‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 139 sur 174 · La Mort de J. B. Rousseau · texte numérisé non relu

La Mort de J. B. Rousseau

Quand le premier chantre du monde.

Expira sur les bords glacés Où l'Hèbre effrayé dans son onde Reçut ses membres dispersés, Le Thrace, errant sur les montagnes, Remplit les bois et les campagnes Du cri perçant de ses douleurs ; Les champs de l'air en retentirent, Et dans les antres qui gémirent Le lion répandit des pleurs.

La France a perdu son Orphée ....

Muses, dans ce moment de deuil, Élevez le pompeux trophée Que vous demande son cercueil.

Laissez, par de nouveaux prodiges, D'éclatants et dignes vestiges D'un jour marqué par vos regrets.

Ainsi le tombeau de Virgile Est couvert du laurier fertile Qui par vos soins ne meurt jamais.

D'une brillante et triste vie Rousseau quitte aujourd'hui les fers ; Et, loin du ciel de sa patrie, La mort termine ses revers.

D'où ses maux prirent-ils leur source 1 Quelles épines dans sa course Étouffaient les rieurs sous ses pas !

Quels ennuis, quelle vie errante !

Et quelle foule renaissante D'adversaires et de combats !

Jusques à quand, mortels farouches, Vivrons-nous de haine et d'aigreur ?

Prêterons-nous toujours nos bouches Au langage de la fureur !

Implacable dans ma colère, Je m'applaudis de la misère De mon ennemi terrassé ; Il se relève, je succombe, Et moi-même à ses pieds je tombe, Frappé du trait que j'ai lancé.

Du sein des ombres éternelles, S'élevant au trône des Dieux, L'envie offusque de ses ailes Tout éclat qui frappe ses yeux.

Quel ministre, quel capitaine, Quel Monarque vaincra sa haine, Et les injustices du sort ?

Le temps à peine les consomme ;

Et, quoi que fasse le grand homme, Il n'est grand homme qu'à sa mort.

Le Nil a vu, sur ses rivages, Des noirs habitants des déserts Insulter, par leurs cris sauvages, L'astre éclatant de l'univers.

Cris impuissants, fureurs bizarres !

Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le Dieu, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

Lefra.no de Pompignan.

Modèle d'Exercice.

Il faut excepter de ces productions avortées une pièce qui mérite une mention particulière, et qui, en se réunissant aux meilleures des Poésies sacrées de l'auteur, lui compose un assez grand nombre de beaux morceaux pour lui assurer la place du second de nos lyriques. Il reste encore loin du premier, je l'avoue, et il s'en faut qu'il égale généralement la richesse, l'harmonie, l'élégance soutenue de Rousseau ; mais n'est-ce rien d'être le premier après lui, dans un genre difficile, où nous avons vu tant d'essais infructueux et tant d'aspirants oubliés ? Cette ode, où il semble que le sujet ait porté l'auteur, a pour titre : La Mort de Rousseau. Il y a quelques strophes un peu faibles, mais les bonnes sont plus nombreuses, et deux sont de la plus grande beauté ; et, ce qui n'est pas malheureux dans une ode, la première est une de ces deux-là.

Quand le premier chantre du inonde, etc.

Ce début est beau comme l'antique, beau comme Horace et Pindare. Rien n'est plus heureux que de commencer ici par la mort d'Orphée, et ce tableau était le seul où le lion répandant des 'pleurs, qui est d'un si grand effet, pût se trouver naturellement placé ; et quelle marche, et quel nombre dans toute la strophe ! L'autre est encore au-dessus ; elle est même depuis long-temps fameuse parmi les amateurs : c'est le plus magnifique emblème du Génie éclairant les hommes, tandis qu'il en est persécuté.

Le Nil a vu sur ses rivages, etc.

Je ne connais point de plus grande idée rendue par une plus grande image ; ni de vers d'une harmonie plus imposante : il n'y a pas dans Rousseau même une strophe que je préférasse à celle-là. En voici d'autres qui ne la déparent point.

276 LE LECTEUR ET i/oRATEUR FRANÇAIS.

La France a perdu son Orphée, etc.

Tous ces mouvements sont lyriques, tous ces vers sont nombreux, et cette fin est digne du commencement. En un mot cette ode, et celle de Racine le fils, sur V Harmonie, sont sans contredit (et je comprends, pour cette fois, les vivants avec les morts sans exception) les deux plus belles qu'on ait faites depuis Rousseau.

La Harpe. Cours de Littérature.

27. — L'Auteur dramatique durant la première représentation DE SA PIÈCE.

Je ne me connais plus, aux transports qui m'agitent ; En tous lieux, sans dessein, mes pas se précipitent. Le noir pressentiment, le repentir, l'effroi, Les présages fâcheux, volent autour de moi. Je ne suis plus le même enfin depuis deux heures. Ma pièce auparavant me semblait des meilleures : Maintenant je n'y vois que d'horribles défauts, Du faible, du clinquant, de l'obscur et du faux. De là, plus d'une image annonçant l'infamie ! La critique éveillée, une loge endormie, Le reste, de fatigue et d'ennui harassé ; Le souffleur étourdi, l'acteur embarrassé, Le théâtre distrait, le parterre en balance, Tantôt bruyant, tantôt dans un profond silence ; Mille autres visions, qui toutes dans mon cœur Font naître également le trouble et la terreur.

(Regardant à sa montre.) Voici l'heure fatale où l'arrêt se prononce ! Je sèche ; je me meurs. Quel métier ! J'y renonce. Quelque flatteur que soit l'honneur que je poursuis, Est-ce un équivalent à l'angoisse où je suis ? Il n'est force, courage, ardeur, qui n'y succombe. Car enfin, c'en est fait ; je péris, si je tombe.

Où me cacher, où fuir, et par où désarmer L'honnête oncle qui vient pour me faire enfermer? Quelle égide opposer aux traits de la satire ? Comment paraître aux yeux de celle à qui j'aspire ? De quel front, à quel titre, oserais-je m'offrir, Moi, misérable auteur, qu'on viendrait de flétrir ?

(Après quelques 'moments de silence et d'agitation.) Mais mon incertitude est mon plus grand supplice.

Je supporterai tout, pourvu qu'elle finisse.

Chaque instant qui s'écoule, empoisonnant son cours,

Abrège, au moins d'un an, le nombre de mes jours.

Piron. La Métromanie.

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