Invocation à la Paix
Grand Dieu, dont la seule présence soutient la nature et maintient l'harmonie des lois de l'univers, vous qui, du trône immobile de l'empyrée, voyez rouler sous vos pieds toutes les sphères célestes sans choc et sans confusion ; qui, du sein du repos, reproduisez à chaque instant leurs mouvements immenses, et seul régissez dans une paix profonde ce nombre infini de cieux et de mondes ; rendez, rendez enfin le calme à la terre agitée ; qu'elle soit dans le silence ! qu'à votre voix la discorde et la guerre cessent de faire retentir leurs clameurs orgueilleuses !
Dieu de bonté, auteur de tous les êtres, vos regards paternels embrassent tous les objets de la création ; mais l'homme est votre être de choix ; vous avez éclairé son âme d'un rayon de votre lumière immortelle ; comblez vos bienfaits en pénétrant son cœur d'un trait de votre amour : ce sentiment divin, se répandant partout, réunira les nations ennemies ; l'homme ne craindra plus l'aspect de l'homme, le fer homicide n'armera plus sa main ; le feu dévorant de la guerre ne fera plus tarir la source des générations ; l'espèce humaine, maintenant affaiblie, mutilée, moissonnée dans sa fleur, germera de nouveau, et se multipliera sans nombre ; la nature accablée sous le poids des fléaux, stérile, abandonnée, reprendra bientôt avec une nouvelle vie son ancienne fécondité ; et nous, Dieu bienfaiteur, nous la seconderons, nous la cultiverons, nous l'observerons sans cesse, pour vous offrir à chaque instant un nouveau tribut de reconnaissance et d'admiration.
Buffon. Première Vue de la Nature.
53. — Richard Ier, Roi d'Angleterre, prisonnier de Henri V, Empereur d'Allemagne, répond aux divers reproches que ce Prince vient de lui faire.
Je suis né dans un rang à ne rendre compte de mes actions qu'à Dieu ; mais elles sont de telle nature, qu'elles ne craignent pas même le jugement des hommes, et particulièrement, Seigneur, d'un Prince aussi juste que vous.
Mes liaisons avec le Roi de Sicile n'ont rien qui vous ait dû fâcher ; j'ai pu ménager un homme dont j'avais besoin, sans offenser un Frince dont j'étais ami. Pour le Roi de France, je ne sache rien qui m'ait dû attirer son chagrin, que d'avoir été plus heureux que lui. Soit l'occasion, soit la fortune, j'ai fait des choses qu'il eût voulu avoir faites : voilà tout mon crime à son égard. Quant au tyran de Chypre, chacun sait que je n'ai fait que venger les injures que j'avais reçues le premier. En me vengeant de lui, j'ai affranchi ses sujets du joug sous lequel il les accablait. J'ai disposé de ma conquête, c'était mon droit ; et si quelqu'un avait dû y trouver à redire, c'était l'Empereur de Constantinople, avec lequel ni vous ni moi n'avons pas de grandes mesures à garder. Le Duc d'Autriche s'est trop vengé de l'injure dont il se plaint, pour la compter encore parmi mes crimes. Il avait manqué le premier, en faisant arborer son drapeau dans un lieu où nous commandions, le Roi de France et moi en personne : je l'en punis trop sévèrement : il a eu sa revanche au double ; il ne don plus rien avoir sur le cœur, que le scrupule d'une vengeance que le christianisme ne permet pas.
L'assassinat du marquis de Montferrat est aussi éloigné de mes mœurs, que mes intelligences prétendues avec Saladin sont peu vraisemblables. Je n'ai pas témoigné jusqu'ici craindre assez mes ennemis, pour qu'on me croie capable d'attaquer leur vie autrement que l'épé.e à la main, et j'ai fait assez de mal à Saladin, pour faire juger que, si je ne l'ai pas trahi, je n'ai pas été son ami. Mes actions parlent pour moi, et me justifient mieux que mes paroles. Acre pris, deux batailles gagnées, des partis défaits, des convois enlevés, avec tant de riches dépouilles dont toute la terre est témoin que je ne me suis pas enrichi, marquent assez, sans que je le dise, que je n'ai pas épargné Saladin. J'en ai reçu de petits présents, comme des fruits et choses semblables, que ce Sarrazin, non moins recommanclable par sa politesse et sa générosité que par sa valeur et sa conduite, m'a de temps en temps envoyés. Le Roi de France en a reçu comme moi ; et ce sont des honnêtetés que les braves gens dans la guerre se font les uns aux autres sans conséquence.
On dit que je n'ai pas pris Jérusalem : je l'aurais prise si on m'en eût dorme le temps : c'est la faute de mes ennemis, non la mienne ; et je ne crois pas qu'aucun homme équitable me puisse blâmer d'avoir différé une entreprise qu'on peut toujours faire, pour apporter à mes peuples un secours qu'ils ne pou-
vaient plus long-temps attendre. Voilà, Seigneur, quels sont mes crimes. Juste et généreux comme vous êtes, vous reconnaissez sans doute mon innocence ; et, si je ne me trompe, je m'aperçois que vous êtes touché de mon malheur.
Le P. d'Orléans. Révolutions d' 'Angleterre.