Shakspeare
Shakspeare créa le théâtre anglais par un génie plein de naturel, de force et de fécondité, sans aucune connaissance des règles : on trouve dans ce grand génie le fonds inépuisable d'une imagination pathétique et sublime, fantasque et pittoresque, sombre et gaie ; une variété prodigieuse de caractères, tous si bien contrastés qu'ils ne tiennent pas un seul discours que l'on pût transporter de l'un à l'autre : talents personnels à Shakspeare, et dans lesquels il surpasse tous les poètes du monde. Il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles répandus dans ses pièces tragiques, d'ailleurs monstrueuses, qu'elles ont, toujours été jouées avec le plus grand succès. Il était si bien né avec toutes les semences de la poésie, qu'on peut le comparer à la pierre enchâssée dans l'anneau de Pyrrhus, qui, à ce que nous dit Pline, représentait la figure d'Apollon avec les neuf Muses dans ces veines que la nature y avait tracées elle-même sans aucun secours de l'art.
Non seulement il est le chef des poêles dramatiques anglais, mais il passe toujours pour les plus parfait ; il n'eut ni modèle ni rivaux, les deux sources de l'émulation, les deux principaux aiguillons du génie. La magnificence ou l'équipage d'un héros ne peut donner à Brutus la majesté qu'il reçoit de quelques lignes de Shakspeare : doué d'une imagination également forte et riche, il peint tout ce qu'il voit, et embellit presque tout ce qu'il peint. Dans les tableaux de l'Albane, les Amours de la suite de Vénus ne sont pas représentés avec plus de grâces que Shakspeare en donne à ceux qui font le cortège de Cléopâtre, dans la description de la pompe avec laquelle cette reine se présente à Antoine sur les bords du Cydnus.
Ce qui lui manque c'est le choix. Quelquefois en lisant ses pièces on est surpris de la sublimité de ce vaste génie ; mais il ne laisse pas subsister l'admiration ; à des portraits où régnent toute l'élévation et toute la noblesse de Raphaël, succèdent de misérables tableaux dignes des peintures de taverne.
On ne peut rien trouver de plus intéress ant que le monologue de Hamelet, prince de Danemark, dans le troisième acte de la tragédie de ce nom.
L'ombre du père de Hamelet parait, et porte la terreur sur
la scène, tant Shakspeare possédait le talent de peindre ; c'est par là qu'il sut toucher le faible superstitieux de l'imagination des hommes de son temps, et réussir en de certains endroits où il n'était soutenu que par la seule force de son propre génie. Il y a quelque chose de si bizarre et avec cela de si grave dans les discours de ses fantômes, de ses fées, de ses sorciers et de ses autres personnages chimériques, qu'on ne saurait s'empêcher de les croire naturels, quoique nous n'ayons aucune règle fixe pour en bien juger ; et qu'on est contraint d'avouer que s'il y avait de tels êtres au monde, il est fort probable qu'ils parleraient et agiraient de la manière dont ils les a représentés. Quant à ses défauts, on les excusera sans doute, si l'on considère que l'esprit humain ne peut de tous côtés franchir les bornes qu'oppose à ses efforts le ton du siècle, les mœurs et les préjugés.
Marmontel.