‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 85 sur 174 · DÉTOURNER DE NÉGOCIER AVEC LES ENNEMIS DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

DÉTOURNER DE NÉGOCIER AVEC LES ENNEMIS DE LA FRANCE

Si la fidélité, que je vous ai toujours témoignée par mes services, et qu'il vous a plu d'honorer de tant de récompenses, mérite d'être écoutée en vos propres intérêts, je ne puis plus vous celer, Monseigneur, qu'il est étrange que ceux qui projetfent de certains traités secrets, sous couleur de fidélité et d'affection, hasardent ainsi votre honneur et votre personne, pour se rendre considérables au désavantage de leur maître. Je sais bien qu'il n'importe guère à des gens, qui n'ont plus ni conscience ni foi, de ruiner leur- patrie, et de bouleverser un ro}'aume où ils ne sont point considérés ; mais quelqu'un de vos bons serviteurs peut-il souffrir que leurs intrigues s'ourdissent sous votre nom, et qu'ils engagent un Connétable et un Prince du sang dans leurs attentats ?

Voyez, s'il vous plaît, Monseigneur, de quelle affection ils sont portés à votre service, qu'ils veulent que l'appréhension de perdre une partie de vos biens vous les fasse tous perdre; que vous quittiez la France pour vous venger d'une injure que vous n'avez point encore reçue, et que vous preniez la fuite devant une femme de peur de lui céder. Certes, ils vous offensent bien plus que ne font vos ennemis même ; le procès, intenté contre vous*, ne saurait vous ôter que des terres ; mais ces gens voudraient vous ôter l'honneur, que les âmes nobles estiment plus que tous les sceptres du monde; la gloire, que vos ancêtres vous ont laissée, et que vous avez portée vousmême au plus haut point, en chassant deux grands Empereurs : l'un d'italief, et l'autre des frontières de France^: ; votre charge avec laquelle vous commandez aux armées victorieuses des Français ; enfin les espérances de parvenir à la couronne, dont vous n'êtes éloigné que de trois degrés ; et, pour vous dédommager de toutes ces pertes irréparables, ils vous proposent, sous la foi espagnole, sur la parole d'un Prince qui désavouera ses agents quand il lui plaira, un mariage peu assuré, dont la dot

* La Régente lui avoit intenté un procès pour la succession de la Maison de Bourbon. t Maximilien. t Charles-Quint.

est une injuste guerre contre votre patrie, et les avances un honteux bannissement.

Il est vrai que la Régente a fort mal traité Votre Altesse, et qu'elle lui fait souffrir d'énormes injustices ; mais quel déplaisir vous a fait la France, elle qui vous a si chèrement nourris, vous et vos ancêtres ; elle qui vous a élevé dans un si haut éclat, et qui a rendu votre grandeur si puissante qu'elle peut aujourd'hui lui être funeste ? Oui, Monseigneur, votre puissance est seule capable de la détruire ; mais votre vertu est trop grande pour se rendre complice d'un si étrange dessein. Vous n'exposerez pas ce royaume, en proie à ceux même contre lesquels vous l'avez vigoureusement défendu ; vous m'entreprendrez pas de ruiner un héritage qui peut quelque jour vous appartenir, pour le partager avec des étrangers ; vous ne deviendrez pas le gendre des ennemis de votre Roi, dont vous êtes déjà le cousin, et dont vous pouvez être le beau-frère. Au reste, comme Sa Majesté est généreuse et magnanime, et que les offenses, que vous avez souffertes, ne sont pas venues de son propre mouvement, il ne faut pas douter qu'elle les réparera, avec d'autant plus de générosité que vous lui aurez témoigné de patience. Enfin, la force du sang et la raison seront plus puissantes sur son esprit que les mauvais conseils ; un peu de constance vous fera triompher de tous vos envieux ; et la justice de votre cause, jointe à la gloire de vos belles actions, l'obligera, malgré l'envie, à vous donner la jouissance de tous vos souhaits. Mais, quand le Roi ne se porterait pas de luimême à vous accorder ce que votre rang, votre souveraine vertu et vos services lui demandent, assurez-vous que la nécessité pressante de ses affaires l'y forcera. Car, si ses ennemis n'espèrent point le surmonter sans votre moyen, aussi ne leur saurait-il faire tête sans votre invincible valeur.

Le même. Règne de François Ier-

56. — Elisabeth, Reine d'Angleterre, à l'Ambassadeur de Marie Stuart, qui demandait qu'elle la fît déclarer, dans son Parlement, héritière de sa couronne.

La Reine votre maîtresse et les grands du Royaume d'Ecosse

me font remontrer, par votre bouche, que cette Princesse est

née du sang des Rois d'Angleterre, nos communs ancêtres, et

qu'elle a droit de me succéder. Toute l'Europe sait que ja-

mais je ne l'ai attaquée là-dessus, non pas même lorsqu'on l'a vue entreprendre sur ma succession, se l'attribuer, prendre les armes et les titres de mes Royaumes. J'ai voulu croire que ce procédé venait moins d'elle que de ceux au pouvoir de qui elle était ; et cette insulte ne m'a point portée à tenter, pendant son absence, la fidélité de ses sujets, ni à troubler le repos de son État, ni à m'opposer à son retour.

J'ai mis un ordre à mes affaires, qui me donne lieu de croire, sans trop de présomption, que je mourrai Reine d'Angleterre. Savoir qui me succédera, c'est au Seigneur à y pourvoir ; savoir qui a droit de me succéder, c'est ce que je n'ai pas encore eu la curiosité d'examiner. Il y a sur cela des lois sur lesquelles je m'en repose, et dont je n'ai pas intention de rompre le cours. Si elles sont favorables à la Reine d'Ecosse, je m'en réjouis par avance avec elle, et je ne crois pas que personne ose lui contester une couronne qu'une succession légitime lui fera échoir. Vous connaissez ceux qui le pourraient faire, et vous jugez, par le peu de moyens que leur en fournit la fortune, du peu qu'on aurait à craindre, si les lois leur étaient contraires. Je ne pourrais savoir mauvais gré aux grands et à la noblesse d'Ecosse, du zèle qu'ils font paraître pour une Reine qui le mérite, de veiller à la conservation de ses droits, et de chercher tous les moyens d'établir entre elle et moi une amitié indissoluble.

J'ai répondu à l'article des droits ; à celui de l'amitié, je réponds que c'est une erreur de s'imaginer que si la Reine votre maîtresse était déclarée mon héritière, nous en vécussions plus en paix ; ce serait, au contraire, une source de toutes sortes de démêlés : elle deviendrait le refuge de tous les mécontents de mon Royaume, et peut-être se laisserait-elle aller à être l'appui des inquiets. Je ne crois pas lui faire injure de cette défiance ; je l'ai de moi-même : je ne voudrais pas bien répondre que j'aimasse mon héritier. Nous avons de si grands exemples, et chez nous et chez nos voisins, de cette bizarrerie de l'esprit humain, que je n'oserais me flatter d'en être exempte. Il me semble que se pourvoir d'un héritier et d'un tombeau, est à peu près la même chose ; et je ne me sens pas d'humeur à faire faire mes funérailles par avance.

Le P. d'Orléans. Révolutions oV Angleterre.

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