Le Duel
Ne verrons-nous jamais délivrer la patrie D'un monstre que jadis vomit la barbarie ? Ne le verrons-nous point à ses pieds abattu 7 L'audace est donc sans frein, et la loi sans vertu. Si chaque citoyen, pour venger son injure, Rentre, quand il lui plaît, dans l'état de nature ; Et je dois donc livrer ma vie à l'insensé Q,ui veut risquer la sienne à titre d'offensé ?
Si dans le sang l'offense était toujours lavée, Bientôt la terre entière en serait abreuvée. Que sert d'avoir quitté les antres et les bois, De s'être réunis sous de communes lois, De vivre rassemblés dans l'enceinte des villes, Dès que ces mêmes lois deviennent inutiles ? On dit que la fureur des combats singuliers De tous les citoyens fait autant de guerriers ; Qu'elle entretient, au moins dans l'ordre militaire, Ce mépris de la mort, aux guerriers nécessaire, duel délire ! en valeur les Francs et les Germains Ont-ils donc surpassé les Grecs et les Romains ? Chaque jour le Pirée et les rives du Tibre Étaient couverts des flots d'un peuple fier et libre, Sans qu'Athènes ou Rome ait vu ses habitants, Seul à seul, sous ses murs, chaque nuit combattants. Rome n'égala point au brave capitaine Le vil gladiateur triomphant sur l'arène. Et le Français, barbare, au mépris de sa foi, Du Ciel, de la raison, de l'ordre, de la lov-. Du véritable honneur, restera tributaire D'un honneur fantastique, idole sanguinaire \ Tyran, fléau sacré, plus terrible cent fois, Que l'affreux Teutatès, adoré des Gaulois !
Ah ! c'est pour le braver qu'il faut un vrai courage,
Non pour suivre à l'aveugle une imbécile rage. Le courage à mes yeux n'est que férocité, S'il ne tend pas au bien de la société. Où régne la justice, il devient inutile. S'il vient, audacieux, en cruauté fertile, Ensanglanter la paix et violer les lois, Brisons leur joug, ou bien qu'il en sente le poids. Aux barbares laissons ces coutumes fatales, Héritage odieux des Goths et des Yandales. De lâcheté Turenne était-il accusé 7 Cependant un cartel fut par lui refusé. Détestons, proscrivons ces hommes dont l'épée, Coupant tous les liens, à nos yeux est trempée Du sang de leurs pareils, du sang de leurs amis, Peut-être pour un mot, ou pour une Laïs.
Si quelqu'un ne craint pas de vous faire une injure, Pour vous-même écoutez le cri de la nature ; Épargnez votre sang en épargnant le sien ; Et songez que comme homme et comme citoyen,
Vous n'êtes point à vous
Desmahis.