‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 142 sur 174 · Lusignan À sa Fille, pour la ramener à la Religion · texte numérisé non relu

Lusignan À sa Fille, pour la ramener à la Religion

de ses Pères.

Mon Dieu, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire. J'ai vu tomber ton temple, et périr ta mémoire ; Dans un cachot affreux abandonné vingt ans, Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants ; Et, lorsque ma famille est par toi réunie, Quand je trouve ma fille, elle est ton ennemie.

Je suis bien malheureux ! C'est ton père, c'est moi,

C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi.

Ma fille, tendre objet de mes dernières peines, Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines; C'est le sang de vingt Rois, tous chrétiens comme moi ; C'est le sang des héros, défenseurs de ma loi ; C'est le sang des martyrs. O fille encor trop chère ! Connais-tu ton destin ? Sais-tu quelle est ta mère ? Sais-tu bien qu'à l'instant que son flanc mit au jour Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour, Je la vis massacrer par la main forcenée, Par la main des brigands à qui tu t'es donnée ? Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux, T'ouvrent leurs bras sanglants tendus du haut des cieux.

Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes, Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes ; En ces lieux où mon bras le servit tant de fois, En ces lieux où son sang te parle par ma voix. Vois ces murs, vois ce temple, envahis par tes maîtres ; Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres. Tourne les yeux : sa tombe est près de ce palais ; C'est ici la montagne où, lavant nos forfaits, Il voulut expirer sous les coups de l'impie ; C'est là que de la tombe il rappela sa vie. Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu, Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu ;

Et tu n'y peux rester sans renier ton père,

Ton honneur qui te parle, et ton Dieu qui t'éclaire.

Je te vois dans mes bras et pleurer et gémir,

Sur ton front pâlissant Dieu met le repentir ;

Je vois la vérité dans ton cœur descendue,

Je retrouve ma fille après l'avoir perdue ;

Et je reprends ma gloire et ma félicité,

En dérobant mon sang à l'infidélité.

Voltaire. Zaïre.

Modèle d'Exercice.

C'est uniquement par la combinaison des effets et des résultats qu'il faut juger des reconnaissances dramatiques ; et sur ce principe je n'en connais point qu'on puisse égaler à celle du second acte de Zaïre. Les impressions de la nature sont ordinairement les seules qui caractérisent les reconnaissances ; mais ici combien il s'y joint d'accessoires plus intéressants les uns que les autres^ le lieu, le moment, le caractère et la situation des personnages ; l'âge de Lusignan, sa longue captivité, cette religion pour laquelle il a tant combattu et tant souffert ; ce palais qui est celui de ses aïeux, cette contrée, le berceau de la foi qu'il professe, et le théâtre de la mort d'un Dieu rédempteur, tout concourt à répandre sur cette reconnaissance un merveilleux sacré qui nous transporte, qui nous montre quelque chose au-dessus des événements humains, un dessein particulier de la Providence ; et c'est ce que l'auteur nous a fait si bien sentir par ce beau vers :

Parle, achève ; ô mon Dieu ! ce sont là de tes coups !

Et quelle exécution ! Vous avez observé, Messieurs, cette foule de mouvements pathétiques, tous ces mots échappés au désordre, à la nature agitée, entrecoupés par le saisissement de la crainte et l'incertitude de l'espérance ; tout ce trouble répandu entre tous les personnages, et qui s'accroît encore par celui qu'il fait entrevoir. À peine Lusignan a-t-il goûté un instant la joie de revoir ses enfants qu'il avait perdus, qu'il s'offre à son esprit une pensée effrayante, et capable seule d'empoisonner toute sa joie.

Toi qui seul as conduit sa fortune et la mienne,

Mon Dieu, qui me la rends, me la rends-tu chrétienne %

Zaïre rougit, baisse les yeux, pleure ; elle avoue la vérité fatale.

Sous les lois d'Orosmane, Punissez votre fille elle était musulmane.

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