DU DÉBIT ORATOIRE
" La déclamation, ou, comme parlent les rhéteurs, l'action, est une sorte d'éloquence du corps, une expression qui consiste dans les gestes et dans les tons de voix : Est actio quasi corporis quœdam eloquentia, cum constet motu alque voce.
*' Cette espèce d'élocution a, aussi bien que le langage des mots, ses éléments. Elle a de même sa naïveté, sa richesse ; elle a son harmonie particulière avec chaque objet, et générale avec tout le sujet ; elle a sa mélodie, ses nombres, ses variations, sa décence ; enfin elle a ses défauts et ses excès.
"Il y a des tons et des gestes simples dont les autres sont composés. Il y en a qui sont composés plus ou moins, et dont les combinaisons sont plus ou moins aisées. On peut même dire quil y a pour le langage d'action, nonseulement les périodes et les phrases, mais les mots, les syllabes et les lettres. Mais ce qui est trèssingulier dans ce langage, c'est que d'un côté tous les hommes, de quelque âge et de quelque condition qu'ils soient, en ont l'intelligence ; et que d'un autre côté chaque homme en particulier a le sien, qui lui est aussi propre, aussi personnel que sa propre existence.
" Oui, tout orateur a son geste qui est à lui et à lui seul. Cette propriété d'expression lui fait parler d'une manière propre la langue qui appartient à tout le monde, et le met en état de s'exprimer avec une sorte de nonveauté, en se servant de mots qui n'ont rien de nouveau. C'est ce charme de nouveauté qui nous attache quelquefois à un prédicateur plutôt qu'à un autre, à cet acteur plutôt qu'à celui-ci. Donnez les mêmes choses à dire et le même rôle à jouer à deux hommes différents. L'un nous charme, l'autre nous ennuie. C'est que l'un joint au langage des mots un langage d'action qui est clair, précis, naïf, et que l'autre n'a que des gestes vagues, faux, ou d'un sens peu énergique.
"Il y a plusieurs sortes de gestes : les uns qui représentent par imitation, comme quand on contrefait la démarche de quelqu'un, ou ses tons. On peut les nommer imitatifs. Il y en a d'autres qui ne font que désigner un lieu, une chose, une personne ; ils sont indicatifs. Enfin il y en a qu'on pourrait appeler affectifs, parce qu'ils peignent les affections de l'âme, et qu'ils en portent l'impression dans ceux qui les voient.
" Le geste imitatif est plus souvent dans le comique, que dans le tragique. 11 n'est pas d'un homme grave et décent de contrefaire les gestes, ni les tons de qui que ce soit ; parce que dans ces imitations il y a toujours quelque trait qui décèle le défaut de gravité, et qui avertit de la parodie.
" Le geste indicatif n'exprime que la pensée ; il ne fait que montrer l'objet sur lequel il veut que le spectateur porte son attention.
" Enfin le geste affectif est le tableau de l'âme. C'est lui qui sert la nature, quand elle veut se développer ellemême, et qu'elle se livre tout entière aux impressions qu'elle reçoit. C'est ce geste qui est la vie du discours, et qui seul fait triompher l'éloquence. Il contient toutes les attitudes du corps et tous ses mouvements, sans nulle exception. Un orateur ne doit pas être indifférent, même sur l'arrangement de ses pieds. C'est de leur disposition que dépend souvent la fermeté, la noblesse, la grâce de tout son maintien.
" Il en est de même des tons de voix, qui se nuancent et se graduent par les plus petites différences, par les demi-tons, les quarts de tons, quelquefois par des divisions que le calcul musical ne saurait atteindre. Ordinairement la voix de l'orateur se renferme dans la quinte. Elle n'en sort que dans les éclats lorsqu'il s'agit de porter les plus grands coups. C'est ce que les Latins appelaient vocis contentio. Que d'art et de soin pour saisir toutes ces différences ! 11 y a plus : chaque orateur a sa voix qui demande un art particulier, soit pour l'adoucir quand elle est trop dure, soit pour la soutenir quand elle est faible, pour la redresser quand elle est fausse, pour la modérer quand elle a trop d'éclat.
"Enfin il n'y a pas de passion, pas un mouvement de chaque passion, pas une seule partie de ce mouvement, qui n'ait son geste et son ton particulier, sa modulation, ses degrés de gestes et de tons ; et il n'y a aucun homme qui n'ait pour exprimer ce mouvement, ses gestes propres, et ses tons, que j'appelle individuels ; et, ce qui doit encore le plus effrayer ceux qui parlent en public, c'est qu'il n'y a pas un auditeur, s'il est homme, qui ne soit en état de saisir cette expression, et d'en sentir la justesse.
" C est même sur cette facilité de l'auditeur qu'est fondée l'énergie de l'action. Il y a entre l'orateur et. lui une sympathie, une proportion naturelle, qui fait que l'un saisit vivement et exactement tout ce qui est exprimé par l'extérieur et par les tons de voix de l'autre. Quand nos oreilles et nos yeux suivent l'action de celui qui déclame, leurs fonctions s'exercent sur leur objet naturel. Nous ne perdons rien. C'est la nature même qui parle à nos organes ; c'est-a-dire, aux facultés qu'elle a faites exprès pour elle-même, et de manière que ces facultés pussent l'entendre et la comprendre quand elle leur parle.
" Une langue, quelque énergique, quelque riche qu'elle soit en mots et en tours, reste en une infinité d'occasions au-dessous de l'objet quelle veut exprimer. Il y a des choses qu'elle ne rend qu'en partie, qu'avec obscurité, qu'avec des longueurs. Souvent elle ne fait que dessiner ce qui devrait être peint, ou même profondément gravé. Un cri nous émeut jusque dans les entrailles ; tout notre être est bouleversé. Il en est de même des gestes. Un coup d'oeil dit plus vite et mieux que tous les discours. Une attitude, un maintien nous convainc, nous explique à la fois mille choses que nous débrouillons nous-mêmes avec plaisir. Combien de scènes charmantes qui doivent tout à l'art et au génie de l'acteur, et qui, si elles n'avaient que les paroles, ne seraient qu'une ébauche à peine dégrossie !
" Le langage de la déclamation est aussi fécond et aussi riche qu'il est énergique. Il a des expressions pour figurer avec les paroles et les tours, de quelque
98 LE LECTEUR ET l'oRATEUR FRANÇAIS.
espèce qu'ils soient. Dans la métaphore, la métonymie, l'antonomase, l'hyperbole, le ton et le geste sont plus forts, plus foncés. La répétition, la conversion, la complexion, les différencient dans les commencements, dans les chutes, ou dans l'un et dans l'autre. La gradation les fait monter ou descendre ; la subjection les fait concerner en basses et en dessus ; l'antithèse et la comparaison les coupent et les tranchent par des symétries tantôt croisées, tantôt parallèles, dans un sens tantôt direct et naturel, tantôt renversé. En un mot, il n'y a pas une seule figure de pensée à laquelle il ne réponde aussi une figure de gestes et de tons: avec cette seule différence que les figures de gestes et de tons ne se tracent point sur le papier ; au lieu que celles de pensées et de mots se présentent nettement dans des exemples.
" La flexibilité des gestes et des tons qui suivent les figures de pensées et de mots, ne se trouvent pas moins sensiblement dans les périodes.
" Il y a des périodes simples, d'un seul membre ; il y en a de composées, qui sont de deux, de trois, de quatre, de cinq, de six membres et quelquefois davantage. Il n'y en a pas une qui ne demande un certain ton et une certaine manière de geste qui les accompagne depuis le commencement jusqu'à la fin, qui termine les membres par quelque inflexion, sépare les incises, annonce les membres suivants, et enfin indique le repos absolu.
" Il y a un ton qui annonce le premier membre, un autre ton qui annonce le second, un autre le troisème, un enfin qui fait sentir le deniquè, et qui avertit l'esprit et l'oreille que le repos final va venir. Enfin, de même que dans une belle période, il y a mélodie, harmonie, nombre, variation de mélodie et de nombre, et d'harmonie ; il y a aussi dans les gestes et dans les tons la mélodie qui les ajuste et les unit entre eux.
" Il y a le nombre, qui règle les intervalles et les repos, qui prépare les finales, qui préside aux intonations.
"Il y a l'harmonie. Comme tout le monde est connaisseur, si l'acteur fait un geste discordant ou estropié, un ton faux, s'il manque une chute, on le siffle. Si au contraire, un geste, un ton est d'une vérité exquise, on
bat des mains. Mais si on ramène éternellement les mêmes inflexions, les mêmes finales, les mêmes mouvements, l'inattention se peint dans les yeux du spectateur, les muscles se relâchent, il s'endort.
" Il y a la variété. La variété, qui fait les délices du genre humain, est surtout nécessaire dans la déclamation. Il faut varier, non-seulement quand les choses varient (ce qui est d'une nécessité indispensable,) mais encore quand on répète les mêmes choses : Le pauvre homme du Tartufe de Molière, le Sans dot, le Que diantre allait-il faire dans cette galère : c'est votre lêtargie, etc. Tous ces retours de mots, s'ils amènent avec eux les mêmes retours de tons et de gestes, deviennent fades et dégoûtants.
"Enfin il y a la justesse, la clarté, la vérité. Cette dernière qualité semble renfermer les deux autres : car quand il s'agit de gestes et de tons, dès que l'expression est vraie, comme elle ne contient rien d'artificiel, ni qui suppose des connaissances acquises, elle est de soi claire et juste. La justesse n'est qu'un accord exact de l'expression avec la chose exprimée. Or, la vérité n'est autre chose que ce même accord. Ainsi le geste et le ton, quand ils sont vrais, doivent l'un ou l'autre, souvent tous deux, sortir avec la pensée, croître avec elle, se plier à toutes ses inégalités et à tous ses degrés : c'est ce qu'on nomme justesse.
" Le geste et le ton doivent être vifs et libres. Tout ce qui sent l'étude et l'embarras a un air de fausseté et d'artifice ; ce qui est timide marque la faiblesse ou la défiance : par conséquent la franchise et l'aisance, et une juste hardiesse doivent se montrer dans l'action de l'orateur. Toutes ces qualitiés sont renfermées dans la vérité.
" C'est cette vérité que nous avons appelée ailleurs naïveté, et qui, si elle doit être dans les mots et dans les tours qu'emploie l'orateur, en se servant d'une langue qui est d'invention humaine, se trouvera, à plus forte raison, dans le langage de la nature même.
" Mais dans ce genre, comme dans la peinture, il y a le vrai et le beau vrai. Car s'il y a deux genres qui se ressemblent, c'est la peinture et la déclamation ; puisque
Fune est le modèle, et l'autre la copie. Je dis l'une sans distinguer, parce que si la nature est le modèle des peintres, les peintres à leur tour doivent être les modèles de la belle déclamation. Que de leçons pour un excellent acteur dans les tableaux de Le Brun, de Le Sueur, du Poussin, où toutes les figures sont des espèces de pantomimes, d'autant plus admirables, que, pour s'exprimer, elles ont, non une suite de gestes qui s'entr'aident réciproquement, mais seulement un geste qui est unique ! c'est dans ce point invisible qu'il a fallu renfermer toute l'âme d'Alexandre, toute la douleur de 3a mère de Darius ; l'art l'a fait, et a trouvé le secret de nous arracher des larmes.
" Que n'éprouverions nous pas, si dans un sujet vrai, réel, existant, un orateur représentait en soi, c'est-à-dire sur un modèle vivant et animé, ce qui n'est que peint sur la toile, ou même crayonné sur le papier, et qu'à ces gestes il joignît la parole, et les accents de la nature ?
"A toutes ces qualités ajoutez la décence qui s'étend sur toutes les autres parties, et règle la manière et les bornes dans tout ce qui se fait ou se dit. Elle montre à celui qui parle ce que demande de lui le sujet qu'il traite, le lieu où il est, l'auditoire qui l'écoute, la pensée qu'il exprime, enfin ce que demandent son âge et sa qualité, etc. C'est elle surtout qui règle le mouvement.
" La plupart de ceux qui se mêlent de parler en public n'ont aucune idée de ce mouvement, ou du moins ils n'y font pas attention. C'est néanmoins du mouvement que les anciens appelaient quelquefois rhythme, que dépend la force ou la douceur de l'impression.
" Il y avait chez les Grecs deux sortes de mouvements: l'un doux, tel qu'il est dans la vie d'un paisible citoyen, dont le cœur est en action, mais sans trouble : ils l'appelaient ^dog. L'autre était vif et emporté, lorsque la passion est allumée ; c'était le naôôç, d'où est venu le terme pathétique.
" Ces deux mouvements doivent régner tour à tour dans la tribune, tantôt pour s'insinuer, doucement, tantôt pour faire brèche et entrer d'assaut. Les orateurs imbéciles n'ont qu'une façon d'aller, fondée sur une habitude prise sottement d'après quelque modèle, célèbre
peut-être par quelque autre endroit, mais vicieux à coup sûr par celui-là. Ils débitent avec la même précipitation Fexorde et la division, le récit et les preuves. C'est un rouet démonté que rien n'arrête. Si par hasard ils changent de mouvement, cela se fait si maladroitement qu'ils trahissent chaque fois leur mauvais goût. Comme leur objet unique est de décharger leur mémoire d'un fardeau importun, ils versent sans interruption les flots qui arrivent ; ne songeant pas qu'ils doivent représenter eux-mêmes les passions qu'ils veulent émouvoir, et que ces passions sont, comme le feu, d'une nature si subtile et si légère, que l'impression du moindre souffle, de la moindre idée qui passe par l'esprit, en change la couleur? le mouvement, la direction.
" De tous les mouvements, le plus décent et îe plus éloquent est celui qui marque l'assurance de l'orateur sur la bonté de sa cause, et la certitude où il est, de la présenter de manière à en persuader ceux à qui il parle. C'est ce mouvement qui fait ce qu'on appelle le ton d'autorité, quand l'orateur, maître de son sujet, maître de lui-même, paraît assuré sans orgueil, et se réponds de ses succès. Ce ton inspire du respect à l'auditeur, et double le crédit des preuves. Un homme qui se laisse emporter par sa matière, nous donne une idée ou de sa légèreté, ou de sa faiblesse. Je le compare au cavalier qui [ne peut retenir les rênes d'un cheval fougueux. Tout ce qui peut lui arriver de mieux dans la carrière, c'est de détruire la bonne opinion qu'on avait de lui, et de céder la victoire à ses rivaux.
"D'autres croient avoir un ton décent quand ils donnent à leur voix toute son étendue, et qu'ils chantent tout ce qu'ils disent, Ce ton criard n'est qu'une distraction pour l'auditeur. Sa tête est comme étonnée par le bruit ; et son esprit est dans une agitation toute passive, à peu près telle que celle qu'on éprouve dans ces mouvements de rêverie où on entend sans écouter, où on voit plusieurs objets sans en regarder aucun. Quelquefois le lieu trop petit tourmente la voix, laquelle, refluant sur elle-même, fait une sorte de cacophonie qui étourdit l'auditeur, et qui l'oblige* s'il veut entendre, à
100 LE LECTEUR ET l'oRATEUR FRANÇAIS.
un effort d'attention, dont le travail le distrait, et affaiblit d'autant l'impression qu'il aurait prise.
"On ne veut point renouveler ici les observations satiriques du Père Sanlèque. On se contente de remarquer qu'il n'y a point d'art où il y ait plus de parties que dans l'éloquence ; et qu'il n'y en a presque point que nous étudiions moins, et par conséquent où nous fassions plus de fautes.
"L'âme de l'auditeur serait-elle sans préjugés, sans prévention ; serait-elle une cire molle prête à toutes les formes, qu'elle n'obéirait pas à la vérité proposée de la manière dont on la propose tous les jours, avec toutes les apparences de la fausseté.
"Et le plus souvent l'auditeur vient couvert de sa cuirasse pour parer tous les traits qu'on veut lui lancer. Il défie l'orateur, il l'attend, il juge de son art, de son adresse, bien résolu de détourner les coups, ou de les renvoyer. Le moindre défaut frappe d'abord l'esprit, ôte à l'argument sa portée, et ruine toute l'enterprise de l'orateur.
" Les difficultés, qu'on vient de faire entrevoir sur l'art de déclamer pourront étonner quelques personnes; mais on n'adresse ces observations qu'à ceux qui ont compris toute la grandeur de leur art, et qui se proposent d'y remporter le prix."
Batteux.