Regrets d'Annibal
Que me font ces honneurs, ces vœux, ces sacrifices ? Ai-je donc en effet les Dieux assez propices Pour aller de présents surcharger leurs autels 7 Et que demanderai-je enfin aux immortels ? Que Pergame expirant croule encor dans la flamme ? Dieux, exterminons Rome ! et conservez Pergame : C'est Rome que je hais. Oui, quand de toutes parts, Du haut de l'Aventin prolongeant mes regards, J'aurai vu les Romains, après un long carnage, Ne fuir que pour trouver la mort ou l'esclavage ; D'un sacrifice alors donnant l'heureux signal, Rome en cendres, voilà l'offrande d'Annibal ! Insensé, que dis-tu ? Vœu tardif et frivole ! Il te fallait marcher de Canne au Capitole, Quand sur le Vergellus tu vis tes Africains Se faire un pont nouveau de cadavres romains, Écrasant tout, consuls, légions et cohortes : Tes mains de Rome alors pouvaient briser les portes ; Alors tu commandais d'invincibles guerriers. Je ne t'enverrai plus de superbes courriers, Carthage ! elle a péri, notre fortune antique : Mon frère n'ira plus sur ta place publique, Près d'un sénat jaloux, trois fois, à pleins boisseaux, Des chevaliers romains répandre les anneaux. Dieux ! . . . Mais un roi m'accueille, et son fils me révère Espérons tout. Et toi, Rome, qui, sur la terre Faisant de toutes parts peser ton joug fatal, Dans un coin de l'Asie oubliais Annibal, 27*
Tremble de me revoir. Puissé-je en Italie User, à t'asservir, les restes de ma vie ! Puisse enfin, de tes fils effroi toujours nouveau, Sur le roc tarpêien s'élever mon tombeau.
Firmin Didot. Annibal.