‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 141 sur 174 · Fureur d'Hermione · texte numérisé non relu

Fureur d'Hermione

Je ne t'ai point aimé, cruel ! Q,u'ai-je donc fait 7 J'ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos Princes ; Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces ; J'y suis encor, malgré tes infidélités.

Et malgré tous mes Grecs, honteux de mes bontés : Je leur ai commandé de cacher mon injure ; J'attendais en secret le retour d'un parjure ; J'ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu, Tu me rapporterais un cœur qui m'était dû. Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle ? Et même en ce moment où ta bouche cruelle Vient si tranquillement m'annoncer le trépas, Ingrat ! je doute encor si je ne t'aime pas. Mais, Seigneur, s'il le faut, si le Ciel en colère Réserve à d'autres yeux la gloire de vous plaire, Achevez votre hymen, j'y consens ; mais du moins Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins. Pour la dernière fois je vous parle peut-être. Différez-le d'un jour ; demain vous serez maître. Tous ne répondez point 1 Perfide, je le vois, Tu comptes les moments que tu perds avec moi ; Ton cœur impatient de revoir ta Troyenne, Ne souffre qu'à regret qu'une autre t'entretienne. Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux ; Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux ; Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée, Va profaner des Dieux la majesté sacrée ; Ces Dieux, ces justes Dieux n'auront pas oublié Q,ue les mêmes serments avec moi t'ont lié : Porte au pied des autels ce cœur qui m'abandonne ; Va, cours ; mais crains encor d'y trouver Hermione.

Eacine. Andromaque.

Pyrrhus avoue tous ses torts, et lui confirme la résolution où il est d'épouser Andromaque. Hermione dissimule d'abord ses ressentiments. Elle se croirait humiliée de paraître trop sensible à cette offense : c'est le dernier effort de l'orgueil qui combat contre l'amour

Elle affecte même de rabaisser ce même Héros que tont à l'heure elle élevait jusqu'aux nues. Ses exploits ne sont plus que des cruautés : elle lui reproche la mort du vieux Priam. Pyrrhus lui répond en homme absolument détaché, il s'applaudit de la voir si tranquille, et de se trouver beaucoup moins coupable qu'il ne le croyait. Il se plaît à croire que leur mariage n'était en effet qu'un arrangement de politique. Mais Hermione ne veut pas lui laisser cette excuse ; l'amour irrité ne se contient pas long-temps ; et quand Pyrrhus lui dit

Rien ne vous engageait à m'aimer, en effet,

elle éclate, et se montre tout entière.

Je ne t'ai* point aimé, etc.

Les reproches amènent bientôt l'attendrissement et la prière ; c'est la marche de la nature ; et comme le changement de ton est marqué !

Mais, Seigneur, etc. -

Il y a dans cette demande plusieurs sentiments à la fois dont une âme agitée ne se rend pas compte, et qui l'occupent tous sans qu'elle y pense. Elle s'est attendrie, et ne veut pas que Pyrrhus, en épousant Andromaque, s'expose à la vengeance des Grecs. Elle ne demande qu'un jour: ce jour éloigne au moins le plus grand des malheurs, et l'éloigner, c'est peut-être le prévenir. L'espérance n'abandonne jamais l'amour. Mais Pyrrhus paraît insensible à cette prière. Elle ne veut qu'un jour, et il le refuse : il ne reste que le désespoir.

Vous ne répondez point 1 . . . etc.

L'amour et la fureur réunis ensemble n'ont jamais eu un accent plus vrai, ni plus effrayant. Il serait infini de détailler tout ce qu'il y a dans ce morceau. L'analyse de cinq ou six rôles des pièces de Racine, faite dans cet esprit, serait une histoire complète de l'amour : jamais on ne l'a ni mieux connu ni mieux peint. Quelle vérité dans ce vers :

Tu comptes les moments que tu perds avec moi.

Comme cette observation est juste ! Rien n'échappe à la vue perçante d'une femme qui aime, même dans le trouble de la colère. Elle ne peut se cacher que ses reproches, dès qu'ils sont inutiles, ne font que la rendre importune, et que celui qui en est l'objet compare involontairement ces moments si tristes et si insupportables avec ceux qui l'attendent auprès d'une autre. Et cette expression, ta Troyenne ! qu'il y a de haine et de dénigrement dans ce mot ! Ce ne sont, si l'on veut, que des nuances ; mais c'est la réunion des circonstances, même légères, qui fonde l'illusion de l'ensemble: rien n'est petit dans la peinture des passions. Cette autre expression, tu lui parles du cœur, qu'elle est heureuse et neuve ! C'est encore la passion qui en trouve de pareilles. Sauve-toi de ces lieux.

pourrait ailleurs être familier : il est relevé par ce qu'il y a de cruel dans l'empressement de quitter Hermione. On ne finirait pas : je m'arrête ; et parmi tant de beautés, cherchez un mot de trop, un mot à reprendre ; il n'y en a point.

La Harpe. Cours de LiltCrature.

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