Démosthène ET ClCÉRON
Je ne crains pas de dire que Démosthène me paraît supérieur à Cicéron. Je proteste que personne n'admire Cicéron plus que je ne fais. Il embellit tout ce qu'il touche ; il fait honneur à la parole : il fait des mots ce qu'un autre n'en saurait faire ; il a je ne sais combien de sortes d'esprits. Il est même court et véhément toutes les fois qu'il veut l'être, contre Catilina, contre Verres, contre Antoine ; mais on remarque quelque parure dans son discours. L'art y est merveilleux, mais on l'entrevoit.. L'orateur, en pensant au salut de la république, ne s'oublie pas, et ne se laisse point oublier. Démosthène parait sortir de soi, et ne voit que la patrie. Il ne cherche point le beau ; il le fait sans y penser : il est au-dessus de l'admiration. Il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tonne, il foudroie. C'est un torrent qui entraîne tout. On ne peut le critiquer parce qu'on est saisi. On pense aux choses qu'il dit, et non à ses paroles. On le perd de vue : on n'est occupé que de Philippe, qui envahit tout. Je suis charmé de ces deux orateurs; mais j'avoue que je suis
moins touché de l'art infini et de la magnifique éloquence de Cicéron, que de la rapide simplicité de Démosthène.
Fénélon.