FUREURS D ORESTE
Oreste, dans le plus grand accablement, doit commencer cette tirade sur un ton sombre et pathétique, en graduant chaque chose avec l'accent terrible du désespoir ; il doit parler les sept premiers vers pour se ménager les moyens nécessaires à une explosion terrible sur les vers : où sont ces deux amants ?
Grâce aux Dieux, mon malheur passe mon espérance ■' Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance : Appliqué sans relâche au soin de me punir, Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir : Ta haine a pris plaisir à former ma misère ; J'étais né pour servir d'exemple a ta colère. Pour être du malheur un modèle accompli :
Jeter le vers suivant avec explosion :
Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
Reprendre dans le ton terrible de la voix, et en porter toute la force sur les quatre vers suivants, en les graduant:
Où sont ces deux amants ? pour couronner ma joie, Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie ; L'un et l'autre en mourant je les veux regarder : Réunissons trois cœurs qui n'ont pu s'accorder...,
Un grand temps, suspension totale d'idée, comme un nomme dans le délire et hors de lui, qui cherche à reconnaître où il est et ce qu'il va devenir :
Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne ? ' De quel côté soitir ? D'où vient que je frissonne 1 Quelle horreur me saisit 1
Changement total d'idée et de ton :
Grâce au Ciel, j'entrevois....»
Toute l'expression de l'horreur au vers suivant :
Dieux • quels ruisseaux de sang coulent autour de moi ! {Prenant Pylade pour Pyrrhus.)
Furieux, avec le ton du délire :
Quoi ! Pyrrhus, je te recontre encore !
Plus de force aux vers suivants :
Trouverai-je partout un rival que j'abhorre 1 Percé de tant de coups, comment t'es-tu sauvé ?
Toute l'explosion sur ce vers :
Tiens, tiens, voilà le coup que je fai réservé.
Suspension d'idée, le regard fixe en croyant voir Hermione ; toute la fureur de la jalousie s'empare de lui, il doit en avoir toute l'expression :
Mais que vois-je 1 A mes yeux Hermione l'embrasse ! Elle vient l'arracher au coup qui le menace !
Plus d'exposition :
Dieux! quels affreux regards elle jette sur moi !
Ses yeux doivent parcourir l'objet qui paraît le frapper, avant d'exprimer ce qu'il a vu :
Quels démons, quels serpents traine-t-elle après soi !
Il reconnaît les furies qui le poursuivent, et doit s'abandonner à toute la force du délire dans les vers suivants :
Eh bien ! filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
Le vers suivant doit s'exprimer d'une manière terrible, la voix sur le mot sifflent doit imiter le sifflement, en poussant l'haleine vivement et longuement sur ce mot:
Pour qui sont ces serpents gui sifflent sur vos têtes ? A qui destinez-vous l'appareil qui vous suit ? Venez-vous m'enlever dans l'éternelle nuit ? Venez, à vos fureurs Oreste s'abandonne.
Il doit tomber ici dans un épuisement total et ne doit prononcer les vers suivants que comme un homme accablé :
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione ; L'ingrate, mieux que vous, saura me déchirer, Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.
Racine, Andromaque,
ARTICLE TROISIEME