Télémaque aux Princes alliés
Je n'ignore pas que si jamais un homme a mérité d'être surpris et trompé, c'est Adraste, lui qui a si souvent trompé tout le monde. Je vois bien qu'en surprenant Vénuse vous ne feriez que vous mettre en possession d'une ville qui vous appartient, puisqu'elle est aux Apuliens, qui sont un des peuples de votre ligue. J'avoue que vous pourriez le faire avec d'autant plus d'apparence de raison, qu' Adraste, qui a mis cette ville en dépôt, a corrompu le commandant et la garnison, pour y entrer quand il le jugera à propos. Enfin, je comprends comme vous que, si vous preniez Vénuse, vous seriez maîtres dès le lendemain du château où sont tous les préparatifs de guerre qu'Adraste y a assemblés, et qu'ainsi vous finiriez en deux jours cette guerre si formidable. Mais ne vaut-il pas mieux périr que vaincre par de tels moyens ? Faut-il repousser la fraude par la fraude ? Sera-t-il dit que tant de rois, ligués pour punir l'impie Adraste de ses tromperies, seront trompeurs comme lui ? S'il nous est permis de faire comme Adraste, il n'est pas coupable, et nous avons tort de vouloir le punir. Quoi ! l'Hespérie entière, soutenue de tant de colonies grecques et de héros revenus du siège de Troie, n'a-t-elle point d'autres armes contre la perfidie et les parjures d'Adraste, que la perfidie et le parjure ? Vous avez juré par les choses les plus sacrées que vous laisseriez Vénuse en dépôt dans les mains des Lucaniens. La garnison lucanienne, dites-vous, est corrompue par l'argent d'Adraste. Je le crois comme vous ; mais cette garnison est toujours à la solde des Lucaniens ; elle n'a point refusé de leur
obéir ; elle a gardé, du moins en apparence, la neutralité. Adraste ni les siens ne sont jamais entrés dans Vénuse. Le traité subsiste ; votre serment n'est pas oublié des Dieux. Ne gardera-t-on les paroles données que quand on manquera de prétextes plausibles pour les violer ? Ne sera-t-on fidèle et religieux pour les serments que quand on n'aura rien à gagner en violant sa foi ? Si l'amour de la vertu et la crainte des Dieux ne vous touchent plus, au moins soyez touchés de votre réputation et de votre intérêt. Si vous montrez aux hommes cet exemple pernicieux, de manquer d-e parole et de violer votre serment pour terminer une guerre, quelles guerres n'exciterez-vous point par cette conduite impie ? Quel voisin ne sera pas contraint de craindre tout de vous et de vous détester ? Qui pourra désormais, dans les nécessités les plus pressantes, se fier à vous ? Quelle sûreté pourrez-vous donner quand vous voudrez être sincères, et qu'il vous importera de persuader à vos voisins votre sincérité ? Sera-ce un traité solennel ? vous en aurez foulé un aux pieds. Sera-ce un serment ? eh î ne saura-t-on pas que vous comptez les Dieux pour rien quand vous espérez tirer du parjure quelque avantage ? La paix n'aura donc pas plus de sûreté que la guerre à votre égard. Tout ce qui viendra de vous sera reçu comme une guerre, ou feinte ou déclarée ; vous serez les ennemis perpétuels de tous ceux qui auront le malheur d'être vos voisins. Toutes les affaires qui demandent de la réputation de probité et de la confiance vous deviendront impossibles; vous n'aurez plus de ressources pour faire croire ce que vous promettrez. Voici un intérêt encore plus pressant qui doit vous frapper, s'il vous reste encore quelque sentiment de probité et quelque prévoyance sur vos intérêts : c'est qu'une conduite si trompeuse attaque par le dedans toute votre ligue, et va la ruiner ; votre parjure va faire triompher Adraste. . . .
Comment pourrez-vous vous confier les uns aux autres, si une fois vous rompez l'unique lien de la société et de la confiance, qui est la bonne foi 1 Après que vous aurez posé pour maxime qu'on peut violer les règles de la probité et de la fidélité pour un grand intérêt, qui d'entre vous ppurra se fier à un autre, quand cet autre pourra trouver un grand avantage à lui manquer de parole et à le tromper ? Où en serez-vous % Quel est celui d'entre vous qui ne voudra point prévenir les artifices de son voisin par les siens ? Que devient une ligue de tant de peuples, lorsqu'ils sont convenus entre eux., par une délibération commune, qu'il est permis de surprendre son voisin et de
violer la foi donnée ? Quelle sera votre défiance mutuelle, votre division, votre ardeur à vous détruire les uns les autres ? Adraste n'aura plus besoin de vous attaquer, vous vous déchirerez assez vous-mêmes; vous justifierez ses perfidies.
O rois sages et magnanimes ! ô vous qui commandez avec tant d'expérience sur des peuples innombrables, ne dédaignez pas d'écouter les conseils d'un jeune homme ! Si vous tombiez dans les plus affreuses extrémités où la guerre précipite quelquefois les hommes, il faudrait vous relever par votre vigilance et par les efforts de votre vertu, car le vrai courage ne se laisse jamais abattre. Mais si vous aviez une fois rompu la barrière de l'honneur et de la bonne foi, cette perte est irréparable ; vous ne pourriez plus ni rétablir la confiance nécessaire aux succès de toutes les affaires importantes, ni ramener les hommes aux principes de la vertu, après que vous leur auriez appris à les mépriser. Que craignez- vous? N'avez- vous pas assez de courage pour vaincre sans tromper ? Votre vertu, jointe aux forces de tant de peuples, ne vous suffit-elle pas 1 Combattons, mourons, s'il le faut, plutôt que de vaincre si indignement. Adraste, l'impie Adraste, est dans nos mains, pourvu que nous ayons horreur d'imiter sa lâcheté et sa mauvaise foi.
Fénélon. Télémaque, liv. xv.