‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 162 sur 174 · Sylla abdique la DICTATURE · texte numérisé non relu

Sylla abdique la DICTATURE

Citoyens, chevaliers, pontifes, sénateurs,

Et vous, de la patrie illustres défenseurs,

Écoutez : je vous dois, je me dois à moi-même,

De rendre compte ici de mon pouvoir suprême,

Et d'exposer enfin à vos regards surpris

Les immenses travaux par moi seul entrepris.

J'ai subjugué le Pont, le Bosphore, l'Épire ;

Les eaux du Phalaris traversent votre empire ;

La Grèce tout entière est soumise à vos lois,

Et des bords libyens j'ai chassé tous les rois.

La chute de Carthage avait ébranlé Rome :

J'ai réparé les maux qu'avait faits un grand homme.

Jugurtha fut vaincu, Mithridate est soumis,

Ma fortune a plus fait qu'elle n'avait promis.

C'était trop peu pour moi des lauriers de la guerre,

Je voulais une gloire et plus rare et plus chère ;

Rome, en proie aux fureurs des partis triomphants,

Mourante sous les coups de ses propres enfants,

Invoquait à la fois mon bras et mon génie ;

Je me fis dictateur ; je sauvai la patrie.

À l'antique sénat je rendis le pouvoir ;

Le peuple mutiné rentra dans le devoir ;

Jamais on ne me vit esclave du vulgaire,

Rechercher et trahir cet amour populaire

Où Marius voyait le but de ses travaux.

J'ai peu flatté ce peuple, et j'ai guéri ses maux :

Je m'armai contre lui de rigueurs légitimes :

Au salut de l'État j'immolai des victimes.

Qu'on nomme violence, ou même cruauté,

Ce que j'ai fait pour Rome et pour la liberté ;

Un reproche pareil ne saurait me confondre :

Oui, de l'humanité si j'étouffai la voix.

Ce fut pour vous contraindre à fléchir sous les lois.

J'ignore quel surnom l'histoire me destine :

L'avenir jugera ce que Rome examine.

Du poids de ma grandeur plus accablé que vous,

Je viens briser le joug qui nous fatiguait tous.

J;ai vaincu, j'ai régné ; maintenant je veux vivre !

Je rejette la coupe où le peuvoir s'enivre.

J'ai gouverné le monde à mes ordres soumis,

Et j'impose silence à tous mes ennemis ;

Leur haine ne saurait atteindre ma mémoire,

J'ai mis entre eux et moi l'abîme de ma gloire.

Le dictateur n'est plus : je remets au sénat,

Avec l'autorité, les rênes de l'État.

Écoutez ! . . que ma voix remplisse cette enceinte :

J'ai gouverné sans peur, et j'abdique sans crainte. . .

Je vous rends vos consuls ; choisissez-les, Romains. . . .

Mon asile, a-t-on dit, est dans la dictature :

Eh bien ! dès ce moment devant vous je l'abjure ;

Je me dépouille ici des suprêmes honneurs ;

Je dépose la pourpre Éloignez- vous, licteurs.

Me voilà désarmé ! je vous livre ma vie : Aux complots, aux poignards j'oppose mon génie, La vertu de Brutus, l'âme de Scipion, Chéronée, Orchomène, et l'effroi de mon nom. Le sénat a pour lui ma fortune et ma gloire : Que Sylla soit toujours présent à sa mémoire. Vainqueur de Marius, je l'avais surpassé, Et j'ai conquis le rang où je me suis placé. Romains, je romps les nœuds de votre obéissance ; Mais sur vos souvenirs je garde ma puissance ; Et cette dictature à l'autre survivra : Privé de mes faisceaux, je suis toujours Sylla.

Jouy. Sylla.

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