Les Châteaux en Espagne
On peut bien quelquefois se flatter dans la vie : J'ai, par exemple, hier, mis à la loterie, Et mon billet enfin pourrait bien être bon. Je conviens que cela n'est pas certain : oh ! non ; Mais la chose est possible, et cela doit suffire. Puis, en me le donnant, on s'est mis à sourire, Et l'on m'a dit : " Prenez, car c'est là le meilleur."
Si je gagnais pourtant le gros lot, quel bonheur ! J'achèterai d'abord une ample seigneurie. ... . Non, plutôt une bonne et grasse métairie ; Oh ! oui, dans ce canton ; j'aime ce pays-ci ; Et Justine, d'ailleurs, me plaît beaucoup aussi. J'aurai donc à mon tour des gens à mon service. Dans le commandement je serai peu novice ; Mais je ne serai point dur, insolent, ni fier, Et me rappellerai ce que j'étais hier ; Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie. Moi ! gros fermier ! j'aurai ma basse-cour remplie De poules, de poussins que je verrai courir : De mes mains chaque jour je prétends les nourrir. C'est un coup d'œil charmant ! et puis cela rapporte, duel plaisir quand, le soir, assis devant ma porte, J'entendrai le retour de mes moutons bêlants, Que je verrai de loin revenir à pas lents, Mes chevaux vigoureux, et mes belles génisses ! Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices. Et mon petit Victor, sur son âne monté, Fermant la marche avec un air de dignité ! Je serai plus heureux que Monsieur sur un trône. Je serai riche, riche, et je ferai l'aumône. Tout bas, sur mon passage, on se dira : " Voilà Ce bon monsieur Victor." Cela me touchera. Je puis bien m'abuser ; mais ce n'est pas sans cause :
Mon projet est au moins fondé sur quelque chose ;
[Il cherche.) Sur un billet. Je veux revoir ce cher. . . . Eh ! mais. . . . Où donc est-il ? tantôt encore je l'avais. Depuis quand ce billet est-il donc invisible? Ah ! l'aurais-je perdu ? Serait-il bien possible ? Mon malheur est certain : me voilà confondu. Que vais-je devenir ? Hélas ! j'ai tout perdu.
Collin-d'Harleville.