CHAPITRE III
DU DEBIT DE l'eLOQUENCE POETIQUE.
La lecture des poètes a toujours été cultivée par les orateurs distingués, et justement prescrite par les rhéteurs les plus célèbres. Pétrone, le grand ennemi de la déclamation, voulait qu'on fût nourri de la lecture de leurs ouvrages.
Théophraste reconnaissait que la lecture des poètes était infiniment utile aux orateurs ; Longin la recommande à ceux qui veulent s'élever au ton de la haute éloquence. Quintilien pense comme eux : " C'est dans les poëtes, dit-il, que l'on doit chercher le feu des pensées, le sublime de l'expression, la force et la vérité des sentiments, la justesse et la bienséance des caractères." Aussi le Sophocle latin, Pacuvius, étaitil la lecture la plus habituelle de Crassuset de Cicéron; Bossuet allait chercher ses inspirations dans Homère, et nous sommes bien persuadés que, de tous les modèles, celui que Massillon avait le plus étudié, c'était Racine. Et pourquoi s'étonner de la prédilection qu'ont toujours eue les plus grands orateurs pour la lecture des poëtes ? N'est-ce pas en poésie que X éloquence est une enchanteresse ? " Ailleurs, dit un judicieux littérateur elle ne cherche à plaire, à émouvoir, que pour persuader; ici le plus souvent elle ne persuade qu'afin de plaire et d'émouvoir. A cela près, ses moyens sont les mêmes et du côté de l'intérêt. La poésie n'est que Yéloquence dans toute sa force et avec tous ses charmes. Voyez, dans Ylliade, la harangue de Priam aux pieds d'Achille; dans YEnéide, celle de Sinon; dans Ovide, celle d'Ajax et d'Ulysse ; dans Milton, celle de Satan ; dans Corneille, les scènes d'Auguste et de Cinna ; dans Racine, les discours de Burrhus et de Narcisse au jeune Néron ; dans la Henriade, la harangue de Potier aux Etats ; celle de Brutus au sénat, dans la tragédie de ce nom ; dans la Mort de César, celle d'Antoine au peuple, etc. C'est tour à tour le langage de Démosthène, de Cicéron, de Massillon, de Bossuet, à quelques hardiesses près que la poésie autorise, et que Yéloquence ellemême se permet quelquefois.
92 LE LECTEUR ET l'oRATEUR FRANÇAIS.
"Si l'on m'accuse de confondre ici les genres, que l'on me dise en quoi diffèrent l'éloquence de Burrhus parlant à Néron, dans la tragédie de Racine, et celle de Cicéron parlant à César, dans la péroraison pour Ligarius ?
" Toute la différence que je vois ici entre Yéloquence poétique et Yéloquence oratoire, c'est que l'une doit être l'élixir de l'autre. L'importance de la vérité rend l'auditoire patient ; au lieu que la fiction n'attache qu'autant qu'elle intéresse. L'éloquence du poète doit donc être plus animée, plus rapide, plus soutenue que celle de l'orateur. L'un est libre dans le choix, dans la forme de ses sujets, il les soumet à son genié ; l'autre est commandé par ses sujets mêmes, et son génie en est dépendant : ainsi, les détails épineux et languissants qu'on pardonne à l'orateur, seraient justement reprochés au poëte.
" Uéloquence du poëte n'est donc que Yéloquence exquise de l'orateur, appliquée à des sujets intéressants, féconds, sublimes ; et les divers genres d'éloquence que les rhéteurs ont distingués, le délibératif, le démonstratif, le judiciaire, sont du ressort de l'art poétique, comme de l'art oratoire ; mais les poètes ont soin de choisir de grandes causes à discuter, de grands intérêts à débattre. Auguste doit-il abdiquer ou garder l'empire du monde ? Ptolémée doit-il accorder ou refuser un asile à Pompée, et s'il le reçoit, doit-il le défendre, doit-il le livrer à César vif ou mort ? Attila doit-il s'allier au roi des Français ou à l'empereur des Romains, soutinir Rome chancelante sur le penchant de sa ruine, ou hâter les destins de l'empire français encore au berceau ; écouter la gloire, ou ambition ? Voilà de quoi il s'agit dans les délibérations de Corneille."
Ce passage de Marmontel est bien propre à faire comprendre quelle est, pour les jeunes gens, l'utilité des exercices de débit appliqués à Yéloquence poétique. Aussi n'ajouterons-nous aucune réflexion pour démontrer l'importance de ce chapitre.
ARTICLE PREMIER