Jeanne d'Arc, sur le bûcher
Eh bien 1 êtes-vous à la fin de vos souhaits 1 m'avez-vous enfin amenée à un endroit où vous pensez que je ne vous serai plus redoutable % lâches que vous êtes, qui avez eu peur d'une fille, et qui, n'ayant pu être soldats, êtes devenus bourreaux ; impies et impitoyables, qui vous efforcez en vain de combattre contre Dieu, dites-moi, pensez- vous par votre tyrannie détourner les secrets de sa toute-puissance 1 Ne restait-il plus pour comble à votre orgueil et à vos injustices, qui veulent, en dépit de la Providence divine, ravir la couronne de France au légitime héritier, que de faire mourir une innocente prisonnière de guerre par un supplice digne de votre cruauté.
Celui même qui m'a. donné la force de vous châtier en tant de rencontres, de vous chasser de tant de villes, et de vous mener battant aussi facilement que j'ai mené autrefois un troupeau de moutons, m'a encore, par sa divine bonté, donné le courage de craindre aussi peu vos flammes que j'ai redouté vos épées. Vous ne me faites point injure, parce que je suis disposée à tout souffrir pour sa gloire ; mais votre crime s'élevant contre Sa Majesté, vous sentirez bientôt la pesanteur de sa justice, dont je n'étais qu'un faible instrument. De mes cendres naîtront vos malheurs et la punition de vos crimes.
Ne vous mettez pas dans l'esprit qu'avec moi la vengeance de Dieu soit étouffée ; ces flammes ne feront qu'allumer sa colère, qui vous dévorera ; ma mort vous coûtera deux cent mille hommes, et, quoique morte, je vous chasserai de Paris, de la Normandie et de la Guyenne, où vous ne remettrez jamais le pied. Et, après que vous aurez été battus en mille endroits et chassés de toute la France, vous n'emporterez avec vous en Angleterre que la colère divine, qui, vous poursuivant toujours sans relâche, remplira votre pays de beaucoup plus grandes calamités, meurtres et discordes, que votre tyrannie n'en a fait naître dans ce royaume ; et sachez que vos Rois perdront le leur avec la vie pour avoir voulu usurper celui d'autrui.
C'est le Dieu des armées, protecteur des innocents et sévère vengeur des outrages, qui vous l'annonce par ma bouche.
Mézeray. Histoire de France.