Sur la Banqueroute
Les besoins de l'état avaient engagé IV1>. Necker à pror oser (en 1789) la contribution du quart des biens de chaque citoyen. Cette mesure paiaissait extrême à beaucoup de dépurés, qui voulaient qu'on examinât le p!an du ministre des finances, qui contenait plusieurs autres dispositions. Il était important d'environner ce ministre de la confiance de l'assemblée, pour une espèce d'impôt extraordinaire, qui exigeait surtout In confiance publique, et Mirabeau, quoique connu pour être ennemi de Mr- Necker
opinait à s'en rapporter entièrement à lui pour le mode d'imposition. Les moments étaient chers, et on les perdait en difficultés de détail. Mirabeau avait déjà parlé trois fois 11 était quatre heures du soir, rien ne se décidait, et de lassitude, comme ii arrive souvent après une longue discussion, on était prêt à renvoyer encore l'affaire au comité. 11 reprend la parole une quatrième fois, et ramasse toutes ses ferces pour emporter le décret. Cette improvisation est dans son genre un des plus admirables monuments de l'éloquence française.
" Au milieu de tant de débats tumultueux, ne pourrai-je donc vous ramener à la délibération du jour par un petit nombre de questions bien simples ? Daignez, messieurs, daignez me répondre. Le ministre des finances ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de notre situation actuelle ? Ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril ; qu'un jour, une heure, un instant pouvait le rendre mortel ? Avons-nous un plan à substituer à celui qu'il propose ? (Oui, s'écrie une voix.) Je conjure celui qui répond oui, de considérer que son plan n'est pas connu, qu'il faut du temps pour le développer, l'examiner, le démontrer ; que, fût-il immédiatement soumis à notre délibération, son auteur a pu se tromper ; que, fut-il exempt de toute erreur, on peut croire qu'il ne l'est pas ; que quand tout le monde a tort, tout le monde a raison ; qu'il se pourrait donc que l'auteur de cet autre projet, même ayant raison, eût tort contre tout le monde, puisque, sans l'assentiment de l'opinion publique, le plus grand talent ne saurait triompher des circonstances. Et moi aussi je ne crois pas les moyens de Mr Necker les meilleurs possibles ; mais le ciel me préserve, dans une situation si critique, d'opposer les miens aux siens! Vainement je les tiendrais pour préférables : on ne rivalise point en un instant une popularité prodigieuse, conquise par des services éclatants, une longue expérience, la réputation du premier talent de financier connu, et, s'il faut tout dire, une destinée telle qu'elle n'échut en partage à aucun mortel.
11 faut donc en revenir au plan de Mr- Neclcer. Mais avonsnous le temps de l'examiner, de sonder ses bases, de vérifier ses calculs? Non, non, mille fois non. D'insignifiantes questions, des conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles; voilà tout ce qui, dans ce moment, est en notre pouvoir. Qu'allonsnous donc faire par le renvoi de la délibération ? Manquer le. moment décisif, acharner notre amour propre à changer quelque chose à un plan que nous n'avons pas même conçu* et diminuer, par notre intervention indiscrète, l'influence d'un ministre dont le crédit financier est et doit être plus grand que le nôtre. Messieurs, certainement il n'y a là ni sagesse ni prévoyance • mais du moins y a t-il de la bonne foi. Oh î si les
déclarations les plus solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la foi publique, notre horreur pour l'infâme mot de banqueroute, j'oserais scruter les motifs secrets, et peut-être, hélas ! ignorés de nous-mêmes, qui nous font si imprudemment reculer, au moment de proclamer l'acte du plus grand dévoûment, certainement inefficace, s'il n'est pas rapide et vraiment abandonné ; je dirais à ceux qui se familiarisent peut-être avec l'idée de manquer aux engagements publics, par la crainte de l'excès des sacrifices, par la terreur de l'impôt, je leur dirais : qu'est-ce donc que la banqueroute, si ce n'est le plus cruel, le plus inique, le plus inégal, le plus désastreux des impôts ?. . . .
Mes amis, écoutez un mot, un seul mot. Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est prêt de s'engloutir ; il faut le combler ce gouffre effroyable. Eh bien ! voici la liste des propriétaires français : choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens. Mais choisissez; car ne faut il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ? Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l'ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume. Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes ; précipitez-les dans l'abîme : il va se refermer. .. .Vous reculez d'horreur. ». .Hommes inconséquents! hommes pusillanimes! Eh ! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel, et, chose inconcevable, gratuitement criminel ? car enfin cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit.
Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes, qui perdront en un instant, par l'explosion terrible, ou par ses contre-coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être l'unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse ?. .Non, vous périrez, et dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas 15*
une seule de vos détestables jouissances. Voilà où nous marchons. . . .
J'entends parler de patriotisme, d'invocation du patriotisme, d'élans du patriotisme. Ah î ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme. Il est donc bien magnanime l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède ! Eh ! Messieurs, ce n'est là que de la simple arithmétique, et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris qu'inspirera sa stupidité. Oui, Messieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c'est l'intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus comme autrefois : Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple assemblé pour manquer à la foi publique 1 Je ne vous dis plus: Eh ! quels titres avez-vous à la liberté, quels moyens vous resteront pour la maintenir, si dès votre premier pas vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus, si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est pas le garant de votre constitution ? Je vous dis : Vous serez tous entraînés dans la ruine universelle ; et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement «vous demande, c'est vous-mêmes. Votez donc ce subside extraordinaire, et puisse-t-il être suffisant ! Votez-le, parce que si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et non éclaireis, vous n'en avez pas sur sa nécessité, et sur notre impuissance à le remplacer : votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que vous seriez comptables de tout délai. Gardez- vous de demander du temps, le malheur n'en accorde pas. Eli ! Messieurs, à propos d'une ridicule motion d'u Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes, et Von délibère ! et certainement il n'y avait autour de nous ni Calilina, ni périls, ni factions, ni Rome : mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace de consumer tout, vos propriétés, votre honneur ; et vous délibérez !"
Mirabeau.
Non, l'on ne délibéra plus : des cris d'enthousiasme attestèrent la victoire de l'orateur, et la France vit aussi dans [son sein ces grands triomphes de l'éloquence publique, ces grandes scènes na-
tionales, qui, dans l'histoire des anciens, nous semblaient des prodiges d'un autre monde, faits pour ne jamais appartenir au nôtre. Ceux qui les ont étudiés, ne retrouvent-ils pas ici le talent des Cicéron et des Démosthène, mais plus particulièrement encore la manière de ce dernier; cette accumulation graduée de moyens, de preuves et d'effets, cet art de s'insinuer d'abord dans l'esprit des auditeurs en captivant l'attention, de' la redoubler par des suspensions ménagées, de la frapper par de violentes secousses ? Mirabeau procède ici comme les grands maîtres; il fait briller d'abord la lumière du raisonnement: il subjugue la pensée ; il fouille ensuite plus avant, et va remuer les passions secrètes jusqu'au fond de l'âme, l'intérêt. la crainte, l'espérance, l'amour-propre ; il frappe partout; et quand il se sent enfin le plus fort, voyez alors comme il parle de haut, comme il domine, comme il mêle l'ironie à l'indignation, comme en récapitulant les motifs, il porte les derniers coups !
La Harpe. Mercure de France.