danger les rapprochait. Ils oubliaient tout dans cette étreinte.

L’ATTAQUE DU MOULIN

— Ah ! Françoise, reprit Dominique d’une voix caressante, c’est aujourd’hui la Saint-Louis, le jour si longtemps attendu de notre mariage. Rien n’a pu nous séparer, puisque nous voilà tous les deux seuls, fidèles au rendez-vous . . . N’est-ce pas ? c’est à cette heure le matin des noces.

— Oui, oui, répéta-t-elle, le matin des noces.

Us échangèrent un baiser en frissonnant. Mais, tout d’un coup, elle se dégagea, la terrible réalité se dressait devant elle.

— Il faut fuir, il faut fuir, bégaya-t-elle. Ne perdons pas une minute.

Et comme il tendait les bras dans l’ombre pour la reprendre, elle le tutoya de nouveau:

— Oh ! je t’en prie, écoute-moi ... Si tu meurs, je mourrai. Dans une heure, il fera jour. Je veux que tu partes tout de suite.

Alors, rapidement, elle expliqua son plan. L’échelle de fer descendait jusqu’à la roue; là, il pourrait s’aider des palettes et entrer dans la barque qui se trouvait dans un enfoncement. Il lui serait facile ensuite de gagner l’autre bord de la rivière et de s’échapper.

— Mais il doit y avoir des sentinelles? dit-il.

— Une seule, en face, au pied du premier saule.

— Et si elle m’aperçoit, si elle veut crier?

Françoise frissonna. Elle lui mit dans la main un couteau qu’elle avait descendu. Il y eut un silence.

— Et votre père, et vous? reprit Dominique. Mais non, je ne puis fuir . . . Quand je ne serai plus là, ces soldats vous massacreront peut-être . . . Vous ne les connaissez pas. Ils m’ont proposé de me faire grâce, si je consentais à les guider dans la forêt de Sauvai. Lorsqu’ils ne me trouveront plus, ils sont capables de tout.

La jeune fille ne s’arrêta pas à discuter. Elle répondait simplement à toutes les raisons qu’il donnait:

— Par amour pour moi, fuyez ... Si vous m’aimez, Dominique, ne restez pas ici une minute de plus.

Puis, elle promit de remonter dans sa chambre. On ne saurait

ÉMILE ZOLA

pas qu’elle l’avait aidé. Elle finit par le prendre dans ses bras, par l’embrasser, pour le convaincre, avec un élan de passion extraordinaire. Lui était vaincu. Il ne posa plus qu’une question.

5 — Jurez-moi que votre père connaît votre démarche et qu’il

me conseille la fuite ?

— C’est mon père qui m’a envoyée, répondit hardiment Françoise.

Elle mentait. Dans ce moment, elle n’avait qu’un besoin 10 immense, le savoir en sûreté, échapper à cette abominable pensée que le soleil allait être le signal de sa mort. Quand il serait loin, tous les malheurs pouvaient fondre sur elle; cela lui paraîtrait doux, du moment où il vivrait. L’égoïsme de sa tendresse le voulait vivant, avant toutes choses.

15 — C’est bien, dit Dominique, je ferai comme il vous plaira.

Alors, ils ne parlèrent plus. Dominique alla rouvrir la fenêtre. Mais, brusquement, un bruit les glaça. La porte fut ébranlée, et ils crurent qu’on l’ouvrait. Évidemment, une ronde avait entendu leurs voix. Et tous deux debout, serrés 20 l’un contre l’autre, attendaient dans une angoisse indicible. La porte fut de nouveau secouée; mais elle ne s’ouvrit pas. Ils eurent chacun un soupir étouffé; ils venaient de comprendre, ce devait être le soldat couché en travers du seuil, qui s’était retourné. En effet, le silence se fit, les ronflements recom- 25 mencèrent.

Dominique voulut absolument que Françoise remontât d’abord chez elle. Il la prit dans ses bras, il lui dit un muet adieu. Puis, il l’aida à saisir l’échelle et se cramponna à son tour. Mais il refusa de descendre un seul échelon avant de la 30 savoir dans sa chambre. Quand Françoise fut rentrée, elle laissa tomber d’une voix légère comme un souffle:

— Au revoir, je t’aime !

Elle resta accoudée, elle tâcha de suivre Dominique. La nuit était toujours très noire. Elle chercha la sentinelle et ne 35 l’aperçut pas; seul, le saule faisait une tache pâle, au milieu des

Page 1