‹ French short stories;Chapitre 59 sur 70 · v. moment. 26. v. vouloir · texte numérisé non relu

v. moment. 26. v. vouloir

L’ATTAQUE DU MOULIN

ténèbres. Pendant un instant, elle entendit le frôlement du corps de Dominique le long du lierre. Ensuite la roue craqua, et il y eut un léger clapotement qui lui annonça que le jeune homme venait de trouver la barque. Une minute plus tard, en effet, elle distingua la silhouette sombre de la barque sur la nappe grise de la Morelle. * * *

IY

Dès le petit jour, des éclats de voix ébranlèrent le moulin. Le père Merlier était venu ouvrir la porte de Françoise. Elle descendit dans la cour, pâle et très calme. Mais là, elle ne put réprimer un frisson, en face du cadavre d’un soldat prussien, qui était allongé près du puits, sur un manteau étalé.

Autour du corps, des soldats gesticulaient, criaient sur un ton de fureur. Plusieurs d’entre eux montraient les poings au village. Cependant, l’officier venait de faire appeler le père Merlier, comme maire de la commune.

— Voici, lui dit-il d’une voix étranglée par la colère, un de nos hommes que l’on a trouvé assassiné sur le bord de la rivière ... Il nous faut un exemple éclatant, et je compte que vous allez nous aider à découvrir le meurtrier.

— Tout ce que vous voudrez, répondit le meunier avec son flegme. Seulement, ce ne sera pas commode. * * *

Cependant, l’officier parlait de frapper Rocreuse de mesures terribles, lorsque des soldats accoururent. On venait de s’apercevoir seulement de l’évasion de Dominique. Cela causa une agitation extrême. L’officier se rendit sur les lieux, regarda par la fenêtre laissée ouverte, comprit tout, et revint exaspéré.

Le père Merlier parut très contrarié de la fuite de Dominique.

— L’imbécile ! murmura-t-il, il gâte tout.

Françoise, qui l’entendit, fut prise d’angoisse. Son père, d’ailleurs, ne soupçonnait pas sa complicité. Il hocha la tête, en lui disant à demi-voix:

ÉMILE ZOLA

— A présent, nous voilà propres !

— C’est ce gredin ! c’est ce gredin ! criait l’officier. Il aura gagné les bois . . . Mais il faut qu’on nous le retrouve, ou le village payera pour lui.

5 Et, s’adressant au meunier:

— Voyons, vous devez savoir où il se cache ?

Le père Merlier eut son rire silencieux, en montrant la large étendue des coteaux boisés.

— Comment voulez- vous trouver un homme là-dedans ? dit-il. 10 — Oh ! il doit y avoir des trous que vous connaissez. Je vais

vous donner dix hommes. Vous les guiderez.

— Je veux bien. Seulement, il nous faudra huit jours pour battre tous les bois des environs.

La tranquillité du vieillard enrageait l’officier. Il comprenait 15 en effet le ridicule de cette battue. Ce fut alors qu’il aperçut sur le banc Françoise pâle et tremblante. L’attitude anxieuse de la jeune fille le frappa. Il se tut un instant, examinant tour à tour le meunier et Françoise.

— Est-ce que cet homme, finit-il par demander brutalement 20 au vieillard, n’est pas l’amant de votre fille ?

Le père Merlier devint livide, et l’on put croire qu’il allait se jeter sur l’officier pour l’étrangler. Il se raidit, il ne répondit pas. Françoise avait mis son visage entre ses mains.

— Oui, c’est cela, continua le Prussien, vous ou votre fille 25 l’avez aidé à fuir. Vous êtes son complice . . . Une dernière fois, voulez- vous nous le livrer?

Le meunier ne répondit pas. Il s’était détourné, regardant au loin d’un air indifférent, comme si l’officier ne s’adressait pas à lui. Cela mit le comble à la colère de ce dernier.

30 — Eh bien ! déclara-t-il, vous allez être fusillé à sa place.

Et il commanda une fois encore le peloton d'exécution. Le père Merlier garda son flegme. Il eut à peine un léger haussement d’épaules, tout ce drame lui semblait d’un goût médiocre. Sans doute il ne croyait pas qu’on fusillât un homme 35 si aisément. Puis, quand le peloton fut là, il dit avec gravité:

L’ATTAQUE DU MOULIN 209

— Alors, c’est sérieux? ... Je veux bien. S’il vous en faut un absolument, moi autant qu’un autre.

Mais Françoise s’était levée, affolée, bégayant:

— Grâce, monsieur, ne faites pas du mal à mon père. Tuezmoi à sa place . . . C’est moi qui ai aidé Dominique à fuir. Moi seule suis coupable.

— Tais-toi, fillette, s’écria le père Merlier. Pourquoi menstu .. . Elle a passé la nuit enfermée dans sa chambre, monsieur. Elle ment, je vous assure.

— Non, je ne mens pas, reprit ardemment la jeune fille. Je suis descendue par la fenêtre, j’ai poussé Dominique à s’enfuir . . . C’est la vérité, la seule vérité . . .

Le vieillard était devenu très pâle. Il voyait bien dans ses yeux qu’elle ne mentait pas, et cette histoire l’épouvantait. Ah ! ces enfants, avec leurs cœurs, comme ils gâtaient tout ! Alors, il se fâcha.

— Elle est folle, ne l’écoutez pas. Elle vous raconte des histoires stupides . . . Allons, finissons-en.

Elle voulut protester encore. Elle s’agenouilla, elle joignit les mains. L’officier, tranquillement, assistait à cette lutte douloureuse.

— Mon Dieu ! finit-il par dire, je prends votre père, parce que je ne tiens plus l’autre . . . Tâchez de retrouver l’autre, et votre père sera libre.

Un moment, elle le regarda, les yeux agrandis par l’atrocité de cette proposition.

— C’est horrible, murmura-t-elle. Où voulez-vous que je retrouve Dominique, à cette heure? Il est parti, je ne sais plus.

— Enfin, choisissez. Lui ou votre père.

— Oh ! mon Dieu ! est-ce que je puis choisir? Mais je saurais où est Dominique, que je ne pourrais pas choisir !... C’est mon cœur que vous coupez . . . J’aimerais mieux mourir tout de suite. Oui, ce serait plus tôt fait. Tuez-moi, je vous en prie, tuez-moi . . .

31. je saurais . . . , que je ne pourrais pas . . . = même si je savais . . . , je, etc.

210 ÉMILE ZOLA

Cette scène de désespoir et de larmes finissait par impatienter l’officier. Il s’écria:

— En voilà assez ! Je veux être bon, je consens à vous donner deux heures ... Si, dans deux heures, votre amoureux n’est pas 5 là, votre père payera pour lui.

Et il fit conduire le père Merlier dans la chambre qui avait servi de prison à Dominique. Le vieux demanda du tabac et se mit à fumer. Sur son visage impassible on ne lisait aucune émotion. Seulement, quand il fut seul, tout en fumant, il 10 pleura deux grosses larmes qui coulèrent lentement sur ses joues. Sa pauvre et chère enfant, comme elle souffrait !

Françoise était restée au milieu de la cour. Des soldats prussiens passaient en riant. Certains lui jetaient des mots, des plaisanteries qu’elle ne comprenait pas. Elle regardait la porte 15 par laquelle son père venait de disparaître. Et, d’un geste lent, elle portait la main à son front, comme pour l’empêcher d’éclater.

L’officier tourna sur ses talons, en répétant :

— Vous avez deux heures. Tâchez de les utiliser.

Elle avait deux heures. Cette phrase bourdonnait dans sa 20 tête. Alors, machinalement, elle sortit de la cour, elle marcha devant elle. Où aller ? que faire ? Elle n’essayait même pas de prendre un parti, parce qu’elle sentait bien l’inutilité de ses efforts. Pourtant, elle aurait voulu voir Dominique. Ils se seraient entendus tous les deux, ils auraient peut-être trouvé 25 un expédient. Et, au milieu de la confusion de ses pensées, elle descendit au bord de la Morelle, qu’elle traversa en dessous de l’écluse, à un endroit où il y avait de grosses pierres. Ses pieds la conduisirent sous le premier saule, au coin de la prairie. Comme elle se baissait, elle aperçut une mare de sang qui la 30 fit pâlir. C’était bien là. Et elle suivit les traces de Dominique dans l’herbe foulée; il avait dû courir, on voyait une ligne de grands pas coupant la prairie de biais. Puis, au delà, elle perdit ces traces. Mais, dans un pré voisin, elle crut les retrouver. Cela la conduisit à la lisière de la forêt, où toute indication 35 s’effaçait.

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