‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 67 sur 174 · véturie presse son fils d'éloigner les volsques des · texte numérisé non relu

véturie presse son fils d'éloigner les volsques des

murs de Rome.

" Et pouVez-vous, mon fils, ajouta-t-elle en élevant la voix, refuser une proposition si équitable, à moins que vous ne vouliez préférer une vengeance cruelle et opiniâtre aux prières et aux larmes de votre mère ? Songez que votre réponse va décider de ma gloire et même de ma vie. Si je remporte à Rome l'espérance d'une paix prochaine, si j'y rentre avec les assurances de votre réconciliation, avec quels transports de joie ne serai-je pas reçue par nos concitoyens ? Le peu de jours que les Dieux me destinent encore à passer sur la terre seront environnes de gloire et d'honneur. Mon bonheur ne finira pas même avec cette vie nouvelle ; s'il est vrai qu'il y ait différents lieux pour nos âmes après la mort, je n'ai rien à craindre de ces endroits obscurs et ténébreux, où sont relégués les méchants ; les Champs-Elysées, ce séjour délicieux destiné pour les gens de bien, ne suffiront pas même pour ma récompense. Après avoir sauvé Rome, cette ville si chère à Jupiter, j'ose espérer une place dans cette région pure et sublime de l'air,

COtîRS COMPLET DE DÉCLAMATION. 169

«qu'on dit être habitée par les enfants des Dieux. Mais je m'abandonne trop à des idées si flatteuses. Que-v deviendrai -je si tu persistes dans cette haine implacable dont nous n'avons que trop ressenti les effets ? Nos colonies chassées par tes armes de la plupart de nos villes qui reconnaissent l'empire de Rome ; tes soldats furieux répandus dans là campagne, et portant- le fer et le feu de tous côtés, ne devraient-ils pas avoir assouvi ta vengeance? As-tu bien eu le courage de venir piller cette terre qui t'a vu naître, et qui t'a nourri si long-temps ? De si loin que tu as pu apercevoir itome, ne t'est-il point venu dans l'esprit que tes Dieux, ta maison, ta femme et tes enfants étaient renfermés dans ses murailles ? Crois-tu que, couvert de la honte d'un refus injurieux, j'attende paisiblement que tes armes aient décidé de notre destinée ? Une femme romaine sait mourir quand il le faut, et si je ne te puis fléchir, apprends que j'ai résolu de me donner la mort en ta présence ; tu n'iras à Rome qu'en passant sur le corps de celle qui t'a donné la vie; et si un spectacle aussi funeste n'est pas capable d'arrêter ta fureur, songe au moins qu'en voulant mettre Rome aux fers, ta femme et tes enfans ne peuvent éviter une prompte mort ou une longue servitude."

Coriolan, agité de différentes passions, paraissait interdit ; la haine et le désir de la vengeance balançaient dans son cœur l'impression qu'y faisait malgré lui un discours si touchant. Véturie qui le voyait ébranlé, mais qui craignait que la colère ne l'emportât sur la pitié : "—Pourquoi ne me réponds-tu point, mon fils, lui dit-elle, méconnais-tu ta mère % As-tu oublié les soins que j'ai pris de ton enfance ? Et toi qui ne fais la guerre que pour te venger de l'ingratitude de tes concitoyens, peux-tu, sans te noircir du même crime que tu veux punir, refuser la première grâce que je t'aie jamais demandée ? Si j'exigeais que tu trahisses les Volsques, qui t'ont reçu si généreusement, tu aurais un juste sujet de rejeter une pareille proposition; mais Véturie est incapable de proposer rien de lâche à son fils, et ta gloire m'est encore plus chère que ma propre vie. Je demande seulement que tu éloignes tes troupes des murailles de Rome ; accorde-nous une trêve d'un an, pendant lequel temps on puisse travailler à établir une paix solide. Je t'en conjure, mon fils, par Jupiter tout bon et tout-puissant qui préside au Capitole, par les mânes de ton père et de tes ancêtres. Si mes prières et mes larmes ne sont pas capables de te fléchir, vois ta mère à tes pieds, qui te demande le salut de sa patrie.'' Vertot. Révolutions romaines, liv. n.

170 LE LECTEUR ET l'oRATEUR FRANÇAIS* 35. SOCRATE À SES JUGES.

Je comparais devant ce tribunal pour la première fois de ma vie, quoique âgé de plus de soixante-dix ans. Ici, le style, les formes, tout est nouveau pour moi ; je Vais parler une langue étrangère, et l'unique grâce que je vous demande, c'est d'être attentif plutôt à la raison qu'à mes paroles: car votre devoir est de discerner la justice, le mien de vous dire la vérité.

On prétend que je corromps la jeunesse d'Athènes : qu'on cite donc un de mes disciples que j'aie entraîné dans le vice. J'en vois plusieurs dans cette assemblée; qu'ils se lèvent, et qu'ils déposent contre leur corrupteur. S'ils sont retenus par un reste de considération, d'où vient que leurs pères, leurs frères, leurs parents, n'invoquent pas dans ce moment la juste sévérité des lois ? D'où vient- que Mélitus a néglige leur témoignage ? C'est que, loin de me poursuivre, ils sont euxmêmes accourus à ma défense.

Ce ne sont pas les calomnies de Mélitus et d'Anitus qui me coûteront la vie ; c'est la haine de ces hommes vains ou injustes dont j'ai démasqué l'ignorance ou les vices, haine qui a déjà fait périr tant de gens de bien, qui en fera périr tant d'autres, car je ne dois pas me flatter qu'elle s'épuise par mon supplice. Je me la suis attirée en voulant pénétrer le sens d'une réponse de la Pythie, qui m'avait déclaré le plus sage des hommes.

Étonné de cet oracle, j'interrogeai, dans les diverses classes des citoyens, ceux qui jouissaient d'une réputation distinguée; je ne trouvai partout que de la présomption et de l'hypocrisie. Je tâchai de leur inspirer des doutes sur leur mérite, et m'en fis des ennemis irréconciliables. Je conclus de là que la sagesse n'appartient qu'à la Divinité, et que l'oracle, en me citant pour exemple, a voulu montrer que la plus sage des hommes est celui qui croit l'être le moins.

Si l'on me reprochait d'avoir consacré tant d'années à des recherches si dangereuses, je répondrais qu'on ne doit compter pour rien ni la vie ni la mort, dès qu'on peut être utile aux hommes. Je me suis cru destiné à les instruire ; j'ai cru en avoir reçu la mission du ciel même. J'avais gardé, au péril de mes jours, les postes où mes généraux m'avaient placé à Amphipolis, à Potidée, à Délium ; je dois garder avec plus de courage celui que les Dieux m'ont assigné au milieu de vous, et je ne pourrais l'abandonner sans désobéir à leurs ordres, sans m'avilir à mes yeux.

J :irai plus loin : si vous preniez aujourd'hui le parti de m'ab-

soudre, à condition que je garderais le silence, je vous dirais: O mes jugés ! je vous aime et vous honore sans doute ; mais je dois obéir à Dieu plutôt qu'à vous. Tarjt que je respirerai, je ne cesserai d'élever ma voix comme par le passé, et de dire à tous ceux qui s'offriront à mes regards : N'avez-vous pas de honte de courir après les richesses et les honneurs, tandis que vous négligez les trésors de sagesse et de vérité qui doivent embellir et perfectionner votre âme ? Je les tourmenterais à force de prières et de questions ; je les ferais rougir de leur aveuglement ou de leurs fausses vertus, et leur montrerais que leur estime place au premier rang des biens qui ne méritent que le mépris.

Voilà ce que la Divinité me prescrit d'annoncer sans interruption aux jeunes gens, aux vieillards, aux citoyens, aux étrangers ; et comme ma soumission à ses ordres est pour vous le plus grand de ses bienfaits, si vous me faites mourir, vous rejetterez le don de Dieu, et vous ne trouverez personne qui soit animé du même zèle. C'est donc votre cause que je soutiens aujourd'hui, en paraissant défendre la mienne; car enfin Anitus et Mélitus peuvent me calomnier, me bannir, m'ôter la vie : mais ils ne sauraient me nuire : ils sont plus à plaindre que moi, puisqu'ils sont injustes.

Pour échapper à leurs coups, je n'ai point, à l'exemple des autres accusés, employé les menées clandestines, les sollicitations ouvertes. Je vous ai trop respectés pour chercher à vous attendrir par mes larmes, ou par celles de mes enfants et de mes amis assemblés autour de moi. C'est au théâtre qu'il faut exciter la pitié par des images touchantes ; ici la vérité seule doit se faire entendre. Vous avez fait un serment solennel de juger suivant les lois ; si je vous arrachais un parjure, je serais véritablement coupable d'impiété. Mais, plus persuadé que mes adversaires de l'existence de la Divinité, je me livre sans crainte. à sa justice ainsi qu'à la vôtre.

Barthélémy. Voyage (VAnacharsis, chap. lxvii.

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