‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 69 sur 174 · Appel au Camp · texte numérisé non relu

Appel au Camp

îl est impossible de se défendre d'un sentiment profond d'inquiétude quand on a été au camp sous Paris. Les travaux avancent très-lentement ; il y a beaucoup d'ouvriers, mais peu travaillent, un grand nombre se reposent. Ce qui afflige surtout, c'est de voir que les bêches ne sont maniées que par des mains salariées, fit point par des mains que dirige l'intérêt commun. D'où vient cette espèce de torpeur dans laquelle paraissent ensevelis les citoyens restés à Paris 1 Ne nous le dissimulons plus, il est temps enfin de dire la vérité : les proscriptions passées, le bruit des proscriptions futures, les troubîea intérieurs, ces haines particulières, ces délations infâmes, ces arrestations arbitraires, ces violations de la propriété, enfin cet oubli de toutes les lois, a répandu la consternation et l'effroi. L'homme de bien se cache, il fuit avec horreur ces scènes de sang ; et il faut bien qu'il se cache, l'homme vertueux, quand le crime triomphe ! Il n'en a pas l'horrible sentiment ; il se tait, il s'éloigne ; il attend pour reparaître des temps plus heureux. Il est des hommes, au contraire, à la fois hypocrites et féroces, qui ne se montrent que dans les calamités publiques, comme il est des insectes malfaisants que la terre ne produit que dans les orages: ces hommes répandent sens cesse les soupçons, les méfiances, les jalousies, les haines, les vengeances ; ils sont avides de sang. Dans leurs propos séditieux, ils aristocratisent la vertu même, pour acquérir le droit de la fouler aux pieds; ils démocratisent le crime, pour pouvoir s'en rassasier sans avoir à redouter le glaive de la justice; tous

leurs efforts tendent à déshonorer aujourd'hui la plus belle des causes, afin de soulever contre elle les nations amies de l'humanité.

O citoyens de Paris, je vous le demande avec la plus profonde émotion, ne démasquerez-vous jamais ces hommes pervers, qui n'ont pour obtenir votre confiance d'autres droits que la bassesse de leurs moyens et l'audace de leurs prétentions ? Citoyens, vous les reconnaîtrez facilement : lorsque l'ennemi s'avance, et qu'un homme, avant de vous inviter à prendre l'épée pour le repousser, vous engage à égorger froidement des femmes ou des citoyens désarmés, celui-là est ennemi de votre gloire, de votre bonheur: il vous trompe pour vous perdre; lorsqu'au contraire un homme ne vous parle des Prussiens que pour vous indiquer le cœur où vous devez frapper, lorsqu'il ne vous propose la victoire que par des moyens dignes de votre courage, celui-là est ami de votre gloire, ami de votre bonheur : il veut vous sauver ! Citoyens, repoussez donc les traîtres, abjurez donc vos dissensions intestines ; que votre profonde indignation pour le crime encourage les hommes de bien à se montrer; faites cesser les proscriptions, et vous verrez aussitôt se réunir à vous une foule de défenseurs de la liberté. Allez tous ensemble au camp, c'est là qu'est votre salut.

J'entends dire chaque jour : Nous pouvons essuyer une défaite ; que feront alors les Prussiens ? viendront-ils à Paris?. . Non, ils n'y viendront pas ; non, si Paris est dans un état de défense respectable, si vous préparez des postes d'où vous puissiez opposer une forte résistance; car l'ennemi craindrait d'être poursuivi et enveloppé par les débiis même des armées qu'il aurait vaincues et d'en être écrasé, comme Samson sous les ruines du temple qu'il renversa : mais si une terreur panique ou une fausse sécurité engourdit notre courage et nos bras, si nous tournons nos bras contre nous-mêmes, si nous livrons sans défense les postes d'où l'on pourra bombarder la cité, il serait bien insensé, l'ennemi, de ne pas s'avancer vers une ville qui, par son inaction, aura paru l'appeler elle-même, qui n'aura pas su s'emparer des positions où elle aurait pu le vaincre î II serait bien insensé de ne point nous surprendre dans nos discordes, de ne pas triompher sur nos ruines! Au camp donc, citoyens, au camp! Eh quoi! tandis que vos frères, que vos concitoyens, par un dévoQment héroïque, abandonnent ce que la nature doit leur faire chérir le plus, leurs femmes, leurs enfants, dcmeurerezvous plongés dans une molle et déshonorante oisivelé ! N'avez-vous pas d'autre manière de prouver votre

zèle, qu'en demandant sans cesse, comme les Athéniens : Qu'y a-Uïl aujourd' liui de nouveau ! Ah î détestons cette avilissante mollesse! Au camp, citoyens, au camp! Tandis que nos frères, pour notre défense, arrosent peut-être de leur sang les plaines de la Champagne, ne craignons pas d'arroser de quelques sueurs les plaines de Saint-Denis pour protéger leur retraite. Au camp, citoyens, au camp ! Oublions tout, excepté la patrie. Au camp, citoyens, au camp !

Vergniaud. Discours à P Assemblée législative.

Page 1