‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 30 sur 174 · DU DÉBIT DE LA POÉSIE D1DATIQUE · texte numérisé non relu

DU DÉBIT DE LA POÉSIE D1DATIQUE

Ce genre de poésie s'exécute de différentes manières: tantôt le poëte choisit un sujet philosophique, grave et utile, et le traite régulièrement ; tantôt il déclame contre des vices particuliers, ou fait des observations morales sur le caractère des hommes, comme dans les satires et les épîtres. Jetons un coup d'œil sur ces sortes de compositions poétiques, et faisons sortir de leur nature les règles particulières de lecture ou de débit qui leur sont propres.

Les Gêorgiques de Virgile, les Essais de Pope sur la critique, Y Art poétique de Boileau, le Poème de la Religion, par Racine, les Jardins de l'abbé Delille, etc., sont des poëmes didactiques dans le genre utile et philosophique dont nons avons parlé.

L'instruction étant formellement l'objet de ces ouvrages, le lecteur ne doit jamais oublier que le mérite principal de sa lecture consiste dans la justesse avec laquelle il énonce les pensées et les principes, et dans la clarté de son expression. Mais comme le poëte qui instruit, assaisonne souvent ses leçons de figures et de circonstances propres à flatter l'imagination, à déguiser l'aridité du sujet et à l'enrichir de toutes les beautés poétiques, il faut alors que le lecteur passe avec la plus grande liberté à ces digressions uniquement inspirées par le besoin de délasser l'esprit et de le reposer agréablement. On se fatigue bientôt d'une suite d'instructions sèches, et particulièrement dans une composition poétique où l'on cherche plus ou moins l'amusement: le grand art du lecteur est donc d'employer avec justesse ces tons nuancés et flatteurs, qui, lorsque l'esprit est las d'un genre, d'une couleur, lui en offrent une autre, et qui, en exerçant ses autres facultés, donnent à celles qui étaient fatiguées le temps de réparer leurs forces.

Dans la lecture des Gêorgiques de Virgile, par exemple, avec quel art le lecteur intelligent, s'il veut

entrer dans les intentions du poëte, ne passera-il pas des détails instructifs du poëme aux épisodes sublimes qui semblent avoir exercé toute la force du génie de Virgile, et qui sont liés si heureusement à son sujet ? Avec quel intérêt il racontera la fable touchante d'Orphée et d'Eurydice, il décrira les prodiges qui compagnèrent la mort de Jules César, le bonheur de la vie champêtre, etc.?

Les satires affectent naturellement un style plus familier que les poëmes philosophiques : comme elles traitent des mœurs et des vices des hommes, il convient de ne pas trop s'éloigner dans leur lecture du ton libre et négligé de la conversation ; mais sous cette enveloppe de familiarité et de négligence, avec quel art le lecteur ne doit-il pas faire ressortir le sel amer et piquant qu'elles renferment, et souvent la malignité et l'aigreur qui y dominent?

Quoique ces sortes d'ouvrages soient d'un caractère condamnable, on peut cependant les lire avec beaucoup de fruit: ils sont le contre-poison des ouvrages où régnent la mollesse et le mauvais goût ; on y trouve des principes excellents pour les mœurs, des peintures frappantes qui réveillent ; on y rencontre de ces avis durs dont nous avons besoin quelquefois, et dont nous ne pouvons guère être redevables qu'à des gens fâchés contre nous.

La satire, en leçons, en nouveautés fertile,

Sait seule assaisonner le plaisant et l'utile,

Et, d'un vers qu'elle épure aux rayons du bon sens,

Détrompe les esprits des erreurs de leur temps.

Elle seule, bravant l'orgueil et l'injustice,

Ya jusque sous le dais faire pâlir le vice,

Et souvent, sans contraindre, à l'aide d'un bon mot,

Va venger la raison des attentats d'un sot.

Boileau.

Mais en lisant ce genre, il faut être sur ses gardes et se préserver de l'esprit contagieux du poëte qui nous rendrait méchant, et nous ferait perdre une vertu à laquelle tient notre bonheur et celui des autres dans la société.

90 LE LECTEUR ET l'oRATEUR FRANÇAIS.

Les épitres poétiques ne sont autre chose que des lettres adressées en vers à une personne quelle qu'elle soit:

D'un voile ingénieux parant l'instruction, Fille du doux causeur, et souple dans son style, L'épître marche au gré d'un caprice fertile ; Son tour facile et vif, heureux négligemment, Respire l'abandon, la grâce et l'enjouement.

Ce genre est tout français

Chaussard.

îi a aussi ses règles de lecture qui se réunissent à celles-ci: l°que la lecture ait au moins un degré, ou de force ou d'élégance, en un mot, un degré de soin audessus de celui qu'elle aurait, si l'épître n'eût été qu'en prose ; 2° comme la maière des épîtres en vers est d'une étendue qui n'a point de bornes, et qu'on peut sous le titre qu'elles portent, louer, blâmer, raconter, philosopher, disserter, enseigner, il faut aussi qu'elles ne soient point limitées du côté des tons et des inflexions que l'on peut prendre pour les lire. Tous ceux qui existent leur conviennent, parce que leur style s'élève ou s'abaisse selon la matière ou selon l'état de la personne qui écrit, ou à qui on s'adresse. Ainsi, dans l'épître où Boileau a peint le passage du Rhin en vers dignes de l'épopée, le lecteur prendra le ton qui appartient au genre élevé. Il y a plus, la même épître peut admettre toutes sortes de tons. A propos d'une maxime, elle raconte souvent un fait héroïque, comique, historique, dans le genre noble, médiocre ou simple. Il faut donc que le lecteur, sachant varier à chaque instant ses inflexions, leur donne, à chaque dissemblance de caractères ou d'objets, le ton qui leur est propre.

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